C’est l’une des pièces les plus connues – et les plus jouées – de Jean-Luc Lagarce, auteur de théâtre mort du sida en 1995 et dont Juste la fin du monde, librement adaptée par Xavier Dolan, vient de sortir sur les écrans. Dans Dernier remords avant l’oubli, on assiste aux retrouvailles de deux hommes et d’une femme, Pierre, Paul et Hélène, dont on comprend qu’ils ont formé un triangle amoureux, autrefois. Pierre vit toujours en solitaire dans la maison où ils ont vécu. Hélène et Paul se sont mariés, chacun de leur côté. C’est un dimanche qu’ils reviennent, avec leurs conjoints pas très à l’aise et une enfant insolente, pour discuter de la vente de la maison, naguère achetée en commun et qui a pris de la valeur, car ils ont besoin d’argent. Mais au-delà, cette rencontre ne va-t-elle pas faire ressurgir d’autres choses?

Au Brady, dans la belle mise en scène de Vincent Marbeau, les six personnages (portés par d’excellents interprètes) sont confinés sur plateau très exigu. Cela donne une densité encore plus forte à leurs mots, mais aussi aux silences, très importants dans le théâtre de Lagarce. Ce silence dont parlait en 2003 le dramaturge Bernard Chartreux dans une interview: «Le silence, chez Lagarce, c’est aussi une forme de politesse. Comme si l’objectif premier, minimal et nécessaire, l’objectif-condition-de-possibilité-de-tout-objectif que Lagarce fixait à ses personnages, était d’être honnête, être honnête avec soi-même, les autres, le monde… Et ce qu’il y a de pathétique, c’est qu’il n’y arrivent pas.»

Pour Yagg, Vincent Marbeau explique ce qui le fascine dans l’œuvre de Lagarce et comment il a abordé sa mise en scène.

Est-ce la sortie au cinéma de Juste la fin du monde, adaptation par Xavier Dolan d’une pièce de Lagarce, qui vous a donné envie de mettre en scène Dernier Remords avant l’oubli? Cela fait quelques années que l’idée a mûri dans ma tête. J’ai découvert Jean-Luc Lagarce en 2009, grâce à Fanny Ardant qui jouait alors dans Music-Hall. J’ai tout de suite été fasciné par le style. J’ai dévoré l’œuvre de Lagarce et Derniers remords avant l’oubli a été pour moi une révélation, le texte m’a à la fois déconcerté et fasciné. Chacun peut se reconnaitre dans ces personnages en mal d’amour qui n’arrivent pas à communiquer. On a tous dans nos vies des choses que l’on arrive pas à oublier, qui nous usent ou nous empêchent d’avancer. J’ai laissé la pièce mûrir dans ma tête, et après avoir terminé Roméo et Jeannette de Jean Anouilh la saison précédente, je me suis lancé corps et âmes dans ce projet, soutenu par le ciné-théâtre Le Brady.

Pierre

Pierre (Vincent Marbeau)

Jean-Luc Lagarce ne proposait aucune indication de mise en scène ou de jeu. Comment avez-vous abordé cette nouvelle adaptation? Mettre en scène une pièce de Jean-Luc Lagarce c’est sans cesse se poser des questions et surtout sans cesse tout remettre en question. Il était essentiel pour moi de partir des comédiens. Nous avons fait un travail considérable de recherche des personnages, avant de commencer le travail sur le plateau et la mise en scène s’est dans un premier temps construite autour des comédiens et comédiennes, du jeu et du texte, en création collective, avant de s’adapter à la scène. Je joue également dans la pièce, il était donc nécessaire d’avoir un regard externe. Pour ce travail, j’ai pu faire confiance à Lydie Rigaud qui m’a été d’une aide très précieuse.

Helene, Antoine

Antoine (Jean-Marc Dethorey) et Hélène (Séverine Saillet)

Le plateau sur lequel évolue les personnages est très réduit. Était-ce une difficulté particulière? Cela n’a pas été une contrainte dans le sens où je connaissais dès le début du projet la scène sur laquelle on allait jouer et l’ai donc intégrée dans la mise en scène. Il est vrai qu’il a fallu parfois trouver des astuces dans l’utilisation de l’espace pour garder un rythme et une tension tout au long de la pièce mais le texte se prête bien à cet espace et craindrait au contraire un espace trop vaste.

Quelles sont les principaux enjeux en ce qui concerne le texte? C’est une écriture très poétique mais l’erreur serait de la rendre trop littéraire. Les silences sont aussi importants que les mots car ils disent plus que les mots. La pièce traite d’enjeux qui nous touche tous, la solitude, l’éloignement, la perte d’amour, l’abandon de l’enfance, notre incapacité au dialogue, le lourd poids des non-dits. Quelle place faisons-nous aux uns et aux autres.Chez Lagarce tout est prétexte à faire le bilan, de sa vie, de ses amours, de ses échecs. Mais toujours avec son humour terrible.

Aviez-vous déjà travaillé avec cette équipe de comédien.ne.s? J’avais déjà travaillé avec un comédien, Jean-Marc Dethorey, que j’avais mis en scène dans Roméo et Jeannette. C’était la première fois pour les autres. Nous sommes partis en résidence à la campagne tous ensemble au début du projet, ça nous a permis de nous rapprocher et un «esprit de troupe» s’est très vite installé.

Photos P. Bussy

«Dernier remords avant l’oubli», de Jean-Luc Lagarce, mise en scène Vincent Marbeau, avec Jean-Marc Dethorey ou Bruno Forget, Laura Lascourrèges, Vincent Marbeau, Michaël Msihid, Camille Timmerman, Séverine Saillet. Représentations les vendredis et samedis, jusqu’au 26 novembre 2016, au Brady, 39, boulevard de Strasbourg, 75010 Paris.