J’étais à Marseille pour la création de L’Hirondelle Inattendue de Simon Laks, dont Yagg vous a déjà entretenu (ici et ici). J’ai eu envie de raconter « autrement » qu’en une sèche critique le plaisir de ce concert et de cette redécouverte d’un compositeur qui mérite mieux que l’oubli du temps.

Il était une fois un brillant éditeur et musicologue berlinois, investi dans les travaux de recherche et d’exhumation de la musique interdite par le IIIe Reich, qui se penche un jour – pas si lointain – sur le cas de Simon Laks, chef d’orchestre/arrangeur de l’orchestre de fortune – ou d’infortune – du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau. La musique d’avant l’internement de l’artiste, installé depuis 1928 à Paris et raflé dans la capitale en 1941, et celle d’après…
La découverte est telle qu’il la subodorait: les partitions de l’artiste sont séduisantes, inspirées, goûtues, puissantes, variées, du plus sérieux au plus jubilatoire. Une production musicale relativement modeste – Laks a cessé d’écrire une première fois à son retour de Dachau en 1945, puis repris sporadiquement avant de cesser définitivement d’exercer son talent musical en 1967 – saisi, pour la seconde fois, d’une certaine aquoibonite, à la suite du conflit israélo-égyptien de la guerre des six jours. Comme au sortir de la seconde guerre mondiale, le musicien aura perdu sa foi en l’homme et en la musique, laquelle ne parvient définitivement pas à en adoucir les mœurs… — mais une production cependant musicalement essentielle, un passionnant chaînon de l’histoire de la musique européenne du XXe siècle.

Dès lors, notre vaillant éditeur prend son bâton de pèlerin et se lance dans l’aventure Simon Laks: le faire connaître, défendre sa musique, la donner à découvrir… et pour cela, avant tout, l’éditer, pour la rendre disponible… et donc jouable.
Les matériels physiques de la musique de Laks étaient plus ou moins en déshérence, croupissant dans le fonds d’un célèbre éditeur de musique français, destinés à l’oubli le plus profond. Subsistaient les manuscrits du musicien, soigneusement conservés par son fils André – un étrange intellectuel, brillant Professeur en Sorbonne qui fascine et séduit tout autant qu’il agace, un « fils de son père » qui semble avoir hérité la riche et forte personnalité de son géniteur.

Travail titanesque que de remuer des montagnes pour promouvoir un Simon Laks dont la terre entière n’a que foutre – à commencer par les frileux milieux musicaux français. Éditions, démarches de promotions, concerts montés par la seule force de la volonté d’un éditeur, d’un ayant-droit et d’artistes qui, découvrant la musique de Laks, en tombent définitivement sous le charme.

Peu à peu, le nom de Laks apparaît ça et là – la saison passée, à l’occasion du festival parisien des musiques interdites, « Les Voix Étouffées », qui a donné entre autres la somptueuse sonate pour violoncelle et piano de Laks –; sous l’impulsion de ce même éditeur, paraissent des enregistrements de ses œuvres. Hélas, outre-Rhin. Mais les curieux découvrent l’univers Laksien – à commencer par Michel Pastore, le directeur artistique du festival marseillais, qui prend fait et cause pour le compositeur que Franck-le-Berlinois défend et promeut malgré les immenses difficultés de ce genre d’aventure.

Tous deux décident alors de créer, cet été 2009, l’opéra-bouffe de Laks, L’Hirondelle Inattendue (1965). Un petit bijou tendre et comique, une bulle de champagne qui mériterait sa place « au répertoire » des maisons lyriques et des orchestres au même titre que le chef d’œuvre en un acte de Ravel – L’Enfant et les Sortilèges – ou la bouffonnerie de Poulenc – Les Mamelles de Tirésias.

Une aventure de longue haleine. D’abord, reconstituer le matériel physique de l’ouvrage. Une subvention européenne permet à l’éditeur de graver les parties d’orchestre et de faire refaire le piano-chant – perdu. La perspective de la représentation autorise les frais énormes que constitue, pour un éditeur, de fabriquer et d’imprimer le « matériel d’orchestre ».
 Michel Pastore réunit sa « distribution idéale » pour cette improbable création que personne n’attend mais qui va surprendre tout le monde. Le Consulat d’Autriche, partie prenante du Festival des Musiques interdites par le IIIe Reich finance pour partie le concert, tandis que la mairie de Marseille met l’orchestre de l’Opéra à contribution pour la soirée. Le projet se précise. L’Hirondelle du titre doit être interprétée par une vedette de la chanson – tout à la fois pour des raisons « commerciales » qu’artistiques – une vedette qu’il faut choisir d’abord, convaincre ensuite.

Marie Laforêt est pressentie… et, excitée par le projet, accepte. 
L’opéra dure 45 minutes, et, pour compléter le programme, quoi de mieux que le Poème pour violon et orchestre du même Laks?

Et puis le jour arrive; un jour que l’on attend avec impatience – du moins quand on s’est intéressé comme moi à cette résurrection. Et, dans ces heures d’avant-spectacle, on savoure ce plaisir de l’attente, si particulier, en imaginant les splendeurs de la découverte à venir.

20 heures. Se rendre enfin au théâtre Toursky – un théâtre au milieu de nulle part, dans un Marseille qui n’a rien de touristique, un théâtre dont l’aspect et l’architecture n’ont rien à envier aux pires bâtisses tout-béton chères aux ex-pays de l’Est. Cela ajoute, au fond, à l’originalité de la soirée qu’on s’apprête à passer – et n’est pas sans rapport avec la Pologne natale de Simon Laks, non?

Lieu naguère connu de tous les théâtreux pour les spectacles d’avant-garde qu’on y présentait, « le Toursky » s’est transformé en « opéra hors les murs » à l’occasion de cette création mondiale. Mondiale, car l’unique exécution de L’Hirondelle Inattendue eut lieu à la Télévision Polonaise – en forme d’opéra filmé dans le goût particulier aux pays satellites de l’ex-URSS – en 1975. Confidentiel par la force des choses – de la chose politique, surtout – l’événement passa inaperçu auprès des opératolâtres d’Europe de l’Ouest, et ne vint guère chatouiller les oreilles de la communauté musicale internationale.

J’ai pris sous le bras deux amis parisiano-marseillais, que l’extravagance de la soirée promise et le panneau « attention chef d’œuvre » que j’ai longuement agité sous leur nez a convaincu de se déplacer.

La salle du Toursky est presque remplie – même si Michel Pastore me confiera le lendemain que la recette ne couvrira pas même 10% des frais engagés pour monter le concert.

Les musiciens s’accordent. La salle piapiate énergiquement… Marie Laforêt… quelques folles opératiques en goguette font des gorges chaudes. La Caroline marseillaise ne diffère pas des autres: prête à découvrir un chef d’œuvre, certes, mais toutes griffes sorties au cas où l’ex-vendangeuse de l’amour ne brillerait pas de tout son éclat. La fascination pour les vieilles chanteuses mortes et qui ne le sont pas encore. Mais la Caroline espère… La Caroline est la même partout.

Pour ma part, je « fais la salle » et reste un moment fasciné par Renée Auphan, ex-directrice de l’Opéra de Marseille mais toujours conseillère artistique de l’auguste maison. Du chic, de l’œil et de la jambe, la ligne impeccable et un port altier, « La Auphan » – ainsi désigne-t-on certaines cantatrices, fussent-elles depuis longtemps aphones – est gracieusement sanglée dans un tailleur rose comme personne n’oserait en porter. La jeune sexagénaire distribue bonjours et sourires aux gratins de mondes divers qui se pressent autour d’elle. Je l’envie; je souris un instant, à la pensée que tout gay un tant soit peu « tapétasse opératicasse » voudrait, s’il était femme, être au moins Renée Auphan.

Mais baste, je suis tiré de mes frivolités par mes amis qui s’interrogent. L’orchestre. Une phalange qui a la réputation d’être inégale, d’être capable du pire comme du meilleur – selon le chef qui la dirige… ou parfois même de la vitesse du vent.

Mais lorsque le noir se fait, que Marie Laforêt dit quelques pages de Simon Laks – les souvenirs de son internement au camp – et que Wladimir Stoupel lève la baguette, toute question devient obsolète. L’orchestre se donne de toute son âme musicienne à l’expression de ce Poème pour violon et orchestre; l’œuvre resplendit de tous ses feux dès les premières mesures. Diaphane, la palette orchestrale se fait murmure sensuel, ou s’épaissit de mystères sonores et de couleurs épicées. Le violon se pose sur ce tapis sonore, écrin chatoyant et sensible qui n’est parfois pas sans rappeler un autre Poème – celui de Chausson – tandis qu’une sublime plainte lyrique s’élève du Lorenzo Guadagnigni de 1750 que joue l’excellente violoniste Judith Ingolfsson. Wladimir Stoupel, le chef, paraît comme un poisson dans l’eau, rompu à la musique de Laks dont il a déjà été, en tant que pianiste, l’interprète privilégié – au concert et au disque. On se laisse conduire, séduire et émouvoir par cette musique suave, cossue et sensible, et, si le cœur n’est pas ému, le cerveau ne peut que noter, au fil de l’écoute, l’originalité de la facture musicale laksienne.

Mes amis profitent des applaudissements qui suivent l’interprétation du Poème pour me poser la question cruciale. « Pourquoi cette œuvre n’est-elle pas au répertoire des violonistes et des orchestres? ». Que répondre? Que la curiosité et l’audace sont désormais la qualité la moins bien partagée du milieu musical institutionnel? Que ce concert est ainsi fait de manière à ce que nul ne puisse ignorer, dans les milieux musicaux, l’existence de ce Poème et de L’Hirondelle de Laks, deux œuvres « en découverte » qui donneront peut-être l’envie à des programmateurs de mettre ces créations au répertoire de leurs orchestres?

Mes tentatives d’explication sont interrompues par un autre texte de Laks, prélude à cette Hirondelle Inattendue… tant attendue.

Le Chœur Régional Paca est en place, l’orchestre se tait. Lukasz Borowicz, le jeune et fringant chef d’orchestre invité principal de l’Orchestre Philharmonique de Poznan prend place au pupitre. L’homme a un charisme évident. La très courte ouverture de l’ouvrage résonne d’originalité. Et le public de prendre un immense plaisir de l’histoire fantasque qui se déroule peu à peu sous ses yeux. Il n’y a pas de mise en scène, et pourtant, l’orchestre de Laks pallie très bien cette absence. La riche palette orchestrale peint un décor sonore qui habille avec éclat l’espace et la disposition conventionnels de la salle de concert. Le journaliste et l’aviateur arrivent, dans un univers inconnu qui s’avère être le paradis des animaux mythiques. L’ours de Berne, l’Oie du Capitole, la Colombe de l’Arche de Noé… sont ensemble réunis et accueillent une nouvelle venue, l’Hirondelle du Faubourg. Non pas un animal mais une chanson… s’ensuit un amusant colloque entre les animaux pour savoir si cette Hirondelle-là est acceptable au paradis des animaux mythiques. L’inoubliable titre de Bénech et Dumont, triomphe 1912 des cafés-concert de France et de Navarre – et depuis demeurée au patrimoine de la chanson – sert de fil conducteur à l’opéra bouffe. Énoncée dans une orchestration somptueuse et raffinée, elle innerve tout l’ouvrage d’un irrésistible esprit français – comment ne pas penser alors au Groupe des Six, dont Laks était proche – mêlé d’une couleur définitivement polonaise – un lyrisme à la Moniusko, direct, efficace, sensible et accessible. La pureté d’orchestration enchante, la clarté de l’énoncé musical, son incroyable élégance, sa maîtrise emportent l’enthousiasme d’auditeurs parfaitement attentifs à l’histoire qui leur est contée. Le casting réuni par Michel Pastore ne démérite pas, loin de là. D’abord, le chef d’orchestre, énergique, précis, conduit avec une classe souveraine cette musique sophistiquée et goûtue. Ensuite, Marie Laforêt, qui fait là ses débuts « à l’opéra », apporte sa sincérité de chanteuse de « variétés » dans les vers de l’Hirondelle du Faubourg, une raucité et une chaleur qui rendent justice au style réaliste et typiquement parisien voulu par Bénech et Dumont. Jean-Philippe Lafont n’est plus que l’ombre de lui-même mais dispose toujours d’une autorité vocale certaine. Parmi une distribution féminine de haute tenue, Sandrine Eyglier, solide soprano à la sûre musicalité, a été pour moi la découverte de la soirée. Chez les hommes, mon intérêt s’est tout particulièrement porté sur le délicieux ténor Manuel Nunez Carmelino – et le jeune Mathieu Dubroca.

L’opéra s’achève. Le public applaudit a tout rompre. Et l’on voit bien que ce n’est pas un « public de copains ». C’est un « public lambda », attiré au Toursky pour des raisons multiples – de curiosité historique ou musicale, quand ce n’est pas simplement par les têtes d’affiche. On bisse L’Hirondelle du Faubourg. La salle se lève, d’enthousiasme, et ovationne longuement les participants de cette éblouissante résurrection.

Mes amis, d’abord sceptiques quant à ce concert auquel je les ai trainés, sont convaincus. Laks, un compositeur à redécouvrir.

Nous quittons la salle de spectacle. Franck-le-berlinois contient son émotion. Il est presque au bord des larmes. Il me dit sobrement: « Voilà, c’est fait. Maintenant, nul ne peut l’ignorer ». Laks, bien sûr. Une phrase toute simple, qui sonne comme le couronnement d’une tâche ardue. Un premier résultat – enfin.

J’échappe aux mondanités qui suivent le concert pour profiter de Marseille la nuit, et savourer en égoïste le souvenir de ce qui fut pour moi une grande redécouverte.

Mes amis et moi nous installons sur l’une des terrasses du vieux port, enchantés de cette soirée que nous clôturons par un exercice purement marseillais: regarder passer les cagoles.

Découvrir Simon Laks:

  • La passionnante page que lui consacre son fils André
  • À lire: Mélodies d’Auschwitz, de Simon Laks, éditions du Cerf
  • À écouter, aux éditions EDA: album Poland Abroad – Sinfonietta (+ œuvres de Tansman, Fitelberg, Karlowics), Kammersymphonie Berlin Jürgen Bruns [EDA 26]; album Elegy for the jewish villages – Huit chants populaires juifs, Wladimir Stoupel (piano) & Valerie Suty (soprano) (+ œuvres de Ravel, Ullmann…) [EDA 30].