La deuxième édition du Festival Loud and Proud se tient du 6 au 9 juillet à la Gaîté Lyrique. Loud and Proud, ce sont quatre jours de musiques et de culture queer: Projections, concerts, ateliers, conférences, rencontres… Une programmation riche et pointue, à déguster sans modération.

Nous avons rencontré les responsables du Festival, Anne Pauly, Benoît Rousseau et Fany Corral.

A quelques jours de  cette deuxième édition, comment vous sentez-vous? 

Fany Corral: On est excités et stressés en même temps. Le programme est riche : soirées, conférences, concert, la scéno. Heureusement nous sommes à la Gaîté Lyrique et il y a du monde pour gérer ça avec nous et c’est plutôt agréable.

Benoît Rousseau: Notre programmation concert est sans concession, avec peu de têtes d’affiche, si tant est que Mikky Blanco soit une tête d’affiche. Tout le reste, ce sont des artistes plutôt underground. Donc il faut communiquer, séduire le public. On sent qu’il y a une adhésion au projet et une identification du public assez forte.

Dans notre interview il y a deux ans, Benoît vous disiez « J’en ai marre de voir des mâles blancs hétéros » dans les festivals. Est-ce que ça a changé?

BR: Malheureusement pas encore assez! Il y a quelques petites évolutions quand même. Ce discours qu’on a porté il y a deux ans, ça a sonné à quelques oreilles de programmateurs. Je pense notamment aux Nuits Sonores qui ont fait une scène queer l’année suivant notre festival. Après, le monde de la musique n’a pas changé en deux ans, il est toujours dominé par les mecs blancs hétéros qui dirigent ces événements et qui programment leurs semblables.

FC: On peut étendre ce problème là à un problème féministe aussi. La présence des meufs dans des festivals à grande échelle reste minoritaire. Le milieu électronique continue à trembler régulièrement de propos misogynes. Un DJ un peu à la mode, Constantin, a fait une sortie, disant que les femmes étaient surévaluées dans ce milieu là. Il a ajouté qu’en règle générale, elles sont moins bonnes que les hommes. Et on leur donne trop de places. Il y a eu une grosse réaction et le mec est un peu grillé. Mais il y a un énorme travail à faire que ce soit d’un point de vue féministe ou d’un point de vue des minorités.

Anne Pauly: Il y a des sursauts. Il y a deux ans, il y a eu le Résident Advisor Top 100 et sur 100 DJ il y avait 8 femmes et deux noirs. Derrick Carter a publié un post pour rappeler que c’était les gays, les latinos, les trans qui avaient créé cette musique. C’est monté au cerveau des gens qu’il ne faut pas être discriminant. Mais ils ne pensent pas toujours qu’il faut dire que c’est queer. Un exemple, il y a deux ans, Big Freedia est allé aux Eurockéennes de Belfort. Je m’étais dit « tu verras ils ne diront pas que son show était autour du genre, que c’est la queen du bounce, qu’il y a une ambiguïté intentionnelle avec son identité drag » et elle est passée à 18h devant personne et dans la notule il n’y avait marqué à aucun moment que c’était un « he or she », que ça venait de la communauté gay. C’est en même temps montré et pas dit. C’est la France. Le devoir de discrétion. Ca va bouger. L’ambition de ce festival c’est de faire connaître des gens, et à force de les montrer, ça va finir par rentrer.

Quand vous vous êtes dit, « on part pour une deuxième édition », avez-vous défini d’emblée une ligne directrice différente de la première? 

AP: Sur la première édition, nous étions plus dans une démarche d’installation du festival, de pédagogie. Côté musique, on avait fait ce qui nous faisait rêver. Nous étions aussi dans une démarche explicative: il y avait Tellement gay de Maxime Donzel en projection, le film sur Christine Delphy…

FC: C’était très orienté genre et sexualité. On restait dans un côté queer de base. Sur la deuxième édition, on a ouvert beaucoup plus sur les autres questions englobées par le queer: les minorités racisées, la question décoloniale. Le queer s’est beaucoup ouvert dessus depuis deux ans. C’est ce qui traverse nos communautés aujourd’hui.

C’est ce qui vous amène notamment à programmer Kiddy Smile ou à présenter un ball de voguing…

AP: Nous essayons de ne pas être dans une démarche d’exotisation. Ils écrivent leur ball tous seuls. Nous donnons les clés.

FC: Cette démarche là se ressent aussi sur nos conférences et nos ateliers. On a une conférence dansante qui propose de décoloniser le dance-floor. On va faire danser le public pour restituer d’où viennent les danses. Rappeler que la house vient des minorités racisées et queers aux Etats-Unis. On reçoit aussi le dimanche Todd Shepard, l’auteur de Mâle décolonisation, qui fait un lien entre la Guerre d’Algérie, les violences policières et l’Arabe sexualisé…

AP: C’est évidemment très parlant quand on voit un jeune homme des quartiers qui se fait sodomiser par un policier, c’est un retour du refoulé. Les personnes racisées ne sont pas des hommes, ce sont des femmes qu’on peut pénétrer.

Il y a deux autres axes: les archives, la mémoire. Elisabeth Lebovici viendra présenter Ce que le sida m’a fait, le vendredi. Didier Roth-Bettoni a sorti Les années sida à l’écran.  Il y a une table ronde sur les archives, comment les constituer. Est-ce que c’est l’Etat? Des entités transnationales, type Unesco? Des particuliers? Des collectifs? Comment lutter contre l’appropriation?  Nous avons invité EJ Scott, qui vient de Londres et qui a créé le Museum of Transology. Il s’est mis à collecter des objets ayant appartenu à des personnes trans, comme un premier patch de testo. Il en fait une expo prochainement à Brighton.

Il y a une projection de films récoltés par le collectif What’s your flavor. Cela parle du futur, mais avec beaucoup d’images d’archives. Le dimanche, il y aura les films d’Alexis Langlois, très queers et très libres.  C’est très queer-punk d’aujourd’hui et pour clore il y aura du queer-punk d’hier avec un film de Derek Jarman.

Parlons de l’affiche

BR: Sur la dernière édition on avait poser des gens parce qu’on voulait représenter les corps. Sur cette question d’appropriation du festival par le public on a voulu pousser le concept un peu plus loin et faire un shooting participatif il y a deux mois. On a invité le public du festival quand on a annoncé la programmation à boire un coup et à poser pour une session photo. Chacun.e a pu repartir avec sa propre affiche sous la main et certains se sont retrouvé sur l’affiche globale du festival. Pouvoir montrer des vrais corps dans l’espace public, c’était important pour nous. On a vu d’ailleurs que cela a suscité des réactions assez fortes. Des personnes trans qui s’embrassent sur une affiche, des gros pédés, des vieilles gouines, c’est quelque chose qu’on voit très rarement dans l’espace public tous les jours.

Les affiches ont beaucoup été arrachées et dégradées. Cela se calme un peu? 

AP: Non. On se dit que c’est quatre ou cinq trolls qui passent par là. Sur le web, il n’y a pas trop de souci. Mais ça reste hyper violent, en particulier pour celles et ceux qui sont sur les affiches. Quand tu vois ta figure avec marqué à côté « gros pédé » ou « pédophile », ce n’est pas terrible… Les gens voulaient se montraient fièrement. Cette affiche est un révélateur.

On voulait aussi que les gens ne soient pas dans une démarche de conso culturelle. Nous voulions qu’ils et elles fassent quelque chose ensemble. C’est pour ça que nous avons beaucoup d’ateliers (sérigraphie, écriture).

Il y a aussi deux autres projections que nous tiennent à coeur. Il y a celle sur Donna Haraway, primatologue et philosophe, qui parle beaucoup de l’invention de soi-même.  Et un film sur Audre Lorde, une poétesse noire lesbienne américaine, qui pendait ses cours aidait ses élèves à trouver leur voie. Ce qu’on essaye de faire ici c’est que les gens sortent de là en ayant des idées et en ayant peut-être aussi trouvé leur voie.

Comment vous jugez l’état de la scène queer française?

BR: De plus en plus active. Depuis trois ou quatre ans, les soirées queer se sont multipliées dans les clubs, il y a maintenant une vraie scène underground. On a la chance de faire ce festival à la Gaîté Lyrique, ce qui nous donne un bon coup de projecteur parce qu’on est dans l’institution. Après la fermeture du Pulp, il y a quelques années pendant lesquelles la scène queer a eu du mal à trouver ses marques. Mais depuis quelque temps, il y a trois ou quatre soirées queer tous les week-ends à Paris.

AP: C’est lié aussi au déferlement de haine pendant les débats du mariage pour tous. Les gens ont été surpris. Même nous qui étions hors du placard, les bras nous en tombaient. Cela a généré plein d’initiatives.

FC: Il  y a énormément de soirées à Paris, très créatives, avec une nouvelle génération assez out et engagée. Le vrai problème de la scène aujourd’hui, c’est les lieux. Si tu commences à discuter avec les organisateurs de soirées, tout le monde galère pour trouver des espaces qui soient safe autant à l’intérieur qu’à l’extérieur. Quand tu fais une soirée au Point Ephémère, à l’intérieur tu peux être safe, mais dès que tu en sors, c’est un peu compliqué. Il faudrait des espaces qui soient gérés directement par celles et ceux qui sont dans la scène.

Il y a la Mutinerie, par exemple…

FC: Oui, pour une Mutinerie qui a ouvert, combien de lieux lesbiens ont fermé? Il n’y a plus de bars de fouine. Il y a le Bar Ouf à côté de la Mutinerie, mais c’est tout. En l’espace de cinq ou six ans on a vu des établissements queers, tenus par des queers, mettre la clé sous la porte. Ce n’est pas la même chose d’aller dans des espaces qui n’ont pas été pensés par des queers.