Yagg vous propose de décortiquer ces mots devenus parfois quotidiens, souvent banalisés. Pour mieux les comprendre, les expliquer à celles et ceux qui les proférent quand c’est possible, pour ne plus les subir, en les transformant en outils contre les LGBTphobies.

Rien n’est plus commun à la vie des LGBT que les insultes. Qui n’a pas entendu un « pd » ou un « sale gouine » qui marque profondément la vie de ses récipiendaires ?

Dans la vie réelle,  80% des LGBT disent avoir déjà entendu une insulte LGBTphobe, mais moins de 4% des victimes déposent plainte et 2,5% déposent une main courante. 89% des personnes ne font aucune démarche, dont la moitié trouve ça « pas très grave » (Enquête « Cadre de vie et sécurité » 2007 à 2016 de l’Insee). Le rapport annuel de SOS homophobie indique que 44% des agressions physiques LGBTphobes se manifestent d’abord au moyen de violence verbale. Sur les réseaux sociaux, c’est aussi « monnaie courante » : le site Nohomophobes compte automatiquement et en temps réel l’utilisation sur Twitter des En une journée, en général près de 1 000 personnes tweetent le mot « pd ».

« On ne peut plus rien dire », « oh c’est pas si grave »… » Si on entend dernièrement beaucoup cette rhétorique euphémisante, il est important de rappeler que nombreux.ses sont encore celles ou ceux à tout se permettre – notamment sur les réseaux sociaux où certain.es se pensent anonymes – mais aussi que la loi condamne les insultes LGBTphobes.

À quoi servent les insultes homophobes ?

D’où viennent quoi les insultes LGBTphobes ? Que disent-elles de notre société et de celles et ceux qui les disent ? Blesser n’est pas toujours le but des propos homophobes, mais pourquoi les utiliser si souvent sans y penser ? Elles peuvent même être adressés à des non-LGBT, et même proférées par les LGBT… Elles n’ont évidemment pas la même incidence selon la situation.

Dans une interview au site Buzzfeed, le sociologue Sébastien Chauvin expliquait que, puisque ces insultes touchent des gens que l’on pense homosexuel-les (des hommes hétéros perçus comme efféminés par exemple) ou vers des hétéros sur le mode de l’humour :

« L’insulte sert à mettre à distance l’homosexualité. (…) C’est aussi un rituel pour hiérarchiser les hommes et les discipliner collectivement, pas seulement le destinataire de l’insulte. Cela renvoie un message général selon lequel les hommes doivent tenir leur rang et, parmi eux, les gays doivent rester dans le placard.»

Si l’insulte dégrade ses destinataires, elle sert d’abord de gendarme du genre. Elle considère tous ceux dont la virilité n’est pas dans les normes comme faibles. Pour le juriste Daniel Borrillo, ces propos injurieux servent autant à « la restructuration d’une masculinité fragile, nécessitant constamment de s’affirmer par le mépris de l’autre non-viril » (L’homophobie: « Que sais-je ? »). Ce sont d’abord des insultes sur le GENRE, avant que d’être des insultes sur la véritable orientation sexuelle à proprement parler. Voilà pourquoi les insultes sexistes, homophobes ou dont sont victimes les personnes trans sont liées : elles servent à maintenir un ordre binaire misogyne hétérocentré.

Ces insultes renforcent des clichés qui peuvent justifier des agressions voire des crimes LGBTphobes. Elles servent à ramener les LGBT dans une marginalité dépréciée, à maintenir une « mauvaise image de l’homosexualité ou de la transidentité ». Ce ne sont pas les folles, les butchs ou les trans qui en sont responsables – comme on l’entend parfois- mais bien les personnes LGBTphobes. Sans compter que ces insultes et clichés créent une autre violence : ils renforcent la difficulté pour eux/elles à révéler leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, de pouvoir assumer complètement qui on est car on a peur de s’exposer à l’insulte, la « première des agressions ». Le philosophe et sociologue Didier Éribon constate « qu’un gay apprend sa différence sous le choc de l’injure et de ses effets» avant tout. Ce qui peut engendrer pour certains une vulnérabilité psychologique et sociale. L’insulte nous rappelle que la société est «hétérocentrée», c’est-à-dire que tout le monde est présumé hétérosexuel, jusqu’à preuve du contraire. Et laisse entendre qu’être « LGBT » et donc minoritaire, serait donc moins bien… Le peu de modèle positif dans les médias ou les productions culturelles n’aident pas à contrebalancer cette image, à normaliser la présence des LGBT dans la société et à rappeler que les insultes sont punies d’amendes par la loi. Encore faudrait-il que l’on comprenne que ce sont les maillons de la haine et que l’on peut les faire condamner. Mais la lourdeur judiciaire fait souvent renoncer le passage à l’acte. Campagne contre les insultes et violences LGBTphobes, durcissement des sanctions, pénalisation des outrages LGBTphobes ? Il faudrait quelques évolutions pour que la peur change définitivement de camp et enrayer le système…

 

Tapette, tantouze, folle: quels points communs ?

Quel point commun ont ces insultes, d’où viennent-elles ? Aviez-vous remarqué que les insultes homophobes sont souvent genrées au féminin (« tapette, pédale »), voire même qu’elles découlent de mots signifiant « femme » (« tante, tata, fiotte, fif ») ? Petite leçon d’éthymologie des insultes :

  • Fiotte : Contraction du mot franc-comtois fillotte « petite fille ». Au Canada, « pédé » se dit « Fif », qui est un dérivé de fifille.
  • Tapette : De tape « coup donné avec la main », avec le suffixe féminin -ette. Censé symboliser le poignte cassé de l’homosexuel effeminé
  • Tapiole, tafiole (Resuffixation de tafiotte) : dérivés de de tapette avec le suffixe péjoratif féminin -ole. (se veut donc doublement dépréciatif en étant péjoratif et misogyne)
  • Tarlouze : Origine inconnue. Peut-être à mettre en relation avec le mot québécois tarla, lui-même issu du mot tarlais, et qui désigne une personne niaise.
  • Folle : qui exclut les hommes efféminés du champ de la normalité et de la raison. Follasse : Emploi ironique de l’adjectif folle.
  • Tante, tata, tantouze : Alors qu’on appelait « oncle » un homme entretenant et profitant des faveurs sexuelles d’une jeune femme, on appelle « tante » un homme qui fait de même avec un jeune homme. Et par extension cela donne « tata », ou « tantouze ».

Il est flagrant de voir que l’homophobie et le sexisme vont de pair. Pour un.e homophobe, l’homosexuel est forcément efféminé, et c’est une « traitrise » au genre assigné, à une obligation sociale de virilité. Il y a une hiérarchie entre le masculin et le féminin dans la société. Par glissement, ne pas convenir à l’ordre hétérosexuel renvoie les homos/bis à l’autre genre, et en l’occurrence le féminin qui est toujours déprécié. Ces isultes sous-entendent que les hommes homosexuels seraient en fait des femmes, et par là, sous-entendent aussi qu’il est honteux d’être une femme. Ce sexisme est également un instrument de hiérarchie des hommes entre eux : ceux qui ne sont pas « assez virils » sont donc déclassés. Dans cette considération machiste, c’est donc le féminin qui est rejeté. Ce qui doit changer, c’est le rapport que les hommes ont avec le féminin, parfois leur féminin, sans qu’on y associe systématiquement des valeurs négatives de passivité, de faiblesse ou de soumission… Quand ce rapport sera amélioré, il y aura moins d’homophobie car plus d’acceptation de la pluralité des expériences, des identités, des genres… Les qualités de délicatesse, de subtilité, de douceur voire même de soumission volontaire traditionnellement attribuées au « féminin » sont à revaloriser.

On regrettera la disparition de ces synonymes qui prenaient d’autres chemins que l’insulte sexiste ou dépréciative : uraniste (d’ Uranie, l’autre nom d’Aphrodite, déesse de l’Amour dans la mythologie grecque), bardache (Homme-femme au statut spécifique dans les communautés amérindiennes) achrien (inventé par Renaud Camus et Tony Duparc dans les années 80), bougre signifie hérétique, dont on pensait qu’ils se livraient à la débauche « contre nature », chevalier de la manchette (certains homosexuels révolutionnaires s’organisent en « société secrète » pendant la révolution de 1790 et tente d’imposer leurs droits à l’Assemblée Nationale).

 

« Enculé » et « Pédé » sont-ils des insultes ?

Lorsque les insultes synonymes d’homosexuels sont sexualisées, c’est pour mieux stigmatiser les pratiques sexuelles supposées de la victime. L’histoire retient « culiste, anticoniste, anti-physique, empaffé, sodomite, gomorrhéen »… et bien sûr «enculé » ! En général, on qualifie un homosexuel comme étant passif (enculé), le participe passé souligne cette soumission vue comme un acte de faiblesse, mais aussi à rappelle aussi un acte jugé « contre-nature » car sans but reproductif. Par glissement, « enculé » va qualifier quelqu’un de lâche, de faible ou et de couard.

TWEET : « putain, c’est vraiment des enculés » : notre cher premier ministre dans #monpotededroite2

Les insultes servent à maintenir « la persistance de la figure de l’homosexuel efféminé, ainsi que des stéréotypes lui étant associés (sexuellement passif, « hystérique », volontiers théâtral, etc.) comme le décrivent Chauvin et Lerch dans La Sociologie de l’homosexualité. Elles nient l’existence des autres expressions de genre (masculines, non-binaires…) autant qu’elle stigmatise les gays effeminés (ne serait-ce que dans l’œil de l’agresseur)… Strike, comme on dit au Bowling !

 

Le mot pédé est étymologiquement une apocope de pédéraste, un terme employé à l’origine pour désigner la relation sexuelle et « éducative » entre un homme mûr et un jeune garçon dans la Grèce antique. C’est au XIXe siècle que le terme pédéraste se diffuse plus largement en prenant le sens d’« homosexuel », en glissant de l’attirance des jeunes garçons à celle des hommes adultes. Aujourd’hui, la pratique de l’homosexualité entre adultes consentants est légale, mais les actes envers des mineurs de moins de 15 ans est un crime dans la loi française. Le diminutif pédé apparaît quant à lui vers 1836, suivi de sa féminisation pédale vers 1935 afin d’accentuer davantage sa signification dépréciative, et même pédoque en 1953 et péd’ en 1972. Le mépris porté à des choses manquant soi-disant de virilité adapte alors cette expression en « c’est pas un truc de pédé ça » ou « on n’est pas des pédés ! ».

Oui, le mot pédé est toujours une insulte, même si elle est devenue très banale. L’expression de l’homophobie est passible d’amende pouvant aller jusque 50.000 € et jusqu’à un an de prison avec sursis.

Selon le blog « Culture et Débat », au XVIIème siècle, le mot gay signifie joyeux, comme en français, mais aussi insouciant, immoral, adonné au plaisir. Toujours à la même époque, c’est un mot d’argot pour « pénis ». Au XIXème, to gay signifie donc « baiser », une gayhouse est un bordel. Dans les années 1890, gaycat signifie jeune vagabond, qui faisaient le guet pendant que les durs agissaient lors des cambriolages… Ils « dit-on » servaient de gitons aux plus vieux… Ces mœurs (ou cette légende) « homosexualisent » le mot et lui donnent sa signification moderne. Le terme commence à être utilisé en référence aux relations entre personnes de même sexe vers 1947, faisant la différence avec le terme trop médical d’homosexualité, qui circule alors depuis un siècle. Progressivement, gay en est venu à être utilisé comme adjectif et parfois comme nom, en rapport aux personnes, aux pratiques et à la culture associées à ladite l’homosexualité. Le sens du mot virevolte, toujous attiré vers une dépréciation. Ainsi aux États-Unis de nos jours, les jeunes s’exclament facilement « It’s so gay » pour critiquer un pantalon trop fashion, une réaction trop émotive ou un sandwich au goût trop sophistiqué. C’est devenu une caricature de ce qui n’est pas viril. En 2008, une campagne incarnée par l’humoriste ouvertement lesbienne Wanda Skyes a tenté d’enrayer cette transformation du synonyme d’homosexuel en substantig négatif.

 

Sale lesbienne, gouine : histoire des insultes lesbophobes

« On est gros, on est pd, on est des gros pd » aime à dire Nicolas Maalouly, président des Ours de Paris, une association de bears, homosexuels « gros et poilus ». Car il s’agit bien là d’assumer, de ne laisser aucune once de honte perturber les festivités diverses organisées par l’association. C’est lç aussi un retournement de l’insulte, qui passe par une réppropriation de ces épithètes ; ne plus avoir ni honte d’être gros, ni d’être pédé !

Ces doubles discriminations se retrouvent en miroir dans les « doubles insultes » : gros pd, grosse lesbienne, espèce de pd, sale gouine…

« Gougnotte, goudou ou gousse » : de quoi le mot gouine et ses dérivés sont-ils le nom ? Le Dictionnaire de l’académie française référence le mot depuis 1762 en tant qu’injure, qui qualifie coureuse d’homme, une femme de mauvaise vie, une prostituée (le mot latin ganae signifie « les mauvais lieux » tels que les tavernes et les maisons de débauche). Ce n’est que vers la fin du XIXe siècle que le mot est associé au lesbianisme dans les dictionnaires d’argot, les satires et des représentations littéraires. Le terme est aujourd’hui utilisé par des femmes souvent militantes qui cherchent à éviter la normativité du mot lesbienne, dont l’image a aussi beaucoupé été associée au désir masculin hétérosexuel, notamment dans ses représentations des femmes dans la pornographie. Oubliées les anandrynes, tribades et vrilles, les Chevalières de la Pantoufle et les croquaneuses, le commun des mortels a retenu gouine ou lesbienne… Et l’a souvent employé comme une insulte, même si certaines le revendiquent comme une identité dans une démache parfois politique.

 

Les homos ont-ils le droit de se traiter de « pd » ?

 

 

Les injures, parfois banalisées à force d’avoir été entendue, sont reprises par certains homosexuels, notamment dans certains contextes militants. C’est le cas notamment avec le groupe militant de lesbiennes des « Gouines rouges » ou les « Panthères roses» qui se revendiquent « transpédégouines ». L’objectif c’est de se réapproprier l’insulte de façon ironique. C’est ce qu’on appelle le « retournement du stigmate » : se réapproprier l’insulte, l’agression, l’opprobre tend ainsi à rendre inefficace leur portée infamante. En faisant de l’insulte son apanage, on retourne ce qui était perçu comme un manque ou une faille, pour le transformer en identité, en modèle alternatif, en communauté, en fierté. C’est le même processus à l’œuvre quand certains rappeurs noirs s’appellent entre eux  « nigga / nègres » bien que le mot ait un lourd passé associé à l’esclavage, ou que des femmes ayant pratiqué l’avortement reprennent à leur compte l’expression de « 343 salopes ».

Même processus de retournement de l’insulte avec queer : ce mot anglais signifie à l’origine quelque chose entre « bizarre », «étrange » et « malade ». Il a été utilisé comme insulte désignant les homosexuels masculins au XXe siècle et réapproprié par des homosexuels « virils » qui voulaient se distinguer des fairies (homosexuels efféminés) avant d’être éclipsé par le mot gay. Sa résurgence récente a un sens beaucoup plus universel, puisqu’il permet d’inclure au-delà de l’arc-en-ciel traditionnel des genres, celleux qui ne se reconnaissent pas non plus dans les lettres de l’acronyme LGBT.

Dire « pédé », « gouine », « queer », ce n’est pas forcément « homophobe » si c’est prononcé par un homosexuel, dans un contexte amical, pas public, en direction d’un autre homosexuel ou pour se désigner soi-même : on se le permet car on est directement concerné par l’insulte et que le contexte le permet, entre amis par exemple. Mais oui, le mot pédé, enculé, gouine, queer sont toujours des insultes, ou du moins ; maintiennent une forme de marginalité qui favorise une certaine image de soi.

Il fadrait presque qualifier « ce que l’on entend » quand on dit à un ami, « mais elle folle celle là » ou « ah mais les pd sont comme ça ! ». Mais en avoir conscience c’est déjà mesurer ce processus intime et collectif qu’ébranlent et construisent les insultes…

 

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Cet article a été rédigé grâce au soutien de la Dilcrah