Nouvelles «blagues» sexistes, homophobes et transphobes sur le plateau du Grand Journal. La semaine dernière, c’est par un «Non, mais ça va les pédés, oh, on peut se faire plaisir nous?» que l’humoriste Lamine Lezghad s’est adressé à Brigitte Boréale, après avoir lancé à une invitée que «tout le monde souhaite la baiser».

Mercredi soir, je regarde avec attention Le Grand Journal, pensant que Victor Robert va réagir, comme il avait réagi suite aux blagues transphobes contre Brigitte Boréale à la rentrée. Il pourrait présenter des excuses, laisser à l’humoriste le soin de le faire, ou même annoncer que c’était la blague de trop de Lamine Lezghad. Le comédien est là, l’émission commence… et rien.

Jeudi, je décide de contacter le service presse de Canal+ dans l’idée de pouvoir enfin poser quelques questions à Victor Robert: pourquoi ne pas avoir réagi? Comprend-il que par son silence, il légitime les insultes homophobes et transphobes, mais aussi le harcèlement sexiste? Une attachée de presse chargée des émissions de divertissements m’écoute et ne masque pas son manque d’intérêt pour ce que je lui demande: «Si Victor Robert devait répondre à chaque fois qu’il se passe quelque chose sur un plateau…». Visiblement, les propos de Lamine Lezghad ne sont donc même pas un incident, mais «quelque chose», un sketch comme un autre, à peine un accroc dans la machine bien huilée de l’émission. Je lui explique patiemment: «Oui, mais là, c’est quand même assez exceptionnel, on a quelqu’un sur le plateau qui traite de pédés d’autres chroniqueurs, et qui dit à une invitée qu’il veut la baiser. On serait en droit d’attendre un recadrage, sur le moment, ou même dans l’émission du lendemain.» L’attachée de presse s’agace. Elle me répond que c’est de l’humour, que ce ne sont que des mots.

DIALOGUE DE SOURDES
S’ensuit un dialogue de sourdes:
Moi: Oui, enfin «pédé», c’est une insulte homophobe.
Elle: Mais il s’agit d’un sketch!
Moi: Ok, mais même dans un sketch, «pédé», ça reste une insulte homophobe.
Elle: Mais c’est de l’humour!
Moi: Dire que «pédé» c’est une insulte homophobe, ce n’est pas une opinion personnelle, c’est un fait.

Je sens que mes questions l’embêtent.

Quand je lui laisse entendre que la perspective d’une nouvelle saisine du CSA, par exemple par l’Association des journaliste LGBT (AJL), pourrait être une occasion pour Victor Robert de réagir, l’attachée de presse fait automatiquement le lien avec Brigitte Boréale et les propos transphobes de Lamine Lezghad et Ornella Fleury. «La polémique est passée, et Brigitte Boréale a dit elle-même qu’il n’y avait pas de problème, rétorque-t-elle. De toute façon, le CSA n’est pas intervenu.» Effectivement, mais seulement parce qu’il n’a pas encore examiné les saisines en assemblée plénière.

Je répète à nouveau que l’on est en droit de demander pourquoi Victor Robert n’est pas revenu sur la polémique au lendemain des propos du chroniqueur, elle me coupe: «Mais Lamine Lezghad, ce n’est pas un chroniqueur, il ne dit pas ce qu’il pense!» Le prétexte est tellement inattendu que je peine à argumenter: sous prétexte qu’il a l’étiquette d’humoriste, Lamine Lezghad jouit d’une impunité totale. Il peut dire ce qu’il veut, il n’est même pas responsable de ses propos. Et l’attachée de presse ne comprend toujours pas pourquoi il faudrait que je parle à Victor Robert: «Il y a eu pas mal de reprises médias, mais maintenant c’est fini.» Une façon de me dire que le dossier est clos. Il ne s’agit finalement selon le service presse de la chaîne que d’une toute petite polémique déjà oubliée, un mini bad buzz de 24 heures à peine, pas de quoi fouetter un chat, ou présenter des excuses. Pour preuve, plus personne n’en parle, et je suis la seule à demander des comptes.

«RIRE DE TOUT»
L’attachée de presse me répète pour la dixième fois qu’il faut «rire de tout». Elle laisse entendre qu’elle fera remonter ma demande au présentateur du Grand Journal. On est maintenant lundi, et je doute franchement d’avoir de ses nouvelles.

J’ai revu la fameuse séquence du Grand Journal. Il ne dure que quelques secondes, mais il y a clairement un malaise sur le plateau. On voit Brigitte Boréale prendre (mollement) son verre, on sent une envie de le balancer à ce comique qui trouve très amusant de s’adresser à une femme de façon aussi graveleuse. On se demande ce qui a retenu son bras. Y a-t-il une consigne, même tacite, sur le plateau du Grand Journal, celle de ne pas faire de vagues, de ne pas faire d’esclandres, de ne pas s’opposer à la bonne humeur en disant «je ne suis pas d’accord avec ce qui vient d’être dit», ou «je trouve ça insultant et pas drôle»? On voit Alice Darfeuille s’écrier «carton rouge!» et rire. Hormis le «s’il ne revient pas, il n’est pas payé», Victor Robert, laisse faire. Et l’émission est repartie comme sur des rails, l’«incident» oublié comme s’il n’avait jamais eu lieu. On peut dire «Monsieur-Madame» à une femme trans, traiter ces collègues de pédés, dire à une femme que tout le monde veut la baiser, tout ça à l’antenne, sans que personne n’y trouve rien à redire. Et ça se passe sur Canal+ en 2016.