Xavier Héraud, rédacteur en chef de Yagg, a été invité à intervenir lors de la Conférence Egalité et Légalité dans la francophonie le 18 août dernier, dans le cadre de Fierté Canada Pride 2017, à Montréal. Voici le texte original (légèrement remanié) de son intervention.

Le mariage pour tous est une promesse phare de François Hollande candidat socialiste à l’élection présidentielle de 2012, connue sous le nom d’Engagement 31.
Lors de la campagne, lui et ses représentants l’assurent sur tous les tons: si François Hollande est élu président, il ouvrira bien le mariage aux couples de même sexe.

Les médias LGBT sont choyés et peuvent interroger sans problème le candidat ou ses porte-paroles. Même si Najat Vallaud-Belkacem, porte-parole de François Hollande et future ministre, affirme qu’elle ne croit pas à un électorat LGBT, mieux vaut se le mettre dans la poche, on ne sait jamais.

Parce que cette promesse semble sérieuse et que la campagne ouvertement raciste de son adversaire, le président sortant Nicolas Sarkozy, met en danger l’équilibre de la société française, Yagg appelle clairement à voter pour François Hollande.

Le 15 mai 2012, le candidat socialiste devient président de la République. Les socialistes avaient assuré que le texte qui doit ouvrir le mariage était déjà prêt. Ce n’est pas tout à fait le cas. Le projet est confié à la fois à la ministre de la Justice, Christiane Taubira et la ministre des Familles, Dominique Bertinotti. De par sa fonction, son poids politique et sa personnalité, c’est surtout Christiane Taubira qui va piloter le dossier, du moins c’est elle qui va en former les contours, sous l’œil attentif du Premier ministre et de l’Elysée.

LES OPPOSANTS NE PERDENT PAS DE TEMPS
Les opposants à l’ouverture du mariage ne perdent pas de temps. Dès le 1er juillet, soit deux semaines à peine après le deuxième tour des élections législatives, le journal Ouest France, quotidien le plus lu en France avec 750 000 exemplaires diffusés chaque jour (source OJD) passe à l’attaque avec un édito hostile à l’ouverture du mariage.

C’est Jeanne Emmanuelle Hutin, fille du PDG, qui signe ce texte très virulent.

Après avoir concédé que dans certains pays d’Afrique ou «certaine tribu du Bangladesh», les choses sont différentes, l’éditorialiste y affirme qu’en Europe, «la famille est la cellule de base de la société». Son idée de la «famille» est précise:

«Le système de parenté se définit dans le cadre de l’union de l’homme et de la femme. Le mariage a aussi été créé pour définir la filiation qui permet à chacun de savoir d’où il vient et pour protéger les femmes. Mais, dans ce paysage très varié, l’humanité a une constante: ces systèmes traversent les siècles. Jusqu’à présent, les sociétés ne s’aventuraient pas à en changer en cours de route.»

Avec l’ouverture du mariage les enfants pourront avoir légalement deux pères ou deux mères, souligne Jeanne-Emmanuelle Hutin, pour ce projet de loi entraînera « un bouleversement beaucoup plus profond de la société dont les conséquences anthropologiques n’ont pas été étudiées.»

Afin de bien enfoncer le clou, Ouest France publie deux autres éditos en moins de deux mois sur ce sujet.

Les Hutin, qui possèdent le quotidien ont la réputation d’être des catholiques pratiquants. D’où sans doute l’empressement à s’emparer du sujet.

Car l’Eglise Catholique Française, qui s’était déjà opposée au Pacte civil de solidarité (Pacs), l’union civile votée en 1999, ne va pas tarder non plus à se lancer dans la bataille.

Au cours de l’été, La Conférence des évêques appelle les prêtres et ses évêques à prier pour «les enfants et les jeunes» lors de la prière du 15 août, afin «Qu’ils cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère».

L’allusion au texte en préparation est limpide.

Pour ceux qui toutefois n’auraient pas compris le message, le cardinal Philippe Barbarin se fait plus explicite dans la presse. Le 13 août dans le Figaro, cet habitué des déclarations homophobes estime que «L’heure est grave. C’est une rupture de civilisation de vouloir dénaturer le mariage, qui est depuis toujours une réalité merveilleuse et fragile.»

AMADOUER LA PRESSE CATHOLIQUE
Forte de ses nombreux réseaux, via les écoles privées ou les associations familiales, l’Eglise Catholique Française, « Fille aînée de l’Eglise » est un lobby à ne pas négliger. Le gouvernement le sait. Alors, pour tenter de déminer le terrain, ce dernier va s’adresser en priorité à la presse proche du pouvoir catholique.

Le 10 septembre, Christiane Taubira donne une interview au journal La Croix. Le ton se veut conciliant, mais ferme :

«Nous sommes donc bien conscients de toutes les dimensions philosophiques et anthropologiques entourant le mariage, déclare la ministre. Mais nous estimons qu’elles ne peuvent venir percuter l’exigence d’égalité.»

Elle rappelle que l’introduction du divorce dans la loi française, en 1884, avait déjà provoqué de vifs débats « entre ceux qui avaient une perception plus religieuse du mariage et ceux qui, sous l’influence des Lumières, en avaient une perception plus laïque. » Manière de rappeler que sur les questions de société l’Eglise n’a pas souvent été dans le sens de l’Histoire.

Cela ne sera décidément pas le cas cette fois-ci non plus.

Quelques jours plus tard, le 14 septembre, le cardinal Barbarin lui réplique sur les ondes d’une radio chrétienne :

« Après, ils vont vouloir faire des couples à trois ou à quatre. Après, un jour peut-être, l’interdiction de l’inceste tombera.», affirme-t-il.

Les personnalités politiques lui répondent mollement. Pour Najat Vallaud-Belkacem, ces propos sont « malvenus » de la part d’un « homme de dialogue ». Le maire de Paris, Betrand Delanoë, trouve que c’est « franchement moche » venant de la part d’un homme « sage ».

Nouvelle tentative de se mettre la presse catho dans la poche ou fuite d’un sympathisant? Le 21 septembre, le journal catholique La Vie publie en exclusivité une première version du projet de loi. Si c’était une nouvelle tentative de la part du gouvernement pour essayer d’amadouer la presse catholique, on ne peut pas dire que l’initiative soit couronnée de succès.
Pour critiquer le texte, l’article fait réagir Aude Mirkovic, universitaire farouchement opposée aux droits des homosexuels. Et elle n’est pas tendre.

Un fait intéressant à souligner: tout au long des débats et au delà, la ministre de la Justice refusera de donner une interview exclusive à la presse LGBT. Et ce alors même que le panache avec lequel elle défendra le texte, lui vaudra une admiration sans bornes de nombreux gays et de nombreuses lesbiennes.

Certes, Dominique Bertinotti, la ministre des familles s’exprime sur Yagg. On comprend qu’elle voulait mettre un maximum de choses dans le texte et qu’elle n’a pas été vraiment suivie. Ce n’est pas elle qui tire les ficelles.

LA « MANIF POUR TOUS »
Parce qu’il sent de fortes réticences dans la société française, le gouvernement choisit de prendre son temps pour auditionner nombre d’ « experts » et de laisser les parlementaires débattre longuement.

Conséquence indirecte: cela laisse amplement le temps aux homophobes de s’organiser. Avec l’appui des réseaux catholiques, un fort mouvement d’opposition voit le jour. Mais tout comme Rome ne s’est pas faite en un jour, le premier coup d’éclat des opposants au mariage va se retourner contre eux.

Le 23 octobre, le mouvement anti-avortement Alliance Vita manifeste simultanément dans 75 villes en organisant partout le même happening. La scénographie de la manifestation laisse pour le moins perplexe. Un homme habillé en combinaison moulante avec des ailes où il est écrit d’un côté Papa et de l’autre Maman titube au milieu d’un groupe qui d’un côté crie Papa, et de l’autre Maman. Quand les deux se mettent à crier en même temps, l’oiseau a un papa et une maman et il est visiblement heureux

A Marseille deux jeunes filles, Auriane et Julia vont leur voler la vedette. Agacées par ces manifestants, les jeunes femmes – hétérosexuelles par ailleurs, échangent un baiser. En arrière plan on peut voir les vieilles dames arborer des mines de dégoût.

Gérard Julien, photographe de l’Agence France Presse immortalise l’événement, le journaliste de Têtu Paul Parant remarque la photo la retweete et le cliché devient l’emblématique « Baiser de Marseille », qui fait la une des journaux le lendemain (ci-dessous, bande annonce du film de Valérie Mitteaux, Le Baiser de Marseille)

A Paris, les caméras du Petit Journal, captent les déclarations d’une manifestante qui font le tour des réseaux sociaux, encore aujourd’hui. Avec un accent bourgeois assez comique, cette dame explique à la caméra que « la colère de Dieu va s’abattre sur la France », que l’homosexualité est « contre-nature », et ce même si lorsqu’elle était enfant un homosexuel lui a appris la couture.

Cette première bataille des images tourne donc à la défaveur des homophobes. Mais on aurait tort de se réjouir trop vite. Tel un virus, le mouvement anti-mariage apprend de ses erreurs, se structure et comprend comment dominer les médias.

LA «MANIF POUR TOUS»
Le premier coup de maître vient du choix de la figure de proue du mouvement. Lors des débats sur le Pacs, c’est Christine Boutin, une élue catholique conservatrice propre sur elle, qui avait pris la tête de la lutte.

Cette fois-ci c’est une personnalité de la nuit parisienne des années 90 qui émerge. On l’a souvent vue faire la fête au Banana Café, l’un des plus vieux bars gays de la capitale, et quelques fois à la télévision pour des chroniques sporadiques. Avec son époux Basile de Koch, frère de Karl Zéro, elle dirigeait le groupe de presse Jalons.
Son nom: Virginie Tellenne, plus connue sous le pseudo de Frigide Barjot.

Son côté blonde décolorée à la langue bien pendue tranche avec le style catholique habituel. Elle se définit elle-même comme une « catho branchée » ou comme « attachée de presse de Jésus ».

Résultat, les médias en raffolent. Frigide court d’un plateau télé à un autre. Comme « second », elle choisit un jeune homosexuel du nom de Xavier Bongibault, afin de montrer que même chez les gays, le projet ne fait pas l’unanimité. Là aussi, le leurre fonctionne et Bongibault peut expliquer à longueur de colonnes en quoi les homosexuels sont divisés sur la question, ce que tous les sondages démentent pourtant.

En parallèle, le mouvement se professionnalise. Il se dote d’un logo, d’une charte graphique simple et efficace. Le rose pour Maman et le bleu pour Papa.
Autre coup de maître : comme nom, le mouvement homophobe choisit de détourner l’expression « Mariage pour tous » et prend le nom de « Manif pour tous ». Alors qu’ils excluent, ils donnent l’impression de rassembler.

A l’expression « mariage pour tous », ils préfèrent d’ailleurs le nom de « Loi Taubira ». La ministre de la Justice, une femme noire lettrée au caractère inflexible – constitue un épouvantail parfait pour les conservateurs de tous bords, qui la haïssent.

Et voilà comment on lance une machine de guerre militante et médiatique.

En face, le mouvement LGBT que ses détracteurs qualifient pourtant de puissant « lobby » ne fait pas le poids. Il n’a pas de communication unifiée, pas de leader charismatique. Seul un petit groupe, le collectif Oui Oui Oui tente de créer des visuels et des actions fortes. Mais ils ne sont qu’une poignée, face à des dizaines de milliers de militants anti-mariage. Le pot de terre contre le pot de fer.

LES MÉDIAS CHOISISSENT LEUR CAMP
Tout au long des débats, le sujet fait régulièrement la une des médias. Certains titres choisissent leur camp sans ambiguïté. On observe rapidement que la répartition partisans/opposants au texte épouse parfaitement la ligne de démarcation habituelle entre  presse de droite et presse de gauche.

Outre la presse catholique, c’est Le Figaro, le quotidien de droite propriété du très réactionnaire industriel Serge Dassault, qui mène la bataille côté opposants.

Le quotidien couvre abondamment les manifestations hostiles au mariage et passe sous silence les manifestations pour. Quand celles-ci sont évoquées, elles le sont avec des articles ironiques et leur importance est minimisée.1 Ce n’est pas tout à fait de la désinformation, mais on n’en est pas loin.

La fachosphère n’est pas en reste, avec l’hebdo d’extrême droite Valeurs actuelles en tête.

Du côté des soutiens, une émission comme le Petit Quotidien se fait une spécialité d’interroger des militants au sein des cortèges des manifestations homophobes. A la tête des manifestations, le discours est verrouillé, la parole lissée et les pancartes doivent toutes porter les mêmes messages. Mais le vernis craque assez vite. Et l’homophobie crasse des manifestants ne met pas longtemps à ressortir, comme on avait pu le voir lors de l’épisode Alliance Vita.

Quelques journaux marqués à gauche comme l’hebdomadaire Les Inrocks (ci-contre) ou le Quotidien Libération s’engagent clairement en faveur du projet de loi.

Le Monde, le quotidien de centre gauche, se montre plutôt favorable au mariage pour tous. Il se fait toutefois épingler en avril 2013 pour avoir vendu une page de publicité à la Manif pour tous. L’un des co-propriétaires du journal, l’homme d’affaires Pierre Bergé, ancien propriétaire de Têtu, n’hésite pas à s’en prendre publiquement à la régie publicitaire du titre.

Plus tard, l’ancien compagnon d’Yves Saint Laurent, bête noire de la Manif pour tous, laissera également entendre qu’il souhaite revendre La Vie, qui fait partie du Groupe Le Monde, pour son point de vue trop hostile au mariage pour tous.

Les médias non-conservateurs restent souvent prudents.

Les chaînes infos multiplient les débats, avec un pour et un contre. Sur France 2, le présentateur du journal de 20h David Pujadas invite les spectateurs à « se faire leur opinion » après avoir présenté de manière équivalente un partisan et un opposant au mariage.

L’esprit qui n’a pas peur du Point Godwin pourra penser à cette phrase de Jean-Luc Godard :

« L’objectivité, c’est 5 minutes pour les juifs, 5 minutes pour Hitler »

La critique peut sembler un peu virulente, mais la question, également posée par de nombreux militants à l’époque reste très intéressante et d’actualité: alors que son expression est réprimée par la loi française, l’homophobie est-elle un point de vue comme un autre ?

Inviterait-on sur un même plateau un antisémite et un juif sur le même plateau, avec le même temps de parole pour débattre de droits ou de faits touchant la communauté juive ?

Le problème vient peut-être du fait que les médias – et une partie de la société – ont du mal à qualifier d’homophobie l’opposition au mariage pour tous. D’ailleurs, Frigide Barjot clame à qui veut l’entendre qu’elle adore les homosexuels, la preuve, elle a plein d’amis gays.  Pour le portrait qu’il dresse d’elle, le journal La Vie ne titre-t-il pas sur cette « gay-friendly opposée au mariage pour tous »?

Derrière ce tour de passe-passe, on devine le concept souvent mis en avant par les catholiques de « haïr le péché, mais aimer le pécheur ». C’est celui que Christine Boutin met volontiers en avant lorsqu’elle s’oppose aux droits des homosexuels.

Un argument non recevable pour la présidente de SOS homophobie à l’époque, « Vouloir maintenir une distinction entre les individus en raison de leur orientation sexuelle, c’est vouloir maintenir les personnes homosexuelles dans un statut inférieur puisque c’est les priver de certains droits, affirme-t-elle sur Slate. Évidemment, ce n’est pas la même chose qu’aller dans la rue pour casser la figure d’un gay ou d’une lesbienne, mais c’est aussi une forme d’homophobie. »

C’est peut-être Judith Silberfeld, alors rédactrice en chef de Yagg, qui a le mieux résumé le point de vue des pro-mariage pour tous, dans une tribune sur Yagg: «Quand on est contre l’égalité entre homme et femme, on est sexiste. Quand on est contre l’égalité entre noirs et blancs, on est raciste. Quand on est contre l’égalité entre homos et hétéros, on est homophobe. C’est aussi simple que cela.»

Dans ce qu’on appellera plus tard la « bataille du mariage pour tous », le combat s’est donc aussi tenu sur le terrain de la sémantique.

Dernier exemple régulièrement relevé par les militant.e.s: la presse fait régulièrement usage du terme « mariage gay ». L’expression est utilisée notamment par l’Agence France Presse, dont les dépêches sont ensuite reprises quasiment telles quelles dans la plupart des médias. Or, qui dit mariage gay dit mariage spécifique pour les gays et les lesbiennes, alors qu’il s’agit au contraire d’ouvrir le mariage à tous les couples. Une distinction futile pour certains, capitale pour les militant.e.s.

LE CAS BFMTV
Une chaîne de télévision cristallise particulièrement le mécontentement de la communauté LGBT: BFMTV, première chaîne d’info en continu française.

Lors de l’une des plus grandes manifestations anti-mariage, celle du 13 janvier 2013, deux semaines avant l’ouverture des débats à l’Assemblée Nationale, elle sort un dispositif lourd. Direct toute l’aprs midi, images live de la manifestation, y compris avec une grue, plusieurs reporters sur place, plateaux avec invités toute la journée.
A ceux qui s’émeuvent de cette couverture d’ampleur, le directeur de l’information de la chaîne répond qu’il fera exactement la même chose pour la manifestation pro mariage qui se tient deux semaines plus tard, le 27 janvier.

Problème, ce jour-là c’est aussi l’arrivée d’une course de voile, le Vendée Globe. Au lieu de filmer la manifestation pro mariage, les caméras de BFMTV choisissent de filmer un port pendant toute l’après midi.

Lors de la manifestation, certains choisissent l’ironie (photo de tête d’article). Mais sur les réseaux sociaux, le sentiment qui domine s’approche plus de la colère. La chaîne est accusée de partialité, d’homophobie. Dans un édito acide, Daniel Schneidermann du site Arrêt sur images dénonce ce choix éditorial en qualifiant les chaînes infos de « Pravdas audiovisuelles privées » .

L’épisode laissera l’impression durable d’un fort sentiment d’injustice. Il permettra de constater aussi que le débat s’est aussi largement déplacé sur les réseaux sociaux. Les live de l’Assemblée Nationale sont suivis et commentés en direct par des milliers d’internautes. Chaque prise de position de la Manif pour tous est contrée immédiatement sur Twitter.

COUVRIR LES DÉBATS POUR UN MEDIA LGBT
Pour un média LGBT, et pour les journalistes qui travaillent dans ce type de presse, le vote d’une loi comme celle du mariage pour tous, est l’expérience d’une vie professionnelle.

Yagg jette toutes ses forces dans la bataille, sans que cela soit toujours suffisant, tant les infos fusent de partout. Mais tous nos journalistes sont sur le pont et au nous sommes à l’Assemblée Nationale et au Sénat jour et nuit lors des débats au Parlement.

C’est une expérience exaltante, mais aussi éprouvante. Vous devez littéralement lire ou voir chaque déclaration homophobe dans les médias ou sur les réseaux sociaux pour pouvoir la rapporter le cas échéant dans vos colonnes. Je me souviens m’être retrouvé un jour, totalement vidé, devant un énième texte horrible – celui du Grand Rabbin de France de l’époque, à me demander, presque en larmes : mais pourquoi ces gens nous haïssent-ils autant ? Pourquoi ce moment que nous attendions toutes et tous se révèle-t-il être une véritable torture ? Ironie du sort, le Grand Rabbin Gilles Bernheim avait plagié la plus grande partie de ce texte et menti sur ses diplômes. Il a dû démissionner quelques temps après la fin des débats. Le Karma, sans aucun doute.

Le magazine Têtu couvre aussi les événements, mais avec une équipe et une motivation limitée. Pierre Bergé, le propriétaire du titre a mis le magazine en vente et les salariés sont inquiets pour leur avenir.

Sur la question de l’égalité des droits, nos deux rédactions partagent la même éditoriale. Nous sommes clairement favorables à l’ouverture du mariage, mais cela ne doit pas nous empêcher de faire notre métier en rapportant les faits correctement, même s’ils ne sont pas à l’avantage du camp que nous défendons. Faut-il aller jusqu’à interviewer les opposants ? Eux qui dans leur expression méprisent tout ce que nous représentons et tout ce que représentent nos lectrices et nos lecteurs ?

A Yagg, nous ne ferons jamais d’interview, mais nous tendrons occasionnellement notre micro à Frigide Barjot ou au député Hervé Mariton fer de lance des anti-mariage lors de manifestations ou dans la salle des quatre colonnes de l’Assemblée nationale. Nous voulions rapporter leur parole, sans avoir à leur offrir une tribune.

Au final, notre couverture de l’événement nous a fait gagner en respectabilité. Il a montré qu’un média communautaire pouvait aussi s’aventurer sur le terrain de l’info politique et le faire avec sérieux et compétence.

Dans les rédactions « généralistes », les journalistes homos sont souvent chargés du suivi des débats. Certains ont accepté d’être les homos de service, d’autres comme la journaliste télé ouvertement lesbienne Marie Labory ont regretté que leurs collègues ne les aient pas plus sollicités.

Pour finir, laissez moi vous dire que lorsque vous êtes journaliste dans la presse LGBT depuis 15 ans, que le Parlement vient de voter la loi qui ouvre le mariage aux couples gays et lesbiens après six mois qui ont semblé une éternité et que les députés de gauche se lèvent en criant « Egalité ! Egalité ! », contenir son émotion n’est pas chose aisée.

L’ASSOCIATION DES JOURNALISTES LGBT
Le mariage pour tous est voté le 23 avril à l’Assemblée Nationale. Le 29 mai, Vincent et Bruno Boileau-Autin sont les premiers à se passer la bague au droit, mariés par Hélène Mandroux, maire de Montpellier, devant des médias du monde entier.

Quelques jours auparavant, le 16 mai, l’Association des journalistes LGBT a annoncé sa création dans les colonnes de Libération.

Composée de journalistes LGBT issus de nombreux médias, communautaires et généralistes – dont l’auteur de ces lignes, l’association dénonce le traitement médiatique du projet de loi sur le mariage pour tous et dessine les contours de son action :

« Nous sommes persuadé(es) qu’il faut s’élever à chaque fois que des propos injurieux et discriminatoires à l’encontre des homosexuel(les) et des transsexuel(les) sont publiés dans un média sous couvert de «débat». Nous sommes aussi convaincu(es) qu’un travail de pédagogie doit être mené sur le traitement médiatique des questions spécifiques touchant les LGBT, pour éviter notamment l’écueil des préjugés et des clichés. »

Pour son premier chantier, l’AJL se consacre donc à l’élaboration d’un kit à destination des médias pour leur expliquer comment parler correctement des personnes et des sujets LGBT.

Le ton se veut plus informatif que donneur de leçon, plus explicatif que censeur. Nous expliquons notamment comment parler des personnes trans, quel pronom employer, le respect du nom choisi et de l’auto-détermination.

Le kit est envoyé à toutes les rédactions. Les journalistes n’aimant guère en général qu’on leur dise comment écrire, le kit est souvent accueilli avec indifférence et parfois avec hostilité à l’image de cette chaîne web d’extrême-droite qui se fait un plaisir de jeter le kit à la poubelle à l’écran.

Depuis, l’association maintient une activité de veille et intervient chaque fois qu’un problème est relevé. En novembre dernier, les membres de l’association ont notamment regardé pendant un mois l’un des talk-shows les plus regardés en France et noté des dizaines de signes d’homophobie et de sexisme. L’enquête a fait beaucoup de bruit et au bout de plusieurs dérapages, l’émission a finie par être lourdement sanctionnée par l’autorité régulatrice des médias, le CSA.

Puis, après avoir manié le bâton, l’association a voulu brandir la carotte. En juin dernier, l’AJL a organisé la première cérémonie des Out d’or, sur le modèle des Glaad Awards américains. L’objectif était de récompenser les initiatives qui favorisent la visibilité positive des minorités sexuelles ou d’identité de genre.

Le Quotidien régional Sud Ouest, qui avait pourtant publié plusieurs éditos contre le mariage pour tous a été distingué pour avoir été la première rédaction généraliste à qualifier l’attentat d’Orlando d’homophobe. Signe que peut-être, les choses évoluent.

BIS REPETITA?
Après le mariage pour tous, les associations demandent maintenant l’ouverture de la Procréation médicalement assistée aux couples de femmes et aux femmes seules – la PMA est actuellement réservée aux femmes mariées. C’est une promesse non tenue de François Hollande. Son successeur, Emmanuel Macron s’est engagé à la mettre en œuvre.

Récemment, le débat est revenu sur le devant de la scène et le sujet LGBT a été à nouveau à la une. L’association des journalistes LGBT a dû monter au créneau pour dénoncer tendance déjà remarquée lors des débats sur le mariage pour tous: lorsqu’il s’agit de débattre de la PMA pour les couples de femmes, seuls des hommes sont invités. Grâce à l’intervention des militants et aux réseau des journalistes LGBT, cela a pu être corrigé ici ou là.

Lors de la campagne pour son élection, le futur président Macron a assuré à de nombreuses reprises aux militant.e.s qu’il ne souhaitait pas que le débat sur la PMA s’éternise afin de ne pas reproduire les erreurs commises lors du mariage pour tous.

Il a pourtant décidé que le débat devrait attendre l’année prochaine, laissant ainsi tout le temps aux opposants de s’organiser. Et ils attendent cela depuis longtemps. Frigide Barjot a été remplacée par la plus austère – et plus radicale – Ludovine de la Rochère et le mouvement a failli voir son candidat devenir président de la République.

Il y a donc de fortes chances donc que la tempête médiatique revienne, mais cette fois-ci, en principe, nous devrions être mieux armés pour l’affronter.