Lundi 3 octobre, Jean-François Copé était l’invité du Grand Oral de Sciences Po. Après avoir échangé avec plusieurs étudiant.e.s, l’élu LR et candidat à la primaire de droite et du centre était convié à un débat face à Marwan Muhammad, directeur exécutif du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). Débat qui a vivement fait réagir, suite à une prétendue comparaison entre polygamie et homosexualité.

C’est Gilles Clavreul, représentant de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Dilcra), qui a lancé les hostilités par un tweet. Une nouvelle accusation contre le CCIF, très souvent critiqué par l’instance. Seulement voilà, lorsqu’on visionne les échanges – effectivement houleux – entre l’élu LR et le militant anti-raciste, parler d’une comparaison n’est pas si juste. Yagg a décrypté le débat, et a questionné Marwan Muhammad.

CE QUI A ÉTÉ DIT PENDANT LE DÉBAT
Durant le débat, Jean-François Copé accuse le CCIF de pratiquer un «double-langage». Il entreprend donc d’interroger son interlocuteur sur différents sujets et le questionne au sujet de la polygamie. La réponse de Marwan Muhammad est alors très claire: «Je ne me prononce pas sur des questions qui ne me concernent pas, je ne suis pas imam.» Jean-François Copé fait alors preuve d’une insistance lourde, poussant le directeur exécutif du CCIF à se justifier à nouveau plusieurs fois. C’est ensuite qu’arrive la question de Jean-François Copé: «L’homosexualité, vous en pensez quoi?» Le candidat à la primaire cherche donc à s’enquérir de l’opinion d’un représentant associatif d’abord en l’interrogeant sur une pratique interdite en France par la législation, puis sur une orientation sexuelle auquel rien ne s’oppose dans le droit français. La polygamie et l’homosexualité n’ont effectivement rien à voir. Pourtant Jean-François brûle de savoir ce que pense le CCIF de ces deux sujets.

Concernant l’homosexualité, voici la réponse de Marwan Muhammad: «Je ne m’ingère pas dans les questions de couples, dans la manière dont les gens vivent. On vit dans une société où les gens choisissent d’avoir un, deux, trois partenaires sexuels. Ça n’est pas la question du CCIF», avant d’ajouter un peu plus tard: «Je ne condamne pas les choix personnels des uns et des autres, d’être homosexuels ou d’être polygames.»

POURQUOI LA COMPARAISON NE TIENT PAS
Pour Yagg, Marwan Muhammad a accepté de revenir sur les propos qu’il a tenus: «L’ambiance était très tendue, on était loin du débat d’idées, serein et argumenté» explique-t-il avant de préciser sa pensée: «Le seul élément de “comparaison” qui me faisait invoquer polygamie et homosexualité dans la même phrase était que, dans les deux cas, le CCIF est hors sujet.» L’accusation proférée par Gilles Clavreul est donc balayée. «L’association ne se prononce ni sur des questions religieuses, ni sur des questions sociétales, même si ses membres et adhérents, dans toute leur diversité, peuvent avoir leurs propres opinions, rappelle Marwan Muhammad. Jean François Copé, durant notre débat, cherchait à obtenir, comme d’autres détracteurs avant lui, un positionnement du CCIF hors de son champ de compétence, ce à quoi je me suis refusé, par cohérence avec nos statuts et notre champ d’action. Le CCIF est et demeure apolitique et areligieux.»

Mais détachée du contexte, la formulation du représentant du CCIF a pu effectivement poser problème: l’homosexualité n’est ni une «question de couples» puisqu’une personne homosexuelle peut être victime de discrimination indépendamment de sa situation maritale, ni «un choix personnel», le seul choix relatif à l’homosexualité résidant dans le fait de l’assumer ou non publiquement. Cela, Marwan Muhammad le reconnait d’ailleurs aisément: «La notion de “choix” que j’invoquais – maladroitement vu l’invective et la brutalité du débat – était celle du mariage. Sur toutes ces questions, à titre personnel, je pars d’un principe simple: tout ce qui se passe entre des adultes consentants ne me concerne pas. Et je veille strictement à ne pas sortir de mon rôle.»

UNE STRATÉGIE POUR «PROBLÉMATISER LES MUSULMANS»
Selon le militant, les attaques suite à ces propos sont un nouveau moyen de discréditer le CCIF, déjà souvent pris pour cible par la Dilcra: «Gilles Clavreul, récemment éveillé aux questions qui concernent les LGBTQI, tente de se servir de tout ce qu’il pourra instrumentaliser pour s’attaquer à la lutte contre l’islamophobie ou la négrophobie, quitte à construire et à encourager un antagonisme artificiel entre les communautés. D’où sa soudaine convergence avec les postures de Jean-François Copé, nouvellement en pointe sur les questions sociétales, dès lors qu’il s’agit de les utiliser pour problématiser les musulmans.»

Marwan Muhammad, directeur exécutif du CCIF: «Gilles Clavreul tente de se servir de tout ce qu’il pourra instrumentaliser pour s’attaquer à la lutte contre l’islamophobie ou la négrophobie, quitte à construire et à encourager un antagonisme artificiel entre les communautés.»

L’utilisation de l’homosexualité dans une volonté de dénigrer et stigmatiser la communauté musulmane, n’est pas une stratégie nouvelle, elle est même très en vogue dans les partis populistes de plusieurs pays européens. En France, c’est Marine Le Pen et une partie du Front national qui joue cette carte, comme lors d’un meeting en 2010 où elle attaquait l’islam: «J’entends de plus en plus de témoignages sur le fait que, dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même Français ou blanc.» L’homosexualité est arrangeante quand elle permet à certain.e.s politiques de présenter les musulman.e.s comme une communauté hostile en bloc à l’homosexualité, ou aux droits des femmes, et de fédérer contre elle. Et Jean-François Copé, qui s’est ouvertement mobilisé en 2013 contre le mariage pour tous et a défilé aux côtés de la «Manif pour tous», n’hésite pas à rentrer dans cette démarche: «Gay-friendly» quand il faut montrer les musulman.e.s comme bouc émissaire, mais opposé à l’égalité quand il faut draguer l’électorat conservateur.

L’INTERSECTIONNALITÉ AU CCIF
Si Marwan Muhammad a tenu à ne pas s’exprimer sur des sujets qui sortent du champ d’action du CCIF, pourquoi la question de l’homophobie ne pourrait-elle pas être abordée par le collectif, puisque des personnes homosexuelles ou bisexuelles musulmanes peuvent faire face à une double discrimination du fait de leur orientation sexuelle et de leur religion? «L’approche du CCIF est intersectionnelle, assure Marwan Muhammad. Donc, dans la gestion des dossiers comme dans l’assistance fournie aux déclarant.e.s, les équipes du CCIF prennent en compte tous les marqueurs pour lesquels les victimes sont visées: l’appartenance religieuse, éthno-culturelle, le genre, etc. Et c’est comme cela que nous assistons toutes les victimes. Par ailleurs, conscient de la nécessité de favoriser les convergences de toutes les luttes pour les droits humains, le CCIF travaille régulièrement sur les discriminations croisées, notamment sur la gestion statistique des cas de discrimination et des crimes de haine. C’est aussi important, pour les associations LGBTQI, de prendre des positions fortes sur les questions intersectionelles, dans le même sens, afin de préserver nos libertés communes.»