Suite et fin de notre série d’articles en trois parties sur l’histoire des principaux titres de la presse homosexuelle française. La disparition de Gai Pied, en 1992, marque la fin d’une période d’effervescence pour les médias gays, la fin aussi d’un cycle ouvert au début des années 70. Et ce, alors même que l’épidémie de sida frappe plus fort que jamais. Ce sont d’ailleurs deux des fondateurs d’Act Up-Paris, Didier Lestrade et Pascal Loubet, qui créent Têtu en 1995, avec le soutien financier de Pierre Bergé. Le magazine va accompagner durant vingt ans les grandes évolutions de la vie homosexuelle en France, de l’arrivée des trithérapies au mariage pour tous en passant par le CUCS, le PACS… S’il acquiert rapidement une position dominante dans le paysage médiatique gay français, d’autres titres voient également le jour durant cette période. Certains font le pari du tout-Internet, comme Yagg ou Jeanne Magazine, tandis que d’autres affirment encore leur foi dans le papier, comme Well Well Well.

 

Têtu (1995-2015)

Têtu est fondé en 1995 par Pascal Loubet et Didier Lestrade. Ses créateurs souhaitaient dans un premier temps l’appeler Pride, mais le mot est une marque déposée qui appartient à l’association Sofiged et cette dernière refuse de leur en céder l’utilisation. Loïc Prigent accepte alors de leur donner le nom du fanzine qu’il a créé: Têtu. Au départ, l’idée est de faire un magazine gay et lesbien. Las, la formule ne tient que trois numéros. La parution s’arrête et reprend quelques mois plus tard. Cette fois-ci, la ligne éditoriale devient quasi-exclusivement masculine.

Financé par le mécène Pierre Bergé, PDG d’Yves-Saint-Laurent que l’on retrouvait déjà derrière les lancements des magazines Globe (1985-1992) et Globe Hebdo (1993-1994), Têtu entend tirer les leçons de ses prédécesseurs et s’affiche comme « le premier magazine homosexuel décent ». Ses fondateurs entendent par-là que leur journal devra renoncer à des visuels et à des publicités trop osées. Pascal Loubet exprime ainsi son malaise face à « ces publicités au visuel monstrueux des autres journaux gays. Absolut ou Coca-Cola n’ont pas envie de figurer en face d’une photo de sexe d’homme, et je le comprends parfaitement ».

Le but de cette stratégie éditoriale assumée est d’attirer de nouveaux annonceurs dits « généralistes », c’est-à-dire dont l’activité n’est pas directement liée à l’homosexualité mais qui cherchent à viser un cœur de cible homosexuel depuis qu’ils ont pris conscience que les gays représentaient une part de leur clientèle. Les recettes ainsi engrangées doivent permettre un tirage sensiblement supérieur à ceux en vigueur jusqu’alors dans la presse homosexuelle : l’ambition affichée lors du lancement est de 50 000 à 60 000 exemplaires, au prix de 25 francs le numéro, là où « le magazine Gai Pied, à ses moments les plus forts, ne vendait que 28 000 exemplaires » (apogée que l’on peut situer au milieu des années 80 ; mais au moment de sa disparition en 1992, le mensuel fondé par Jean Le Bitoux ne paraissait plus qu’à 6 000 exemplaires).

En 1997, Thomas Doustaly succède à Pascal Loubet à la rédaction en chef. Sous son impulsion, Têtu se développe et se vendra jusqu’à plus de 70 000 exemplaires au point culminant de son histoire, en 2005.

Après une crise interne qui voit le départ de nombreux collaborateurs, Thomas Doustaly est finalement écarté de la rédaction en chef en 2007, pour des “raisons de santé”. Pierre Bergé choisit un inconnu, Gilles Wullus, chef d’édition à Libération, pour lui succéder. Il tente de repositionner le magazine en “masculin”, mais ne parviendra pas à enrayer l’érosion des ventes. Après plusieurs tentatives, Pierre Bergé parvient à revendre le magazine à un homme d’affaires proche de François Hollande, Jean-Jacques Augier, début 2013. Compte tenu des finances du magazine (qui a perdu 2,1 millions d’euros en 2012), le nouveau propriétaire licencie une partie importante de l’équipe et des pigistes et confie la direction de la rédaction à Yannick Barbe, qui fut rédacteur en chef sous l’ère Doustaly, avant d’être licencié puis de fonder Yagg avec Christophe Martet, Judith Silberfeld et Xavier Héraud, tous d’anciens de Têtu.

Malgré un choix audacieux – arrêter les mannequins en couverture pour y mettre des personnalités qui “ont des choses à dire” et revenir à un ancrage plus “actu” – la nouvelle équipe ne parvient pas à redresser la barre. Placé en redressement judiciaire début juin 2015, la société éditrice du magazine est mise en liquidation judiciaire le 23 juillet.

La marque Têtu est rachetée par l’entreprise Idyls, qui relance fin 2015 le site tetu.com. Une nouvelle parution papier sort en kiosques en février 2017, à deux mois des élections présidentielles, et comprend une longue interview d’Emmanuel Macron. Avant lui, les principaux candidats des précédentes élections présidentielles s’étaient également exprimés dans Têtu, qui a indéniablement réussi à s’affirmer au cours de ses vingt ans d’existence (une longévité qui constitue déjà un exploit en soi dans le paysage de la presse homosexuelle) comme le média principal de la communauté gay. Il est ainsi devenu LE titre-phare de la presse homosexuelle française, celui que même les hétérosexuels connaissent et qui supplante de très loin tous ses concurrents en terme de diffusion. Malgré ce passé prestigieux, Têtu nouvelle formule (dont la rédaction-en-chef est assurée par Adrien Naselli) ne reste en kiosques que le temps de trois numéros : un quatrième ne sera publié sur son site qu’en format PDF.

En mai 2018, le magazine annonce sur son site son retour en kiosques (sous forme de trimestriel) à la rentrée. La rédaction sera dirigée par le journaliste Romain Burrel (qui avait déjà travaillé pour Têtu mais aussi pour Les Inrocks). Albin Serviant, le directeur de la publication, est un entrepreneur et un soutien affiché d’Emmanuel Macron.

 

Ex-aequo (1997-2000)

Ex-aequo est une publication du groupe Illico, qui édite le gratuit du même nom et le magazine Idole. La rédaction est composée de Jacky Fougeray, Didier Roth-Bettoni, Éric Lamien et Jean-François Laforgerie. L’édito du premier numéro est intitulé L’Homosexualité est de retour. Il est signé Didier Roth-Bettoni. «On a senti, dans ce milieu des années 90 où arrivaient les trithérapies, que quelque chose autour de l’homosxualité changeait, que le questionnement autour du sida n’allait plus être le point de focalisation obsessionnel de la communauté mais que la question de l’homosexualité allait redevenir un enjeu en tant que tel et plus seulement à travers le prisme du sida», expliquait récemment le journaliste à Xavier Héraud. Un positionnement qui le différencie de Têtu, créé deux ans plus tôt par deux des fondateurs d’Act Up-Paris, où la question du VIH reste importante.

Le but est de faire un support «quelque part entre le magazine et la revue. Ex-aequo a accompagné le Pacs. On a été présents à ce moment-là, c’était passionnant. Ce débat n’a fait que valider l’intuition qu’on avait eu, en lançant ce magazine, qu’il y avait des choses autour de l’homosexualité qui allaient rejaillir, d’un point de vue politique, bien au-delà de la question de la prévention du sida». Parmi les sujets qui l’ont marqué, Didier Roth-Bettoni se souvient d’un dossier intitulé L’Après-sida a-t-il commencé, qui a fait «quelques vagues», dit-il en riant ; une belle interview d’Elizabeth Taylor ; un dossier sur les rapports entre homosexualité et fascismes.

«Dès le départ, Jacky Fougeray savait que le journal ne gagnerait pas d’argent mais qu’Illico et le minitel fonctionnaient comme des vaches à lait et permettaient de financer une sorte de danseuse au sein de la structure. Un jour, ces deux mamelles se sont taries, l’association Ex aequo de Reims de nous a fait un procès et l’a gagné : tout ça réuni, il n’était plus possible de continuer» confie-t-il.

«C’était un projet ambitieux intellectuellement. On m’en parle encore aujourd’hui. Et c’était une aventure humaine. Dans la petite équipe que j’avais constituée sur la culture, certains faisaient leurs premières armes et occupent aujourd’hui des positions non-négligeables dans les médias: Laurent Goumarre, Jean-Marc Lalanne, Anthony Bellanger…».

 

La Dixième Muse (2003-2013) et Jeanne Magazine (2014 – )

En-dehors de Lesbia Magazine, la presse lesbienne peine à se développer, même si on compte, dans les années 90 et 2000, quelques titres comme Oxydo, implanté dans l’est de la France et dirigée par la journaliste Vicky Jaime, ou encore Love Pirates, basé pour sa part à Besançon. “Au début des années 2000, on ne parlait pas encore du mariage pour tous et nous, les lesbiennes, nous manquions cruellement de visibilité. C’est ce qui nous a poussé à créer La Dixième Muse. On voulait apporter un peu de modernité à la presse lesbienne” explique aujourd’hui sa directrice en chef, Stéphanie Delon.

Ce bimestriel a connu 61 numéros, vendus en moyenne à 8 000 exemplaires, de mai 2003 à juillet 2013. En janvier 2013, face à la baisse des recettes publicitaires, La Dixième Muse se rebaptise Muse & Out et son contenu devient mixte, dans l’espoir d’attirer des annonceurs masculins. “Mais on a perdu de nombreuses lectrices, furieuses de ne plus avoir un magazine uniquement à elles” reconnaît Stéphanie Delon. L’expérience tourne rapidement court et prend fin définitivement six mois plus tard, en juillet 2013.

Parmi ses annonceurs, La Dixième Muse comptait des sites de rencontre pour femmes (comme L pour L ou Mitylène), des festivals lesbiens, des maisons d’édition, des librairies mais aussi quelques “grands comptes”, comme Nike. Mais “le magazine a souffert de l’effondrement du marché publicitaire, conjugué à l’augmentation du prix du papier, des frais d’envois et des coûts des distribution (distribution qui était assurée par la société Presstalis)” analyse rétrospectivement Stéphanie Delon. “Mais quelque part, cette expérience a été une chance pour Jeanne, car nous en avons beaucoup appris”.

Moins d’un an après la fin de La Dixième Muse, l’équipe rédactionnelle lance en effet un autre titre lesbien, le mensuel Jeanne Magazine. Cette fois, il n’est disponible que sous format numérique “enrichi” (avec des liens, des vidéos…), “ce qui nous coûte évidemment moins cher, même si l’application engendre également des frais”. “Pour Jeanne, on a gardé ce qui marchait le mieux dans La Dixième Muse : les pages d’actus et culturelles, les portraits, les interviews… On y a ajouté plus de témoignages et des thèmes qui nous tiennent à coeur comme l’écologie, les femmes qui voyagent, qui créent leur entreprise…” explique Stéphanie Delon, qui a retrouvé son poste de rédactrice en chef et dirige une équipe de “sept ou huit” rédactrices, selon les numéros. Entre les abonnements (25€ par an) et les ventes au numéro (à 2,69€), chaque édition de Jeanne Magazine s’écoule aujourd’hui à environ 3 500 exemplaires.

 

Pref Mag (2004-2011)

Fondé par Jacques Raffaelli et Christopher Gaspar en mars 2004, le bimestriel Pref Mag s’intitule d’abord Préférences Magazine avant de devoir changer de nom pour des raisons de droit. Il paraît tous les deux mois. Son parti pris se veut plus “arty” que Têtu, même si chez Pref Mag aussi les cover-boys sont de mise. “Têtu est dans la consommation, nous étions dans la réflexion. Notre modèle, c’était Gai Pied”, résumait Jacques Raffaelli lors de l’arrêt du magazine, après 42 numéros.

Là encore, ce sont des difficultés économiques qui expliquent la disparition du titre, qui se définissait comme “le magazine gay, insolent et différent”. S’enorgueillissant de son indépendance (notamment face à Têtu, détenu à l’époque par Pierre Bergé), Pref Mag se voulait une alternative à une presse gay jugée trop lisse et trop mainstream. Il cultivait une prédilection pour les marges (par exemple les fétichismes sexuels), pour les artistes gays subversifs (Jean Genet, Kenneth Anger…) et tout ce qui pouvait représenter une forme de résistance face à ce qu’il percevait comme la menace d’une “normalisation” des gays.

 

Yagg (2008-2016 ; 2017-)

Photos: Xavier Héraud

Yagg.com est mis en ligne le 4 novembre 2008 par les journalistes Christophe Martet, Judith Silberfeld, Yannick Barbe et Xavier Héraud. Tous sont des anciens de Têtu ; Christophe Martet a par ailleurs été président d’Act Up-Paris de 1994 à 1996. “En lançant Yagg, nous voulions adapter la presse LGBT aux nouvelles techniques du web” explique-t-il aujourd’hui. “Nous n’écrivions pas que des articles ; nous tournait également beaucoup de vidéos. Avec Maxime Donzel, notamment, on a ainsi réalisé des séries de vidéos, parfois très drôles, sur le Marais, sur les croisières gays, sur le militantisme…

Surtout, nous tenions beaucoup à donner à Yagg une dimension participative, qui était assez nouvelle à l’époque. Notre but, à partir du printemps 2009, a été de créer une communauté Yagg, d’en faire non seulement un média mais aussi un réseau social, avec les blogs des lecteurs par exemple. Parmi ces derniers, on retrouvait les contributions de l’avocate Caroline Mecary, de l’entrepreneur Donald Potard… Et, pour retrouver nos lecteurs dans la vie réelle, on organisait des événements, des avant-premières, etc.

D’un point de vue éditorial, Yagg se distingue par une réelle mixité (très rare dans la presse homosexuelle, très largement dominée par les hommes) et par un traitement paritaire des questions relatives à l’homosexualité masculine et féminine. Le site n’oublie pas non plus les autres composantes de la communauté LGBT : les problématiques trans et bi sont aussi régulièrement abordées. “Cette volonté de mixité se reflétait également dans nos recrutement. Notre but, c’était de mieux refléter l’ensemble de la communauté pour couvrir le maximum d’information”.

Militant et engagé, Yagg accompagne la marche vers l’égalité des droits, en suivant par exemple au jour le jour (et souvent même la nuit !) les débats sur le mariage pour tous à l’Assemblée nationale. “Les bons mois, on pouvait arriver jusqu’à 2 millions de pages vues” rappelle Christophe Martet. Mais le site, lancé en pleine crise financière de 2008, est victime lui aussi de l’effondrement du marché publicitaire, et notamment du prix du CPM (coût pour mille), “qui a été divisé par cent” affirme le journaliste.

Le modèle économique reposant sur la publicité en ligne n’était plus viable. C’est pour cela qu’on s’est tournés vers un autre modèle : le freemium, qui mêle contenus gratuits et abonnement payant pour pouvoir accéder aux articles plus longs et qui demandent plus de travail aux journalistes. Mais on a sans doute pris ce virage trop tard et les prix proposés pour l’abonnement étaient trop bas”. Yagg ne parvient pas en effet à atteindre son objectif de 3 000 abonnés et la SAS LGnet, qui édite le site, est liquidée en octobre 2016. Ses archives sont toutefois toujours en ligne.

En 2013, Yannick Barbe quitte Yagg pour retourner chez Têtu, dont il dirige la rédaction jusqu’en 2015. Suite à l’arrêt de Yagg, Christophe Martet et Xavier Héraud travaillent désormais pour le site Hornet.com, pour lequel ils écrivent régulièrement des articles d’actualité.

 

Well Well Well (2014 – )

En 2013, lorsque Jean-Jacques Augier rachète Têtu, il fait le choix de déléguer la gestion de son site à Yagg et de supprimer le site Tetue.com, pendant lesbien de Tetu.com, lancé en 2009. Marie Kirschen, qui le dirigeait depuis trois ans, fait partie des licenciés. Elle décide alors de lancer Well Well Well, qui est un mook, c’est-à-dire un objet hybride, entre la revue et le livre. Réalisé entièrement par des bénévoles, autoédité et auto-diffusé, ce n’en est pas moins un bel objet, haut de gamme, de 128 pages, sans aucune publicité. Il est vendu 15€ (le prix moyen des mooks) en librairies (essentiellement à Paris, aux Mots à la bouche et à Violette & Co, mais aussi à Nantes) ou par correspondance sur Internet.

Je voulais créer un support assez pointu sur la culture et l’histoire lesbiennes, qui ne sont racontées nulle part et qui n’intéressent pas les titres de presse grand public” explique Marie Kirschen. “Après mon coming-out, j’ai vraiment galéré pour en savoir plus sur ce sujet et j’ai fini par réaliser que je connaissais beaucoup mieux l’histoire des gays ! Lorsque que Têtue.com a été brutalement arrêté, en plein milieu des débats sur le mariage pour tous, et que j’ai été licenciée, j’avais encore sous le coude plein de sujets que je voulais traiter mais je savais que je ne pourrais jamais les vendre à la presse généraliste, qui les jugerait “trop communautaires” ou “pas assez grand public”. J’ai donc été voir toutes les anciennes pigistes de Tetue.com, à commencer par Mélanie Vivès qui était une ancienne permanente, et d’autres journalistes qui écrivent pour des médias généralistes mais dont je savais qu’elles étaient lesbiennes et que ce projet pouvait les intéresser”.

C’était compliqué car je savais dès le départ qu’il n’y avait pas de modèle économique viable pour un magazine lesbien. J’ai donc commencé à réfléchir sur ce que j’avais envie de faire. Je m’étais rendue compte, lorsque j’étais à Tetue.com, qu’il y avait une envie de magazine papier chez les lectrices. Donc, faisons du papier ! Et puis le format du mook était assez à la mode à l’époque, avec des revues comme XXI qui marchaient bien”.

Après une première réunion de l’équipe en septembre 2013, une campagne de crowdfunding (financement participatif en ligne) est lancée fin 2013 pour couvrir les frais d’impression et remporte un vif succès : “on demandait 10 000€, ce qui n’était clairement pas assez. On en a récolté 17 000€. Cela nous a conforté dans l’idée qu’il existait bien une forte demande pour une revue lesbienne”. Un premier numéro, tiré à 3 000 exemplaires, sort ainsi en octobre 2014, un deuxième en juin 2015 et un troisième en octobre 2016. “On regrette aujourd’hui de ne pas avoir tiré le premier numéro à 5 000 exemplaires, car les stocks ont été épuisés en un mois, un mois et demi. On a bénéficié de beaucoup de papiers dans la presse, plus que ce à quoi on s’attendait : dans Libération, dans 20 minutes… On est même passé dans l’émission de Canal+, Le Supplément, présenté par Maïtena Biraben. Dans l’heure qui a suivi la diffusion de l’émission, nos stocks étaient épuisés”.

Le premier numéro a fait sa Une sur la réalisatrice Céline Sciamma, le second sur la chanteuse Soko et le troisième sur la musicienne JD Samson (des groupes Le Tigre et MEN). “On voulait mettre en Une des femmes féministes, lesbiennes et bisexuelles connues car elles ne sont pas assez visibles. Quand le premier numéro est sorti, Céline Sciamma avait déjà réalisé trois films, mais c’était quand même sa première couverture ! Pas un magazine de cinéma ne l’avait mise en Une. On ne choisit pas des mannequins ou des actrices méga-belles, mais des femmes auxquelles on s’intéresse pour ce qu’elles font”, justifie Marie Kirschen. À l’intérieur, on trouve beaucoup de longs formats et des entretiens sur plusieurs pages. “Quand on fait une interview, on prend vraiment le temps de parler avec la personne”.

L’équipe de Well Well Well (qui comprend un “noyau dur” d’une dizaine de personnes et environ une quarantaine de contributrices plus ou moins régulières) travaille actuellement sur un projet de calendrier, “pas façon Dieux du stade au féminin avec des corps nus, mais un objet illustré par Julie Guillot, la dessinatrice qui réalise la BD à la fin de chaque numéro”. Un hors-série sur “les icônes lesbiennes” (qui doit sortir cet automne) est également en préparation, ainsi qu’un quatrième numéro. Marie Kirschen estime toutefois que le bénévolat, à long terme, n’est pas une solution et qu’il fragilise l’avenir de Well Well Well. “Cela veut dire qu’on sera précaires et forcément éphémères. À moins qu’on trouve un·e mécène… Malheureusement, les projets lesbiens sont toujours moins financés que les projets gays et les femmes sont plus contraintes que les hommes à se tourner vers le bénévolat”.

 

Komitid (2018 – )

Photo: Marie Rouge

Dernier-né dans le paysage médiatique LGBTI français, le site Komitid a vu le jour le 23 avril 2018. Une date qui ne doit rien au hasard, puisqu’elle correspond aux cinq ans du vote définitif par l’Assemblée nationale de la loi sur le mariage pour tous. Manière de rappeler que les combats ne s’arrêtent pas avec cette mesure, aussi importante et symbolique soit-elle…

Le nom du site est une déformation de l’anglais committed, qui signifie “attaché” ou “engagé”. Engagé, Komitid l’est indiscutablement et pourrait ainsi se poser en successeur de Yagg : il compte d’ailleurs dans ses rangs son ancienne rédactrice-en-chef adjointe, Maëlle Le Corre. Sa rédaction, paritaire, se compose de trois hommes et de trois femmes.

Le site est édité par la société Connection, spécialisée dans les services informatiques et la téléphonie. Au temps du Minitel, dans les années 80-90, ce secteur était déjà l’un des principaux soutiens financiers de la presse gay.

Lire aussi:

Une histoire de la presse homosexuelle en France (1/3) : des origines aux années 60

Une histoire de la presse homosexuelle en France (2/3) : des “années 68” aux “années sida”

Cet article a été publié grâce au soutien de la Dilcrah

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