Suite de notre série d’articles en trois parties sur l’histoire des principaux titres de la presse homosexuelle française (Lire la première partie). Dans la foulée de Mai-68, de nouveaux mouvements homosexuels émergent, qui affirment le caractère révolutionnaire de l’homosexualité. Ils se doteront d’un grand nombre de publications militantes, souvent éphémères. L’acmé de ce bouillonnement de la presse gay hexagonale survient avec la fondation, en 1979, du magazine Gai Pied, qui connaît dans ses premiers temps un vif succès. Mais Gai Pied (comme, du reste, d’autres médias “hétérosexuels”) peine à traiter convenablement de l’épidémie de sida naissante. Frappé par une baisse de ses revenus, l’hebdomadaire disparaît en 1992, laissant un vide qui ne sera comblé que trois ans plus tard par la création de Têtu. 

 

Le Fléau social (1972) et L’Antinorm (1972-1974)

   Ces deux publications sont éditées par le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), un mouvement gay d’extrême-gauche fondé en 1971. Le Fléau Social est baptisé en référence à un amendement proposé à l’Assemblée nationale le 18 juillet 1960 par le député UNR (gaulliste) Paul Mirguet. Cet amendement, qui restera en vigueur jusqu’au 27 juillet 1982, qualifiait l’homosexualité de « fléau social », au même titre que l’alcoolisme, la toxicomanie, la prostitution, le proxénétisme ou la tuberculose. Le titre à lui seul résonne donc comme un pied-de-nez provocateur.

La couverture du premier numéro donne le ton : elle est ornée d’un dessin du dessinateur américain Crumb (célèbre pour ses illustrations dans le milieu de la contre-culture des années 60) représentant un homme bavant de désir et d’excitation dont le front arbore en gros caractère la mention « SEX ! ». Là encore, l’existence de cette revue qu’on a pu décrire comme « le mariage des situs et des pédés » sera très éphémère : seuls quatre numéros paraîtront en 1972. L’Antinorm prend sa suite pour quelques mois mais disparaît à son tour en juin 1974. Son sous-titre reprend l’un des slogans les plus célèbres du FHAR, un détournement de la dernière phrase du Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels : “prolétaires de tous les pays, caressez-vous” !

Les différents Groupes de Libération Homosexuelle (GLH) qui voient le jour dans les grandes villes de France (Paris, Lyon, Marseille, Bordeaux, Lyon) dans les années 70 (et qui prennent en partie la relève du FHAR, qui cesse d’exister à partir de 1974) éditent souvent eux aussi leur propre publication. Celui de Lyon publie par exemple la revue Interlopes (1977-1979), celui de Rennes Strasse, celui de Marseille Fil rose

Le GLH-14 décembre, un des trois GLH parisiens, publie quant à lui, de 1976 à 1978, une trentaine de numéros de L’Agence Tasse. Le nom fait référence aux “tasses”, ces pissotières qui sont alors un lieu de rencontres prisés des homosexuels, mais également à l’Agence TASS, l’agence de presse officielle de l’Union soviétique… Le même groupe publie également Anales et véculs, dont le titre se passe d’exégèse.

 

Gai Pied (1979-1992)

Le Gai Pied (qui deviendra Gai Pied tout court en avril 1980) est fondé par Jean Le Bitoux, Franck Arnal, Yves Charfe, Jean-Pierre Joecker et Gérard Vappereau en avril 1979. Il est soutenu et suivi par des intellectuels de renom tels que Michel Foucault ou Jean-Paul Aron. On peut y lire des interviews de Jean-Paul Sartre, Barbara, Serge Gainsbourg, David Hockney… Ces intellectuels et artistes apportent en quelque sorte une caution au mensuel (qui devient hebdomadaire en novembre 1982) et le protègent de la censure.

Avec beaucoup d’autres, Jean Le Bitoux démissionne en 1983, contestant le virage commercial du journal. Il racontera cette expérience presque vingt ans plus tard, aux Universités d’été euroméditerranéennes des homosexualité de 2002. À la fin des années 80, Gai Pied doit sa survie au minitel, véritable machine à cash à l’époque.

Le magazine se fait assez rapidement l’écho des premiers cas de sida apparus aux États-Unis. Ainsi, dès septembre 1981 (trois mois après que le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies d’Atlanta ait relevé pour la première l’existence d’un problème sanitaire), un petit article intitulé Amour à risques signale « l’apparition d’une fort rare maladie de Kaposi ». « La communauté gay américaine est en émoi », précise le journaliste, qui observe, médusé, « que tous les malades sont pédés ».

Mais à mesure que la presse “hétérosexuelle” s’empare du sujet, souvent avec sensationnalisme et homophobie, Gai Pied devient plus circonspect. Le 9 juillet 1983, on peut y lire par exemple que l’Association des Médecins Gays (AMG) déplore « le grossissement permanent d’un fait plus que minoritaire numériquement ».

Gai Pied n’est pas la seule publication homosexuelle à ne pas prendre la mesure de la catastrophe en cours. Durant l’hiver 1984-1985, le magazine gratuit gay Samouraï, par exemple, rejette les appels à la prudence et à la diminution du nombre de partenaires sexuels car « mieux vaut mourir du sida que d’ennui ». Comment expliquer cette attitude ? En 1996, le journaliste gay Frédéric Martel publie Le Rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968 (éditions du Seuil), dans lequel il pointe du doigt la responsabilité de la communauté homosexuelle (et de la presse gay). Celle-ci ne se serait pas montré à la hauteur des enjeux au moment où l’épidémie de sida a éclaté.

L’auteur avance quelques facteurs explicatifs, parmi lesquels les relations incestueuses entre la presse homosexuelle et les établissements gays. Ces derniers se montrent très frileux dans les premiers temps de l’épidémie, car ils sont inquiets d’une possible diminution de leur clientèle. La publicité aurait donc, selon Martel, compromis l’indépendance éditoriale des publications homosexuelles. Cette explication concorde assez bien avec les raisons avancées par Jean Le Bitoux pour justifier son départ de Gai Pied en 1983. Le Rose et le noir, à sa sortie, a déclenché la polémique dans les milieux gays et ses thèses continuent d’être débattues.

S’il est tentant, avec le recul, de fustiger “l’aveuglement” de la presse gay face à l’émergence du sida, il faut toutefois se souvenir que la presse “hétérosexuelle” ne traite guère mieux le sujet et que le climat très fort d’homophobie peut expliquer cette trop lente prise de conscience. Il faut rappeler aussi que Gai Pied a été à l’origine (en partenariat avec l’Association des Médecins gays, citée plus haut), du premier gala français en faveur de la recherche contre le sida, en janvier 1984. En novembre 1985, dans un souci de promotion du safer sex, le magazine est vendu avec un préservatif.

En 1987, Charles Pasqua, ministre de l’Intérieur, menace de fermer le journal. Il se heurte à des résistances, notamment celle du ministre de la Culture François Léotard et de plusieurs personnalités. Une manifestation de soutien à l’hebdomadaire est organisée le 19 mars 1987. Pasqua renoncera finalement à l’interdiction.

Les archives de Gai Pied sont désormais la propriété de Gayvox. Plus d’un quart de siècle après sa disparition, le journal bénéficie encore d’une aura importante auprès des militants homosexuels français. Après avoir passé en revue de nombreux numéros du journal sur son blog Yagg, Thomas Dupuy, militant au Centre LGBT Paris Île de France, a ainsi publié en 2014, aux éditions Des Ailes Sur Un Tracteur, un livre, Les Années Gai Pied (1979-1992). Tant et si peu, qui raconte l’évolution de la vie homosexuelle en France à travers ses articles.

  

Magazine (1980-1987)

Magazine est une revue culturelle lancée par Didier Lestrade (alors âgé de 22 ans, il sera le co-fondateur d’Act Up-Paris en 1989 et de Têtu en 1995) et Michel Bigot dit Misti Gris. Auparavant, tous les deux avaient déjà participé à l’éphémère revue Gaie Presse, qui ne comptera en tout et pour tout que quatre numéros (1978-1979) et qui précéda de quelques mois la création de Gai Pied. Après son arrêt définitif suite à des dettes impayées et à son interdiction à l’affichage et à la vente aux mineurs décidée par le ministère de l’Intérieur, Lestrade et Bigot lancent donc en 1980 ce trimestriel qui tranche avec le restant de la presse homosexuelle par son esthétique et son graphisme très recherchés.

La dimension militante, l’engagement d’extrême-gauche ou révolutionnaire des années 70 sont ici totalement évacués au profit de très hautes exigences culturelles et artistiques : en onze numéros et sept années (redécouverts à la faveur d’une exposition qui s’est tenue à Paris au printemps 2010), la revue va publier près d’une centaine d’interviews avec des artistes, musiciens, photographes, illustrateurs, écrivains aussi prestigieux que Louis Aragon, Copi, David Hockney, Gilbert & George, etc.

Pour caractériser la ligne éditoriale de Magazine, on a pu évoquer « l’idée obsessionnelle du “solarisme” qui anime le parcours de Lestrade » et en effet la revue développe à chaque page un enthousiasme et un bonheur de vivre son homosexualité très loin de toute représentation misérabiliste ou sulpicienne. Un état d’esprit revendiqué en 2010 par Didier Lestrade : « c’est ce qu’on voulait faire, un canard joyeux, on voulait pas être dans la souffrance. […] À force de se dire on est heureux, on est heureux, on finit par atteindre un état heureux. Donc on n’était pas du tout dans l’état d’esprit de l’homosexualité aujourd’hui, qui est toujours de penser à l’homophobie. Dans Magazine, l’homophobie n’existait pas ».

Nous sommes au début des années 80, l’homosexualité vient d’être dépénalisée et c’est comme si Magazine voulait définitivement tourner la page des années sombres et des persécutions policières. À la trappe également, une certaine conception de l’homosexualité développée dans les années 50 par André Baudry et sa revue Arcadie, qui prônait la discrétion, le “pour vivre heureux, vivons cachés” (signe des temps et d’une évolution dans la façon dont les homosexuels se perçoivent eux-mêmes, Arcadie cesse d’ailleurs de paraître en 1982, dans les premières années de Magazine).

Les photos de nus publiées dans Magazine, érotiques mais pas pornographiques, affichent clairement le visage des modèles : « pour nous, montrer le visage était le plus important, parce qu’en 1980, les homosexuels devaient encore cacher leur visage » explique Lestrade. Magazine aura une influence considérable sur la presse homosexuelle des années 90 et 2000, notamment sur des fanzines tels que le trimestriel néerlandais Butt, créé en 2001..

 

Lesbia Magazine (1982-2012)

Si la presse homosexuelle est un plein bourgeonnement dans les années 70-80, elle s’adresse quasi-exclusivement aux hommes et les femmes n’y ont pour ainsi dire aucune place (même si Gai Pied possède une petite rubrique lesbienne). D’où la nécessité pour les homosexuelles de lancer leurs propres publications. La première d’entre elles, Quand les femmes s’aiment (1978-1980), est éditée par le Groupe de Lesbiennes du Centre des femmes de Lyon. Six numéros paraîtront. La très éphémère revue lesbienne Désormais ne dure elle, que six mois (juin 1979-janvier 1980). Il faut attendre novembre 1982 pour voir apparaître une expérience qui, elle, sera beaucoup plus durable : Lesbia, créée suite à une petite annonce parue dans Gai Pied.

Fondée par Christiane Jouve et Catherine Marjollet, Lesbia deviendra en 1989 Lesbia Magazine et sera dès 1985 distribuée en kiosques. Dans l’histoire de la presse homosexuelle française, c’est le titre qui aura connu la plus grande longévité (trente ans). On peut peut-être attribuer cette réussite à une gestion sourcilleuse des ressources financières du journal : toutes les autrices qui y contribuaient le faisaient bénévolement, et la revue a été publiée en noir et blanc jusqu’en septembre 2000.

Lesbia se présentait comme « la revue mensuelle de la visibilité lesbienne » et justifiait explicitement son existence par la sous-représentation des lesbiennes dans la presse homosexuelle.

5/5 (1983-1985), Illico (1988-2007) et les gratuits gays


Les années 80 voient également l’apparition d’une presse gay gratuite comme
5/5, qui fera paraître 24 numéros entre septembre 1983 et juillet-août 1985. Le fondateur de ce nouveau titre, David Girard, n’est pas n’importe qui, malgré son jeune âge (24 ans en 1983). En l’espace de quelques années (entre le début des années 80 et sa mort précoce due au sida le 23 août 1990, à l’âge de 31 ans), cet entrepreneur dynamique, symbole de ce goût de la réussite individuelle si caractéristique de la décennie 80, va bâtir un véritable « empire gay » composé de saunas, d’une discothèque, d’un restaurant, et de journaux.

Il édite également, en plus de 5/5, une revue baptisée Gay International (G.I.) et des magazines érotiques sous licence américaine. « Une idée financièrement très rentable, puisque cette méthode permet de réduire les coûts de production sans pour autant réduire le prix de vente », note le journaliste Gilles Bessec.

Ce qui fait la spécificité de ces publications, c’est que le lectorat visé est bien loin de celui des journaux militants et très politisés des années 70 tels que Le Fléau Social ou le premier Gai Pied : «[David Girard] n’est pas un intellectuel, c’est un ancien tapin […], et au fond, il va être le porte-parole des coiffeuses. Il va leur dire : « vous avez le droit vous aussi d’exister librement, comme les autres, même si vous ne sortez pas de l’université et si vous n’êtes pas capables de pondre de grandes phrases, de jolies phrases sur la vocation politique de l’homosexualité » explique ainsi le journaliste Jacky Fougeray dans le documentaire Bleu blanc rose d’Yves Jeuland (2002).

Jacky Fougeray a participé aux débuts de l’aventure Gai Pied, dont il a été le rédacteur-en-chef, avant de fonder les gratuits Samouraï (1982-1986), Gaity (1986-1989) et surtout Illico (1988-2007). Tirant jusqu’à 40 000 exemplaires, ce dernier titre est distribué dans les lieux gays de la capitale et contient des dossiers, des enquêtes, des articles consacrés aussi bien à l’actualité qu’à la culture ainsi qu’un agenda des événements gays et gay-friendly en région parisienne.

Le 20 avril 2007, le bimensuel s’est vu menacé d’interdiction (en raison de son contenu « pouvant choquer la jeunesse ») par le ministre de l’Intérieur d’alors, Nicolas Sarkozy. Ces menaces, survenant en pleine campagne pour les élections présidentielles de 2007, ont été interprétées par la rédaction d’Illico comme une tentative de faire taire un média qui ne cachait pas son opposition au candidat de l’UMP. Le dernier numéro papier d’Illico paraît moins de deux mois plus tard mais le magazine existe toujours en ligne.

 Gaie France (1986-1993)

Alors que la plupart des publications homosexuelles sont marquées à gauche, voire à l’extrême-gauche, Gaie France, fondé par Michel Caignet en novembre 1986, se distingue en étant la seule revue gay d’extrême-droite en France. Ses dirigeants sont proches de la Nouvelle Droite et du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne). On peut y lire des articles écrits par des écrivains et intellectuels homosexuels ouvertement fascistes, comme Pierre Gripari (l’auteur des célèbres Contes de la rue Broca). La revue est rejetée par le mouvement homosexuel et reste plutôt marginale.

Gaie France défend également la pédophilie et publie des photos et des textes mettant en scène des mineurs. Ses cover-boys sont souvent des adolescents. Ce n’est pas la première publication homosexuelle à prôner “l’amour” et les “relations consentantes” entre adultes et enfants : ces idées sont aussi présentes dans certains articles des premiers numéros de Gai Pied (même si elles ne font pas l’unanimité au sein de la rédaction, pas plus que dans le mouvement gay). Mais, dans la deuxième moitié des années 80, période où paraît Gaie France, les revendications pédophiles (comme l’abolition de la majorité sexuelle), apparues à la fin des années 70, sont en très nette perte de vitesse au sein des mouvements homosexuels, qui s’en distancient de plus en plus franchement.

Le 27 mai 1992, un arrêté ministériel interdit d’ailleurs Gaie France à la vente aux mineurs  pour “incitation à la pédophilieet la revue disparaît l’année suivante.

 

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Bibliographie :

  • Didier Lestrade, Kinsey 6. Journal des années 80, éditions Denoël, 2002
  • Frédéric Martel, La Longue marche des gays, collection Découvertes, Gallimard, 2002
  • Frédéric Martel, Le Rose et le noir : les homosexuels en France depuis 1968, Seuil, 1996
  • David Girard, Cher David. Les Nuits de Citizen Gay, Ramsay, 1986
  • Michel Chomarat, Jean Le Bitoux, Passeur de mémoire (1948-2010), 2010
  • www.archiveshomo.info
  • www.hexagonegay.com

 

Photos © Hexagone Gay

Photo de Une : Académie gay et lesbienne. 

Cet article a été rédigé grâce au soutien de la Dilcrah