Qu’aurait été la fantasmagorie gay sans Tom of Finland, ses Kake en cuir et bottes, ses mecs aux bites extravagantes moulées dans des uniformes (de policiers, de marins, de motards, de militaires…) ultra ajustés, ses hommes entre eux, libres et affranchis des tabous et des interdits d’un temps où être homosexuel était tout sauf une sinécure ? On ne se risquera pas à donner une réponse — on ne réécrit pas l’histoire —, mais il est à peu près certain qu’elle aurait été très différente, sans doute moins fétichiste, peut-être moins über virile. Quoi qu’il en soit, il est certain que, du fond de sa très puritaine Finlande, Tom (ou plutôt Touko Laaksonen, son véritable nom), a comme aucun autre avant lui su exprimer à travers ses dessins un imaginaire érotique homo aussi puissant qu’ universel. En un mot (pas innocent) : à lui donner corps !

Tout en étant une biographie, très fidèle, de Touko/Tom, c’est cela que raconte Tom of Finland, le film : une conquête du monde à partir de rien et de nulle part. Vont donc cheminer de conserve durant 2h, la vie de l’artiste des années 1940 aux années 1990 et celle de son œuvre, cette dernière semblant peu à peu échapper à son créateur et mener sa propre existence. Cette dissociation saute aux yeux dans la dernière partie du film, lorsque Tom quitte pour la première fois son pays natal où il est un inconnu dont l’univers graphique et érotique reste secret, pour les Etats-Unis. Il y découvre, avec stupéfaction, que ses modèles musclés et harnachés de cuir ont fait école et se sont incarnés, qu’ils l’accueillent comme une star, comme celui qui les a révélés à eux-mêmes.
Cette séquence agit comme un révélateur. Charnelle, sensuelle, éclatante de soleil et de masculinité triomphante et libre à l’instar des rêves de papier de Tom, elle apparaît comme le contrepoint, le contrepied de tout ce que le film a jusqu’alors montré de la vie de Touko dans un pays corseté, où ses aventures sexuelles se doivent d’être discrètes, où même son histoire d’amour avec un danseur doit se vivre dans la pénombre, où ses dessins faits dans la solitude sont des actes de révolte. Cette séquence dit le passage d’un monde à un autre, d’une époque à une autre, d’une homosexualité du placard à une homosexualité fière d’elle-même, et de ce basculement l’œuvre graphique de Tom of Finland est l’un des symboles majeurs.

Désormais reconnue à sa juste valeur bien au-delà des milieux gays, cette œuvre qui a marqué des générations d’homos à travers le monde ne cesse d’inspirer les artistes, de Freddie Mercury à Jean Paul Gaultier ou Pierre et Gilles. Et même sa Finlande natale si longtemps réticente et hostile aux gays (comme le montre le film durant lequel il est à plusieurs reprises en bute à l’homophobie d’Etat) a adopté Tom au point de lui dédier un timbre. Tom of Finland, le film, confirme ce statut d’icône nationale autant que communautaire, puisqu’il s’agit d’une grosse production de prestige. Cela n’en fait pas forcément un grand film ou un chef-d’œuvre. Cela en fait néanmoins un film important qui marque, à l’instar d’Imitation Game réhabilitant il y a quelques années la figure d’Alan Turing, un jalon dans la reconnaissance de notre histoire et de nos héros par le cinéma mainstream, et donc par la société et le grand public.

Tom of Finland, de Dome Karukoski, avec Pekka Strang, Lauri Tilkanen, Jessica Grabowsky, Jakob Oftebro… Sortie le 19 juillet.