Nous avons interrogé plusieurs associations de lutte contre le sida, à partir de deux chiffres issus de l’Enquête Presse Gays et Lesbiennes (plus de 11000 hommes y ont répondu):

  • En 2011, 17% des répondants HSH de l’enquête déclarent être séropositifs pour le VIH, soit une prévalence déclarée plus élevée que lors de la précédente édition EPG (13% en 2004)
  • Les comportements sexuels à risque ont également augmenté en 2011 avec 38% des HSH déclarant au moins une prise de risque dans les 12 derniers mois avec des partenaires masculins occasionnels de statut VIH inconnu ou différent contre 33% en 2004.

 

LES RÉPONSES DE AIDES
aides-logoQue faut-il comprendre de ces chiffres?
La prévalence, c’est-à-dire, la proportion de personnes séropositives dans la communauté gay n’est pas surprenante. Elle a augmenté dans la mesure où, grâce aux traitements, on ne meurt quasiment plus du VIH aujourd’hui. On peut considérer en tout cas que dans nos communautés (gays/HSH), la prise en charge médicale est rapide et que les séropositifs bénéficient rapidement d’un traitement, même si, l’on peut aujourd’hui déplorer le trop grand nombre de HSH séro-interrogatifs estimé à environ 14%. Parallèlement, environ 3000 nouveaux gays se contaminent chaque année. Ces données révèlent une fois de plus que notre communauté est très vulnérable au VIH. Le niveau de charge virale dans la communauté et principalement en zone urbaine est très élevé ; le moindre rapport non protégé entre hommes expose à 1000 fois plus de risque de croiser le virus.
S’agissant des données sur les comportements sexuels à risque, nous sommes plus circonspects. Les définir comme le fait l’EPG, par « une pénétration anale non protégée avec des partenaires occasionnels dans les 12 derniers mois », nous semble insuffisant. Le terme « non protégé » signifie pour l’InVS « sans préservatif ». Or la situation a changé depuis 2004. Nous savons aujourd’hui que le traitement anti-rétroviral est un outil de prévention à part entière, ainsi que l’affirmait le président du groupe d’experts français, le Pr Patrick Yeni, en 2010. Peut-on vraiment dire qu’une relation sexuelle avec une personne séropositive est une prise de risque en terme de VIH si cette dernière est sous traitement ? Il serait plus précis et efficace de parler de rapport sans préservatif.
D’autre part, cette définition présume que la personne interrogée a connaissance de son propre statut sérologique et adapte son comportement sexuel en conséquence. Ce n’est pas aussi simple quand on sait qu’une grande majorité des contaminations (de l’ordre de 60% selon des chiffres danois) se produisent dans une fenêtre très courte qui est celle de la « primo-infection », dans laquelle les personnes ignorent généralement leur statut sérologique.
C’est pourquoi, d’autres données attirent notre attention : si les gays sont dépistés plus tôt que les personnes hétérosexuelles, la proportion de dépistage en primo-infection est faible de l’ordre de 20% selon l’InVS. Il est clair que les gays ne se dépistent pas assez fréquemment au regard du nombre de leurs partenaires. Enfin, 14 % des gays n’ont jamais fait de test de dépistage, ce qui explique sans doute pourquoi beaucoup d’entre eux découvrent qu’ils sont séropositifs à un stade avancé de la maladie. Nous pensons que la connaissance de son propre statut sérologique est la pierre angulaire d’une prévention efficace. Or il faut bien admettre qu’elle est souvent ignorée ou fait l’objet d’une fausse certitude.
Enfin, nous sommes également confrontés à une réelle complexification de l‘échelle des risques. Si l’on prend l’exemple d’un rapport anal non protégé avec un partenaire stable séropositif sous traitement efficace versus une fellation avec un partenaire anonyme potentiellement en primo-infection, on voit bien qu’on ne peut plus se borner à comparer les pratiques sexuelles entre elles indépendamment de ces co-facteurs.
2. Quelles actions prioritaires pour peser sur la dynamique de l’épidémie chez les gays?
Ces résultats nous poussent à continuer nos actions de dépistage rapide et ciblé auprès des gays. En allant au plus proche de la communauté (dans les saunas, lieux de drague, boites…), nous arrivons à toucher de nouvelles personnes concernées par des pratiques à risque qui craignent peut-être d’aller au CDAG ou de passer par leur médecin. Par exemple, selon nos premiers résultats, 16% des gays ne s’étaient jamais fait dépister avant d’être approché par AIDES. En intensifiant nos actions, nous pensons mieux lutter contre le dépistage tardif. De plus, ces actions contribuent à « banaliser » le geste de dépistage. En nous installant dans les mêmes lieux, nous incitons les personnes à revenir se faire dépister. Une condition importante pour trouver les personnes au décours de la primo-infection et briser la dynamique de l’épidémie chez les gays. En plus du dépistage ciblé, il est nécessaire de continuer à promouvoir l’utilisation du préservatif et les bénéfices individuels et collectifs de la mise sous traitement le plus tôt possible. À moyenne échéance, la mise à disposition, tel que l’espère AIDES, du traitement préexposition (la PREP) et des auto-tests permettront d’élargir la palette d’outils préventifs utilisables par les personnes.
Enfin, il faut agir sur les freins psychologiques qui amènent les gays à ne pas se faire dépister, il faut informer la communauté sur l’allongement de l’espérance de vie, sur l’amélioration de la qualité de vie liée à l’amélioration des traitements. Il faut déconstruire radicalement les peurs et préjugés. De nombreuses études ont montré qu’activer les mécanismes de peur n’a jamais été suivi d’un recours plus systématique aux outils de prévention classique ni à une baisse des nouvelles contaminations.

Selon vous, la communauté a-t-elle pleinement conscience de l’importance du VIH chez les gays?
Il y a un paradoxe. D’un côté, les gays sont terrifiés par une maladie dont le visage a pourtant considérablement changé depuis l’arrivée des trithérapies. De l’autre, ils ignorent souvent un des fondamentaux de la prévention : il est infiniment moins risqué d’avoir une relation non protégée avec une personne séropositive sous traitement qu’avec une personne dont on ignore le statut sérologique. Les représentations irrationnelles liées à l’apparence, l’âge du partenaire ou la séropositivité sont tenaces car le savoir sur le VIH n’est pas également partagé. Par exemple, les rapports sans préservatif sont plus élevés (53% contre 39%) chez les personnes ayant une charge virale élevée que chez celles ayant une charge virale faible (chiffres inVS). Qu’est-ce que cela signifie ? La réalité, c’est qu’il existe une fracture sanitaire entre une partie de la communauté bien informée sur le VIH qui se protège, se dépiste et se soigne en conséquence ; et une autre partie qui subit de plein fouet l’homophobie, la peur du VIH et peut-être même le rejet à l’intérieur de la communauté. Dans nos actions de dépistage, on compte 3,49 % de résultats positifs chez les gays issus d’Afrique du Nord et subsaharienne contre 1,9 dans la communauté générale. A partir du moment où le VIH reste un tabou immense, que le statut sérologique et la charge virale ne sont pas discutés entre les mecs, comment peut-on réussir à faire reculer l’épidémie ?

Quels discours publics devraient être tenus?
Notre mission, à nous associatifs et celle de l’Etat, doit être de réduire à tout prix cette fracture sanitaire qui est aujourd’hui béante. Une fracture source d’inégalités criantes  devant le VIH. En plus de rappeler l’importance du préservatif, il est nécessaire de s’attaquer aux tendances lourdes qui freinent l’accès au dépistage : mettre en place des campagnes s’attaquant aux préjugés liés aux VIH et aux personnes séropositives pour faire diminuer la peur du rejet. Pendant les élections, nous avons alerté les candidats sur la nécessité de combattre la sérophobie. Il est temps que l’Etat nous entende. Parallèlement, il est indispensable de fournir une information claire sur l’efficacité préventive du traitement antirétroviral car là encore, les connaissances sont très inégales sur le sujet. En 2010, une enquête de AIDES montrait qu’à peine un peu plus de la moitié de personnes séropositives interrogées en avaient entendu parler. Or une personne séropositive qui connait son statut, qui est suivie et traitée efficacement, a un risque infime de transmettre le VIH. Trop peu de personnes le savent aujourd’hui, dans la communauté gay. Preuve s’il en est une, la question « t’es clean ? » est monnaie courante sur les sites de rencontres. Aujourd’hui, le traitement doit être présenté comme un outil permettant de prendre soin de soi et de ses partenaires. Il faut insister sur ses avantages individuels (« traité plus tôt, on est en meilleur en santé » et « grâce à lui, on a la certitude de protéger ses partenaires ») et collectifs (« contribuer à la fin de l’épidémie »).  Le ministère de la Santé doit prendre à bras le corps la diffusion de cette information.
Bref, nous sommes passés à une époque où les trois outils (dépistage, préservatif et traitement) sont complémentaires. Devant la diversité de la communauté gay, nous ne pouvons plus nous permettre de négliger l’un par rapport à l’autre comme par le passé. Et nous ne pouvons plus nous permettre de perpétuer une situation inégalitaire où une partie de la communauté disposerait de tout le savoir nécessaire pour se protéger et l’autre non.

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