Lors de l’avant-première de Fronteras, organisée par Yagg au Gaumont Opéra avec Outplay, jeudi 24 août, Mikel Rueda était visiblement très ému à l’issue de la projection. Les 400 spectateurs.trices n’ont pas été avares d’applaudissements, pour ce film espagnol qui montre le parcours de deux adolescents. Rafa (interprété par Germán Alcarazu) a 14 ans et il se distingue de ses compagnons d’école lorsqu’il comprend qu’il est attiré par Ibrahim (interprété par Adil Koukouh). Ce dernier est lui confronté au racisme et est menacé d’expulsion.

Sur le thème de l’adolescence et de la découverte de l’homosexualité, Mikel Rueda parvient à renouveler le genre, avec une mise en scène moderne, un montage assez audacieux et une grande sensibilité. Il explique à Yagg pourquoi il lui a fallu sept ans pour mener à bien ce projet. Mais si l’on est tant happé et ému tout au long de Fronteras, c’est aussi grâce à l’interprétation des deux principaux acteurs, que nous avons aussi interviewés.

MIKEL RUEDA, REALISATEUR

Mikel Rueda

Mikel Rueda, vous avez mis sept ans pour mener à bien votre projet et sortir votre premier long métrage, le très beau Fronteras. Pourquoi tout ce temps? Pour plusieurs raisons. La situation économique est difficile en Espagne, pour le cinéma aussi. Réaliser un film avec des acteurs inconnus sur le sujet de l’homosexualité, c’est encore plus compliqué.

Vous avez vous-même écrit le scénario. Comment avez-vous travaillé pour que cette histoire soit réaliste, en particulier sur les questions d’immigration? Il y a quelques années, l’Espagne a connu une forte augmentation de l’arrivée d’immigré.e.s. Aujourd’hui, c’est moins vrai parce qu’il y a moins de travail. A Bilbao, dans la ville où j’ai tourné le film, il y a beaucoup de mélange culturel, c’est ce que j’ai voulu montrer. Pour écrire le scénario de Fronteras, j’ai travaillé dans des centres d’accueil où j’ai pu rencontrer des jeunes adolescents isolés. C’est leur histoire passée et présente que je voulais aussi raconter dans ce film.

Vous vouliez raconter une histoire d’amour homosexuelle, vous disiez que l’homosexualité pouvait être caricaturée en Espagne, alors que vu d’ici, ce pays apparaît très gay-friendly? L’Espagne n’est pas un pays aussi cool que ça. Il y a bien sûr un cadre légal et formel, mais l’acceptation de l’homosexualité n’est pas aussi géniale qu’on le dit. Parler d’homosexualité parmi les jeunes, c’est difficile. Entre adultes, ça pose moins de problème… si les homos restent discrets.

Avez-vous pensé à des films ou des cinéastes en particulier avant de réaliser Fronteras?Comme référent esthétique, il y a bien sûr Gus Van Sant, notamment avec son film Elephant, mais aussi Larry Clark.

Cette histoire du premier amour a été beaucoup racontée dans le cinéma LGBT. Comment pensez-vous être différent? J’ai surtout voulu être honnête, pas me différencier. Toutes les histoires se ressemblent, mais c’est la façon de les raconter qui est importante. C’est la vision personnelle qui va changer l’histoire.

Qu’est-ce que vous auriez envie de dire sur les deux principaux acteurs, dont c’est le premier rôle? Pour moi, ça a été une découverte. ce qui m’a surpris, c’est leur capacité à montrer des sentiments véritables.

Un dernier mot pour le public qui va découvrir votre film en France? J’espère que le public ira voir le film car la France est une référence mondiale dans le cinéma. Pouvoir montrer cette histoire d’amour et d’immigration au delà des frontières de l’Espagne me rend très heureux. L’Espagne a beaucoup souffert et la France a aussi été touchée par des attaques, et j’espère que ce film permettra de voir différemment certains aspects de la société. C’est mon souhait.

GERMAN ALCARAZU ET ADIL KOUKOUH, COMEDIENS

Germán Alcarazu (à droite ci-contre) et Adil Koukouh crèvent l’écran pour leur premier rôle au cinéma.

German AlcarazuGerman et Adil, Fronteras est votre premier rôle au cinéma. Comment avez-vous réagi à la lecture du scénario, où il est question d’homosexualité et de racisme?

German Avant de lire le scénario, nous avons participé au casting, pendant lequel nous ne connaissions pas l’histoire [5000 personnes se sont présentées au casting, ndlr]. Puis la directrice de casting nous en a parlé. Et quand j’ai lu le scénario, je n’ai pas été surpris ni choqué.

Adil Pour moi, c’est un peu différent. Je savais d’emblée que le film traiterait d’homosexualité et de racisme. Je voulais justement lutter contre le racisme. Ca m’a choqué au début mais la directrice de casting m’a expliqué que lorsqu’on est acteur, il faut accepter de jouer des rôles parfois difficiles. Ce film était aussi pour nous l’occasion de lancer notre carrière. Même si j’étais jeune, j’imaginais qu’il y aurait eu plus de scènes explicites mais en lisant le scénario, je me suis rendu compte que tout cela restait cool.

C’est aussi et surtout un film qui montre des sentiments et une envie de se sentir proche de quelqu’un de différent?
German Le film montre ce qui se passe avant le sexe, comment les personnages se construisent dans cette histoire.

Adil Le titre en espagnol le dit bien. A Escondidas veut dire « en cachette ». Ces deux jeunes restent tout le temps cachés et ont peur d’aller plus loin. Au cinéma, on peut raconter de belles histoires d’amour sans qu’il y ait de scène de sexe.

Adil KoukouhEt inversement… Dernière question. Que vous a apporté ce film sur un plan personnel?
German C’est différent de lire une histoire sur le papier et d’être dans la peau du personnage. C’est en me mettant dans la peau de Rafa que j’ai compris la stigmatisation que l’on peut vivre en tant que jeune homo. C’est un peu comme si je l’avais vécu dans ma chair.

Adil C’est aussi ce que j’ai ressenti. Cela m’a permis de comprendre beaucoup de choses sur le racisme. En tant qu’étranger, on a parfois peur, même d’aller faire ses courses, de se faire expulser et de perdre tous les droits, tout ce qu’on a construit, y compris les histoires d’amour. Que tout cela disparaisse en un clin d’œil.

Photos: Xavier Héraud

Un grand merci à Diego Carazo-Migerel, traducteur, pour nous avoir accompagné dans ces interviews.