Vous ne savez pas quoi lire en cette rentrée? Voici quelques idées…

Journal d’Arcadie, Aldric Gury, Editions Non Lieu, 373 pages, 25 euros

Christian Gury est entré à Arcadie en 1976. Il a collaboré à la revue, créé par André Baudry en 1954, et fréquenté l’association jusqu’à la fermeture des deux en 1982. Avocat, il signe notamment des critiques de livres, des compte-rendus de débat ou des essais. Pour sa plus grande irritation, il devient même l’un des « héritiers » possible d’André Baudry, l’inamovible directeur. Une fonction que l’intéressé n’a jamais désiré. De fait, Arcadie s’arrêtera au départ d’André Baudry, qui quitte Paris pour la baie de Naples.

Pendant toutes ces années, Christian Gury a tenu un journal, publié récemment par les Editions Non Lieu (à qui l’on doit également la réédition de la revue Inversions). Un document passionnant qui fait revivre – de l’intérieur – une association importante dans l’histoire LGBT française, mais finalement méconnue ou mal aimée. Et à travers elle, une époque et des personnages que d’aucuns jugeront un brin désuets. On retiendra ainsi les savoureux passages sur le romancier André Dudognon, et son obsession sur l’écrivain flamboyant Roger Peyreffite ou les commentaires acides sur Yves Navarre, prix Goncourt 1980 pour Le jardin d’acclimatation.

Homo de droite revendiqué, l’auteur est rarement tendre avec les autres militants homosexuels classés à gauche (Didier Eribon est qualifié de « pépère » entre autres… et c’est le qualificatif le plus gentil à son endroit). Un point de vue qu’on ne lit pas souvent et qui rappelle que les gays n’ont jamais été un bloc uniforme. Xavier Héraud

Vernon Subutex 3, Virginie Despentes, Grasset, 399 pages, 19,90 euros

Suite et fin de la trilogie Vernon Subutex, fresque chorale avec pour héros un DJ-disquaire devenu SDF. Après avoir longuement erré dans les rues de Paris, Subutex est désormais à l’abri dans le sud de la France, quasi-gourou malgré lui d’un groupe d’amis qui se retrouve régulièrement pour les « convergences », des nuits où le DJ régale la foule de ses sets magiques. Avec ce troisième tome, Despentes esquisse les contours d’une utopie: celle d’une bande de gens qui pour un instant délaisse la société hyper connectée dans laquelle nous vivons pour profiter pleinement de l’instant, au son d’un vieux classique rock ou d’une perle électro. Un instant qui abolit les classes sociales, les divergences politiques ou les inimitiés. Et même si les utopies finissent mal en général, il fait bon rêver un peu au fil des pages, porté par la prose toujours aussi vivace de l’écrivaine, qui observe et comprend ses contemporains, dans toute leur beauté comme dans tous leurs travers, comme nulle autre. XH

 

La nuit pour adresse, Maud Simonnot, Gallimard, 252 pages, 20 euros

C’est une tentative réussie au-delà de tout espoir… Comment un tel homme,  Robert Mc Almon (1895-1956), a-t-il pu passer à la trappe de la mémoire littéraire occidentale? Maud Simonnot découvre par hasard le nom de cet écrivain, éditeur-mécène et rend un visage, une personnalité, la vie, à cet américain, fou de Paname, qu’on aurait adoré avoir comme ami…  Son oubli, il en est un peu responsable : il fait passer les autres, James Joyce, Samuel Beckett et Ernest Hemingway, avant lui etles édite alors inconnus, quand lui a déjà une petite notoriété d’auteur…Mais il en est ainsi avec Mc Almon: humilité, dévouement au talent .. des autres et religion de l’amitié. L’ingratitude sera, plus qu’à son tour, son lot. C’est au cœur du Quartier latin et du Montparnasse artistique que l’auteure installe celui qui demeurera toujours empreint d’un certain mystère : pourquoi cette nostalgie prégnante, cet alcoolisme quotidien?Maud Simmonot n’en dit pas plus qu’elle n’en a découvert sur cet homme dont la bisexualité est l’un des aspects qui ne peut résumer un portrait riche, tout en nuances , qui rend délicatement justice à un artiste qu’on quitte à grands regrets. Eric Garnier ( Homomicro/RFPP)

 

Splendeur, Margaret Mazzantini, traduit de l’italien par Delphine Gachet, Robert Laffont, 409 p. 21,5 euros.

Un livre adoré, on ne peut s’empêcher d’ y aller de son dithyrambe… et d’abord de jurer que son titre résume ce qu’on en pense: une splendeur ! On veut dire aussi que les titres qui, ces cinq dernières années, vous ont fait autant fait trembler de bonheur et d’émotion sont sacrés. On voudrait même le crier au monde (gay) entier : ainsi, Claude Puzin pour » Vies, errances et vaillances d’un gaillard libertin »et » Homopierrot » ( tomes 1 et 2 d’abord)  par Pierre Lacroix ( Erosonyx ); « Paradis amers « de Tatamkhulu Afrika ( Presses de la cité), enfin, « La semaine des martyrs » de Gilles Sebbhan ( Les Impressions nouvelles) ……

« Splendeur » c’est deux vies qui, même séparées et éloignées ne feront qu’une, de l’adolescence à la fin. On est en Italie à cheval sur mi-XX° / début XXI. De milieux aux antipodes l’un de l’autre, comme leurs personnalités, leurs goûts, leurs  tentatives de vie hétéro-parentales, leurs approches de la vie, rien ne semble, malgré nos craintes répétées, pouvoir les séparer… On croit à tout de  cette histoire, elle nous tient gorge serrée tout du long (4 ou 5 pages et un rebondissement peut-être inutiles, seulement!).

On aime Guido et Costantino et on ne supporte pas de les quitter : pourtant, le roman en décidera ainsi (et on lui en voudra !), nous laissant bouleversés, doublement en colère aussi, vous verrez… Style, rythme narratif, psychologie des personnages, pudeur des mots, parfois crus, parfois poétiques, l’auteure nous cisaille à jamais… EG

 

Vieille peau, Pochep, Fluide Glacial, 47 pages, 10,95 euros

Comment continuer à plaire lorsqu’on a 50 ans et que les ravages du temps commencent à se faire sentir? C’est l’éternel dilemme du monde gay, que revisite Pochep dans une BD intitulée… Vieille Peau. L’ouvrage est publié chez Fluide Glacial, donc n’attendez pas de la dentelle. Tablez plutôt sur du bulldozer. C’est gras, absurde et souvent cruel pour le personnage principal, qui se rend compte que traîner deux packs d’eau à bout de bras chaque semaine risque de ne pas suffire pour pouvoir séduire les beaux mecs de ses rêves. On rit d’autant plus que cette « vieille peau », c’est le double d’autofiction de l’auteur, qui affiche lui-même cinq décennies au compteur. Pochep esquisse par là une première solution pour pouvoir survivre à la vieillesse, qui comme le disait Bette Davis, « n’est pas faite pour les tapettes »: l’autodérision. XH

 

Photo: Erika Wittlieb/ Creative Commons