Comment se portent les librairies LGBT en France ? Si l’on fait le bilan des fermetures depuis le début des années 2000, la réponse peut rapidement déprimer: Pause Lecture en 2003 suivi de Blue Book en 2008 à Paris, État d’Esprit à Lyon en 2009, Les Mots Pour Le Dire à Marseille en 2010… À l’heure actuelle, seuls trois établissements du genre sont encore ouverts : deux à Paris — Les Mots à la Bouche et Violette and Co — et un en régions, à Nice plus précisément: la librairie Vigna.

Meilleure visibilité et plus grande inclusion des personnes LGBT dans la société, crise de l’industrie due à un désintérêt pour l’objet livre, amoindrissement de la fièvre revendicative suite à l’acquisition de nouveaux droits sociaux comme le mariage… autant de raisons avancées pour tenter d’expliquer et de justifier ce phénomène, dont on ne peut saisir l’ampleur qu’à partir du moment où l’on prend conscience des réalités politique, culturelle et sociale qui font de ces librairies décidément pas comme les autres des établissements uniques qu’il importe de sauvegarder.

UN CATALOGUE UNIQUE EN SON GENRE
Quel meilleur endroit pour trouver des ouvrages LGBT qu’une librairie spécialisée… LGBT ? Car si certaines grandes enseignes généralistes ont ouvert au début des années 2000 leur propre rayon spécialisé, le mouvement s’est rapidement arrêté, et de nombreuses nomenclatures ont été abandonnées. En effet, l’effervescence des années précédentes qu’a suscité l’intérêt pour la communauté LGBT et qui a poussé les grandes maisons d’édition comme les Presses Universitaires de France (PUF) à investir et publier des ouvrages ambitieux comme le Dictionnaire de l’Homophobie, ou bien encore le Dictionnaire des Cultures Gays et Lesbiennes chez Larousse, semble s’être définitivement tarie.

Les librairies LGBT restent donc toujours le premier espace physique en matière de littérature lesbienne, gay, bi et trans. Et on y trouve de tout. Pour commencer, à l’évidence, des ouvrages qui traitent de l’homosexualité dans toute sa diversité, et pas uniquement «ces éternels romans d’hétéros», selon les dires de Stéphan, client aux Mots à la Bouche depuis 20 ans. A l’image aussi de Medhi Hachemi, ancien gérant de la librairie Blue Book à Paris, ouverte de 2003 à 2008 : «Dès qu’un bouquin sortait et qui soit était écrit par un.e auteur.e. homosexuel.le, soit traitait de près ou de loin de l’homosexualité, il fallait que je le propose à la vente.»

C’est ce qui a poussé Cordélia, 23 ans, à s’aventurer aux Mots à la Bouche: «Je recherchais une librairie où les romans avec des personnages LGBT+ étaient mis en avant et non pas invisibles comme dans la quasi-totalité des librairies.» Mais les ouvrages s’insèrent aussi dans des thématiques plus larges, que chacune des trois librairies toujours existantes a su développer à sa manière, afin de proposer une offre, certes supplémentaire, mais surtout complémentaire.

DSC_0101

Les Mots à la Bouche

On peut ainsi trouver aux Mots à la Bouche, parmi les 15 000 références proposées à la vente, un fond spécialisé dans la photographie et le nu masculin introuvable ailleurs. Si l’on est plus intéressé par la littérature féminine — si une telle littérature existe, car les avis divergent à ce sujet — ou les féminismes en général, c’est vers Violette and Co qu’il faut se tourner. Les deux gérantes de la librairie, Christine et Catherine, propose une offre variée qui s’articule autour de deux thématiques principales — les féminismes et les questions d’identité de genre — allant de la littérature contemporaine très pointue aux arlequins lesbiens. Les deux librairies parisiennes fonctionnent en véritable complémentarité et offrent aux client.e.s ponctuel.le.s ou habitué.e.s de la capitale une offre bigarrée très fournie. Pour les plus éloigné.e.s, Les Mots à la Bouche a mis en place un site internet de vente en ligne, complètement refondu depuis deux ans, afin d’accroître considérablement leur rayonnement. C’est aussi le cas pour Violette and Co.

MH & F librairie aout 2016 (2)Pour la librairie Vigna à Nice, les choses sont un peu différentes: spécialisée dans l’occasion afin d’éviter la pression imposée par la vente de livres neufs, la librairie met un point d’honneur aux côtés subversifs, transgressifs et anti-normes de la culture. Car comme l’expliquent les deux gérantes de la librairie, Marie-Hélène et Françoise (ci-contre), «comment résister aux charmes du romantisme quand on est sensible aux corps nus de Géricault; comment faire l’impasse sur Moravia lorsqu’on s’intéresse à Pasolini ?» Les nouveautés ne sont pas pour autant délaissées complètement : «Nous proposons aussi quelques livres neufs, en lien direct avec des éditeurs spécialisés comme Gay Kitsch Camp ou Des ailes sur un tracteur, et des soldes d’éditeur, principalement en ce qui concerne les livres d’art.» Leur attachement pour les Beaux Arts, dont elles proposent un fond très complet, et leur connaissance approfondie du domaine, s’expliquent entre autres par leur profession passée: galeristes.

LE MAÎTRE MOT: DIVERSITÉ
Malgré leur expertise, les librairies LGBT ne sont pas pour autant épargnées par la crise du livre, à l’instar de leurs homologues indépendants. Sébastien, responsable chez Les Mots à la Bouche, a constaté ces dix dernières années une diminution de plus de 30% de sa clientèle: «Les gens n’ont plus le même rapport de possession avec le livre-objet.» Pour garder la tête hors de l’eau et faire face non seulement à cette crise mais aussi à la baisse du pouvoir d’achat, la disparition des grands lecteurs et des collectionneurs, et la dématérialisation des livres, les librairies LGBT ont dû élargir leur catalogue. «C’est pour cela qu’on se présente maintenant non plus comme une librairie LGBT mais comme une librairie généraliste avec un fond spécialisé sur la culture LGBT», précise Sébastien.

Sébastien, Les Mots à la bouche: «Les gens n’ont plus le même rapport de possession avec le livre-objet.»

On trouve même maintenant aux Mots à la Bouche les fictions M/M, sorte d’arlequins gays et grand frère des Yaoi japonais, le nouveau phénomène à la mode dont raffolent les jeunes filles qui «fantasment sur les garçons qui aiment les garçons,» développe Nicolas, libraire aux Mots depuis huit ans.

Medhi Hachemi aussi avait dû inclure à son catalogue les meilleures ventes du moment : «On me reprochait de ne proposer que des livres traitant de l’homosexualité. Comme si les personnes LGBT ne lisaient que ça et rien d’autre.»  De façon similaire, parce que les personnes LGBT ne restreignent pas leur choix de lecture forcément à la littérature LGBT, cette dernière ne concerne pas uniquement ce public. C’est particulièrement vrai pour la librairie Vigna, qui brasse une clientèle variée et curieuse — ce qu’implique en général le livre d’occasion — et dont le nombre croît doucement. Car à Nice, «pas de nouveautés, donc pas de lecture induite par les médias, peu ou prou formatée», explique Françoise. «Chacun suit sa ligne, certains en quête de surprises, d’autres passionné.e.s par l’approfondissement d’un sujet de prédilection», poursuit-elle.

AU COMMENCEMENT: LE MILITANTISME
Mais le rôle des librairies LGBT ne se réduit pas à l’unique vente de livres spécialisés. Comme le rappelle Sébastien, «l’ouverture d’une librairie LGBT est en elle-même un acte militant.» A l’image de tous les établissements et entreprises LGBT, le militantisme a occupé une place prépondérante dans la cosmogonie de ces librairies. Sans surprise, c’est l’un des principaux militants pour l’égalité des droits du début des années soixante, Craig Rodwell, qui a ouvert la première librairie du genre à New York, la librairie Oscar Wilde, en 1967. Même constat en France avec Les Mots à la Bouche, la première librairie du genre à ouvrir ses portes dans le XVIIIe arrondissement de Paris, avant de s’installer en plein cœur du Marais en 1982. Son fondateur, Jean-Pierre Meyer-Genton, a été un membre actif de l’une des premières associations militantes en France, le Groupe de libération homosexuelle (GLH). La librairie sera d’ailleurs reprise par son compagnon, Walter Paluch, en 1996, après la disparition de Pierre. Comme le relate Nicolas, l’idée originelle était de «proposer un endroit protégé et bienveillant ayant pignon sur rue, ouvert à tou.te.s, et où les jeunes notamment pourraient avoir accès facilement à cette littérature.» Pour appréhender véritablement la dimension militante de l’ouverture d’une librairie LGBT au début des années 80 en France, il faut se souvenir qu’avant le 27 juillet 1982, les personnes homosexuelles étaient encore légalement discriminées (Pour plus d’informations, lire notre article sur la dépénalisation).

Bien évidemment, l’ouverture d’une librairie LGBT n’est pas réductible à un unique geste militant. Car si les ardeurs revendicatrices des premières heures se sont peu à peu étiolées au fil des années, le dénominateur commun qui reste entre toutes ces librairies est la passion qui anime ces amoureux de lecture. Leur objectif: faire découvrir et mettre à disposition du plus grand nombre des ouvrages relatifs à cette littérature protéiforme, comme l’expliquent les gérantes de Violette and Co, qui ne se présente pas comme une librairie militante, mais engagée : «Pour nous, être militant veut dire s’engager pour une cause particulière. Parce que nous sommes un commerce et affilié à aucune association, ce terme nous semble mal choisi. On préfère dire que l’on est engagées par rapport à des thématiques particulières, au-delà de nos convictions personnelles.»

C’est d’ailleurs cette connaissance des ouvrages proposés qui pousse les clients à venir rechercher des conseils de lecture. Cordélia apprécie particulièrement les «petits papiers avec les conseils des libraires» des Mots à la Bouche. Car c’est ici que se situe pour Medhi tout l’intérêt de ces librairies, la panacée qui leur permettra de traverser le désert économique : «Une librairie reste avant tout un lieu où un professionnel est capable de trouver le livre qui te correspond.» C’est pour cette raison que Stéphan retourne aux Mots à la Bouche : «J’ai la possibilité de leur dire ce que j’ai aimé lire et d’avoir leurs conseils sur ce que je pourrais lire ensuite.» Constat similaire chez les gérantes de Vigna, pour qui une librairie reste «un lieu où l’on trouve des livres… Un lieu pour les curieux, un espace où le curieux deviendrait lecteur.» À Nice, la thématique LGBT se présente avant tout comme «une entrée, un angle de vue passionnant trop souvent minimisé» qui « porte à la connaissance, à l’étude, à la visibilité, au plaisir aussi… les éléments d’une culture (littérature, essaie, biographie, beaux-arts) et de les donner à voir,» au-delà des enjeux politiques, et des restrictions idéologiques qu’impose souvent un positionnement social contestataire.

DES LIVRES OUI, MAIS PAS QUE… UN RELAIS CULTUREL
Bien plus qu’une simple vitrine culturelle, les librairies LGBT sont aussi un lieu d’échange, de débats et d’appropriation, au sein duquel se construit et évolue la culture LGBT. Elles sont profondément ancrées dans le tissu associatif local. La librairie Vigna qui propose régulièrement des animations ponctuelles afin d’insuffler au lieu un dynamisme et d’en attiser l’attractivité. La part belle est faite aux associations LGBT locales. La librairie s’insère en effet dans la vie associative et militante de la ville et agit comme un véritable relais culturel. Résultat: de nombreuses collaborations comme par exemple avec les deux festivals de cinéma LGBT de Nice (In and Out et ZeFestival) ont vu le jour, cadre dans lequel la librairie prête ses locaux pour permettre la projection de certains films. La librairie héberge aussi des conférences, animées par des chercheur.e.s, des débats et des expositions. Récemment, ont été exposées des pochettes de disques vinyles en lien avec la culture homosexuelle. Et pas plus tard que l’hiver dernier, une exposition a retracé l’histoire des couvertures de magazines féministes et lesbiens depuis les années 70, en collaboration avec les Archives Lesbiennes de Paris.

C’est parce qu’une culture évolue et se construit avec le temps que le dialogue et l’échange d’idées occupe une position centrale dans ces librairies. Même s’il a été souvent critiqué pour avoir mis à la vente les ouvrages de Christine Boutin dans la librairie, Sébastien soutient l’importance de montrer «la diversité de pensée, d’écriture et de représentations qu’il peut y avoir.» Constat similaire du côté de Violette and Co, qui met à disposition l’ensemble de la production livresque relative aux thématiques abordées, comme celle de la prostitution, et donc des mouvances théoriques contradictoires. Autant de situations pour montrer l’importance de dépasser le fantasme d’une communauté homosexuelle homogène trop souvent véhiculée dans les médias et rendre compte de la multiplicité et des infinités de manières à travers lesquelles les homosexualités et les identités de genre se donnent à voir, se perçoivent et s’expriment.

violette and co 1

Catherine et Christine, de Violette and Co

UN LIEU D’ECOUTE ET DE RENCONTRE ALTERNATIF
Mais une librairie, c’est aussi un lieu de rencontre, d’écoute et de sociabilité. Certes, l’avènement de l’achat en ligne a permis de débloquer un levier non négligeable: la confidentialité. En effet, acheter en ligne permet d’éviter le regard des autres et les limites que l’on se pose à soi-même lorsqu’il s’agit de demander à son libraire, dans sa bibliothèque, des titres qui pourraient permettre ­d’indiquer sa propre orientation sexuelle. Pour autant, un rapide coup d’œil sur les ouvrages proposés par des géants en ligne comme Amazon peut laisser douter de la véracité des sélections (couverture tape à l’œil, érotisme avant tout…), si loin des problématiques réelles que peut se poser par exemple un jeune qui découvre sa sexualité et les problématiques sociales qui en découlent. «Malgré les avancées sociales, découvrir son homosexualité reste très souvent une étape difficile et très mal vécue. Il suffit de voir le taux de suicide chez les jeunes LGBT,» souligne Nicolas, taux quatre fois plus élevé que chez les hétérosexuel.le.s. Les librairies LGBT occupent encore cette position unique d’espace physique protégé dans lequel les jeunes LGBT, mais aussi les plus âgés, peuvent trouver des livres illustrant des personnages et des trajectoires de vie avec lesquels ils peuvent s’identifier. Elles donnent aussi accès aux réflexions et narrations construites par des individus qui ont déjà traversé ce qu’ils éprouvent, et donc leur permet de mieux accepter, de mieux s’accepter. De plus, pour celles et ceux qui ne sont pas tenté.e.s par les lieux communautaires et de sociabilité habituels, comme les bars et les boîtes, les librairies offrent d’autres possibilités de rencontres : «Ça reste du militantisme soft, mais derrière une librairie, il y a toute une culture, une communauté, des débats, des affinités pour lutter contre la solitude», soutient Sébastien. Elles permettent de toucher un public différent. Car si l’homosexualité se vit mieux à Paris, peut-on dire la même chose en province et dans le monde ?

«Nous avons besoin de bons textes pour nous comprendre et comprendre le monde. Nous avons besoin de ne pas oublier notre histoire spécifique, tout en continuant de l’écrire», soulignent Françoise et Marie-Hélène. Les deux libraires regrettent néanmoins le peu d’intérêt porté par la communauté LGBT dans le maintien d’espaces culturels dédiés : «C’est probablement un tort de croire aux acquis définitifs, de ne pas tenir nos positions concernant la visibilité, la mémoire et la connaissance de ce qui est au cœur de notre identité.»

Et puis qui a dit que jouer la carte de l’homo ne payait plus? Il suffit de voir le succès phénoménal de l’écrivain Edouard Louis, dont le dernier roman, Histoire de la Violence, est resté cette année 11 semaines consécutives dans le top 50 des meilleures ventes en France. Sa première fiction, En Finir avec Eddy Bellegueule, actuellement en train d’être adaptée au cinéma, avait occupé lors de sa sortie en 2014 la première place des ventes pendant trois semaines et s’est écoulée tous supports confondus à 300 000 exemplaires.

Photos: Xavier Héraud (excepté la photo de la librairie Vigna)

Lire aussi: Violette and Co: «On avait envie de mettre notre culture et nos compétences au service d’une librairie qu’on aurait aimé trouver»