Hier, Yagg publiait une information exclusive sur la décision du ministère de la Santé de modifier une campagne de prévention. Jugeant que les visuels uniquement destinés aux gays ne pouvaient pas être vus seuls dans l’espace public, le ministère a demandé de créer en urgence d’autres visuels, pour les hétérosexuels. Ce n’est pas la première fois qu’une campagne est modifiée ou, pire, censurée par les pouvoirs publics.

Dans les premières années du sida, au début des années 80, c’est simple, il n’y a pas de campagne de prévention. Les homos et les usagers de drogues, principalement, se contaminent en masse, mais les gouvernements de François Mitterrand font la sourde oreille. Ni les préservatifs, ni les seringues ne sont en vente libre. Il faut compter sur les associations, et leurs très faibles moyens, pour informer.

La première campagne («le sida ne passera pas par moi») date de 1987, six ans après le début de l’épidémie. Elle est largement commentée mais ne fait peur à personne. C’est le choix des pouvoirs publics français, à la différence des autorités britanniques ou australiennes.

Puis les campagnes qui se succèdent jusqu’au milieu des années 90 restent souvent très soft: «Les préservatifs vous souhaitent de bonnes vacances», ça ne choque personne. Le problème, c’est que ces campagnes ne s’adressent pas aux premiers concernés, les gays et n’évoquent pas les pratiques sexuelles à risque.

En 1995, nouveau cas de censure et zap mémorable au ministère de la Santé. Les militants d’Act Up sont furieux qu’Elizabeth Hubert, la nouvelle ministre de la Santé du gouvernement Juppé ait censuré une campagne de prévention. En cause, un visuel évoquant la fellation. Et un autre, pour les gays, où les pieds ont été remplacés par des chaussures. Les activistes d’Act Up-Paris, qui avaient salué la volonté de faire enfin des campagnes plus ciblées, seront très en colère à l’occasion de la conférence de presse de la ministre. Ils seront sortis par la police.

zap act up ministere de la sante 1995 hubert prevention

 

LA GAUCHE AUSSI
Mais la droite n’a pas le monopole de la censure. Déjà en 1992, Pierre Béregovoy, alors Premier ministre, avait annulé une campagne la veille de son lancement.

Presque dix ans plus tard, c’est Lionel Jospin qui ordonne l’annulation d’une campagne comme le rappelle ce communiqué d’Act Up-Paris. Dans une vidéo, on voyait défiler des scènes d’amour de films connus et non interdits aux moins de 18 ans. Trop osé, a jugé le gouvernement de l’époque. Pour la première fois, les films étaient audacieux: on y représentait diverses pratiques sexuelles auxquelles le public pouvait s’identifier. Le message était pertinent car en phase avec la réalité. « Il y a 1000 façons de vivre sa sexualité. Et deux réflexes à adopter : « le préservatif à tous les coups. Le dépistage au moindre doute », concluait l’un d’entre eux. Mais pour Ségolène Royal, alors ministre en charge de la Famille, ça ne passe pas.

En 2007, nouveau gouvernement, nouvelle censure, mais pas par le pouvoir politique cette fois. Une affiche de l’Inpes (ci-dessous) est rejetée par le Bureau de Vérification de la Publicité. Explication de cet organisme: «La doctrine déontologique qui s’est imposée […] consiste à accepter des représentations publicitaires de personnages ouvertement homosexuels, à condition que les postures ne soient pas hyper-sexualisées et les propos non choquants pour le grand public.»

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Il y a eu d’autres exemples de censure ou d’abandon de campagnes jugées trop audacieuses. Il faut cependant reconnaître que ces dernières années, l’Inpes a pu faire des campagnes plus explicites pour la population gay, tant qu’elles restaient visibles sur les réseaux communautaires.

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Certes, dans l’épisode actuel, on ne peut pas parler de censure et l’affiche ci-dessus sera bien visible dans les médias et sur les lieux gays. Mais quand il s’agit de s’adresser directement à la population la plus touchée, et pas seulement dans les lieux et les médias ciblés, cela pose toujours problème aux pouvoirs publics. Et certains n’ont pas manqué de souligner que la décision du ministère intervenait au lendemain de la «Manif pour tous».

IL FAUT FAIRE DES CHOIX
Au delà, cette affaire montre que les moyens alloués à la prévention ne sont plus ce qu’ils étaient. Il faut faire des choix. C’est bien dans ce contexte, où les campagnes sont moins nombreuses et moins massives, que les messages doivent se focaliser sur les populations les plus à risque. Comme nous l’expliquait hier François Bourdillon, le directeur général de Santé Publique France, les hommes homosexuels, bis et HSH représentent en France le seul groupe dans lequel l’épidémie ne baisse pas mais reste au contraire très dynamique. De plus, les jeunes gays sont de plus en plus nombreux parmi les nouveaux séropositifs. L’épidémie passe de génération en génération.

L’épidémie de sida reste donc concentrée en France. Les gays ont deux cent fois plus de risque d’être contaminés que les hétérosexuel.le.s. Mais les campagnes ciblées gays dans l’espace public restent visiblement un problème. En demandant à l’agence de prévention de doubler la campagne gay d’une campagne destinée aux hétéros, le ministère dilue l’impact pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Encore une occasion ratée.