Chers participants au congrès, honorables invités,

Je suis Steave Nemande, citoyen camerounais et militant gay, président d’Alternatives-Cameroun, une association pour la défense des droits de l’Homme, en particulier des droits des LGBT.

C’est un réel challenge pour moi que de m’exprimer sur les questions qui nous sont posées aujourd’hui en m’appuyant sur la petite expérience que nous – acteurs de la lutte pour les droits des LGBT au Cameroun – avons développée ces trois dernières années. Et cette expérience se résume au reporting de violations faites sur la base de l’orientation sexuelle au Cameroun; au soutien juridique aux victimes de ces violations; et matériel à ces personnes en période carcérale et post-carcéral pour leur réinsertion sociale; aux actions de prévention, dépistage du VIH, et d’accompagnement médical et psychosocial de personnes homosexuelles vivant avec le VIH.

Je partirais d’un contexte qui est celui du Cameroun, à savoir:

  • Que le cheminement vers la démocratie dans nos contrées africaines reste un phénomène très récent et représente une conquête inachevée des droits;

Et dans cette conquête les droits collectifs sont intériorisés et assumés par la société alors que les libertés individuelles restent tabous sinon difficiles à assumer.

Parce qu’il y a encore beaucoup de répression de l’individu au nom de l’État de droit. Et que les individus commencent à peine à se poser la question de savoir « Mon pays est un État de droit mais qu’en est-il des miens? » Il est très rare par exemple de voir des citoyens s’organiser en syndicat ou en association pour revendiquer activement leurs droits.

Parce que les ONG de lutte pour les droits de l’Homme, les commissions nationales des droits de l’Homme dénoncent généralement l’État camerounais comme étant répressif et les résultats de cette répression; et donc ciblent presqu’exclusivement les droits civils et politiques, ignorant les droits sociaux, économiques et culturels.

  • Que les relations sexuelles entre personnes de même sexe sont pénalisées au Cameroun par l’article 347 bis d’une peine de six mois à cinq ans et d’une amende de 20000 à 200000 Francs CFA (300 à 3000€);

Depuis la création de l’association en 2006, nous avons décompté 23 cas de détentions arbitraires pour homosexualité. Aucune arrestation à la base de ces emprisonnements n’a été faite dans le cadre d’un flagrant délit tel que le prévoit l’article 347 bis. Au contraire, toutes les procédures sont entachées de violations des droits des personnes arrêtées et d’atteintes à leur dignité.

Une étude menée par Alternatives-Cameroun à la prison centrale de New-Bell à Douala a prouvé que l’homosexualité représente 25% des cas de détention pour motif d’atteinte aux bonnes mœurs dans cette prison. Ce travail qui portait sur les 10 dernières années a par ailleurs démontré que les arrestations pour homosexualité ne sont pas filles des listes du Top 50 des personnalités prétendument homosexuelles.

J’ai cinq messages sur la base de ces constats :

Les gouvernants doivent cesser de considérer les libertés individuelles comme une menace pour leur souveraineté et leur stabilité;

Les homosexuels ne représentent aucunement un danger public. Ce sont des citoyens à part entière et non entièrement à part dont la voix est
importante pendant les campagnes électorales et dont les revenus contribuent au développement de leur pays;

Par contre il n’est plus à démonter que le populisme et le fanatisme religieux sont le plus grand danger pour l’État et l’État de droit; et le fait que certains
groupes ou individus soient persécutés, attaqués, exterminés au nom de la religion ou de la coutume devrait être perçu comme un signal d’alarme à la
sécurité même de l’État;

Il est urgent de comprendre et faire comprendre que développement rime avec respect et promotion des droits humains;

L’homophobie d’État devient aujourd’hui une des causes les plus fréquentes de l’immigration et l’exil de jeunes et jeunes intellectuels, et donc concourt à
l’appauvrissement de nos contrées ; étant perçue comme une source d’insécurité pour les investisseurs étrangers, elle constitue au même titre que
l’instabilité politique un frein à l’investissement et au tourisme dans nos pays;

Comment imaginer de nos jours le développement sans la citoyenneté et la citoyenneté sans les droits ? Nos pays en voie de développement devront
savoir compter sur la responsabilisation et la responsabilité de chaque individu pour émerger mais cette évolution ne sera possible pas sans égalité
des droits, sans lien social;

Il est de la responsabilité de l’État et de la société civile d’assurer une meilleure information des citoyens sur les droits et d’instaurer un dialogue social rationnel;

C’est dans ce cadre que la coopération entre les pouvoirs publics, les ONG locales de lutte pour les droits humains et des droits des LGBT et les intellectuels peuvent avoir un impact direct sur la société; il est urgent de construire des consciences collectives (identités nationales) tournées non vers un passé divisé, la religion ou les coutumes mais vers un idéal commun clair et basé sur de nouveaux repères identitaires;

Ce travail est impossible sans un travail préalable avec les médias qui participent souvent à véhiculer ou renforcer l’ignorance et les stéréotypes;

Il est de la responsabilité de l’État de protéger tous les citoyens, y compris les défenseurs des droits de l’Homme;

Le respect ou le non respect des droits de l’Homme et des minorités sexuelles en particulier devrait être considéré avec plus de sérieux comme
un critère à part entière de bonne gouvernance par les gouvernements du Nord, les ONG internationales et les organes onusiens du développement;

Le rappel strict au respect des droits de la personne ne devrait plus être considéré comme une interférence avec la souveraineté de l’état; au contraire, les droits de la personne et des minorités devraient rester un principe universel auquel les gouvernements devraient se soumettre;

Les arrestations sur la base de l’orientation sexuelle doivent cesser parce qu’elles sont arbitraires, parce qu’elles violent les dispositions de différentes lois garantissant les libertés individuelles et vont à l’encontre de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et de nombreux traités internationaux ; pour cela, il suffit de simples circulaires adressés aux organes répressifs par les ministères de la Justice ou les chefs de gouvernements;

Le cadre juridique et institutionnel de promotion et protection des droits de l’Homme doit être amélioré ; en d’autres termes, des lois discriminatoires
doivent être abrogées et de nouvelles lois pénalisant de manière explicite les discriminations sur la base de l’orientation sexuelle votées; des lois protégeant le travail des défenseurs des droits humains promulguées;

Il est de la responsabilité de la société civile de soutenir le travail des organisations de lutte pour les droits de l’Homme, en particulier des droits des LGBT;

Les associations LGBT locales devraient être soutenues dans le renforcement de leurs capacités et accompagnées dans leur démarche à accéder aux différents forums et commissions des droits de l’Homme;

Les ONG internationales devraient rendre plus visible le travail fait sur le terrain par les associations LGBT locales dans leurs rapports sur les violations des droits de l’Homme;

Un investissement financier plus important est indispensable pour des travaux d’investigation, le soutien juridique, des interventions d’urgence pour sauver des personnes LGBT en situation de détresse;

Faut-il le rappeler, il est essentiel de comprendre que tout groupe social peut à un moment donné prendre les devants dans la revendication de droits collectifs ou des libertés individuelles, et ces revendications ont pour seul objectif la promotion de la dignité humaine.

Je vous remercie pour votre aimable attention.

Contribution de Steave Nemande à la table ronde 2 (« Comment les États et la société civile peuvent-ils coopérer pour luttercontre les violations des droits de l’homme à l’encontre des personnes LGBT? ») du Congrès sur les droits de l’Homme, l’orientation sexuelle et l’identité de genre, le 15 mai 2009 à Paris.