«Silence des élites devant les déviances des mœurs et légalisation de ces déviances». Cette phrase, prononcée par André Vingt-Trois lors de la messe en hommage au prêtre assassiné à Saint-Etienne du Rouvray, a provoqué une vague d’indignation. Elle a en effet été interprétée comme une charge contre l’homosexualité et le mariage des couples de même sexe et même si André Vingt-Trois s’est défendu d’avoir parlé de cela, son passé de croisé homophobe ne plaide pas en sa faveur.

Élu en président de la Conférence des évêques de France, qui réunit l’ensemble des évêques de France, un poste qu’il occupera jusqu’en 2013, André Vingt-Trois s’est assez vite illustré par des déclarations pas très gay-friendly, c’est le moins qu’on puisse dire.

Début 2010, suite à des violences perpétrées par des catholiques extrémistes contre un kiss-in contre l’homophobie, organisé devant Notre-Dame, l’archevêque de Paris n’a pas jugé bon de condamner les actes violents, comme des tabassages à coups de casque de motos coups contre les kisseurs.

Mais son activisme va s’épanouir après l’élection de François Hollande en mai 2012. L‘un des engagements du candidat, l’ouverture du mariage et de l’adoption aux couples de même sexe va occuper André Vingt-Trois pendant des mois.

Premier acte de sa charge homophobe, dans une interview à La Vie, début juillet 2012, il n’hésite pas à s’opposer au concept d’orientation sexuelle: «Par ailleurs, certains exigent que la société donne un statut légal aux orientations sexuelles. Or beaucoup de philosophes expliquent qu’il y a une différence entre le sexe, qui est constitutif de la relation sociale, et l’orientation sexuelle. Si on confond les deux, on réclame que toute orientation sexuelle puisse être institutionnalisée et universalisée. Mais si on fait la loi pour satisfaire chaque catégorie particulière, quelle peut être sa valeur universelle ?»

Un mois plus tard, la Conférence des évêques appelle les catholiques à «une prière pour la France», et se prononce contre les projets du gouvernement. Une prière très politique qui s’adresse aux élu.e.s: «Pour celles et ceux qui on été récemment élus pour légiférer et gouverner; que leur sens du bien commun de la société l’emporte sur les requêtes particulières et qu’ils aient la force de suivre les indications de leur conscience.»  ; et qui nie l’homoparentalité: «Qu’ils [les enfants et les jeunes] cessent d’être les objets des désirs et des conflits des adultes pour bénéficier pleinement de l’amour d’un père et d’une mère». A l’époque, l’association David et Jonathan se déclare «affligée» par cette prière et estime que les gays et les lesbiennes qui entendront cette prière recevront comme un «coup de poignard».

«UNE SUPERCHERIE»
Le 3 novembre 2012, à moins d’une semaine avant la présentation du projet de loi sur le mariage et l’adoption en Conseil des Ministres, André Vingt-Trois a longuement réaffirmé son opposition à l’égalité des droits, fustigeant le mariage pour tous comme une «supercherie» et appelant les fidèles à la mobilisation. Le 20 novembre 2012, il expliquait dans Libération: «On pourra acheter un enfant sur l’Internet, prophétise-t-il, on pourra fabriquer des enfants et en mettre à disposition pour qui en veut. Ils seront les enfants de qui et ils seront les enfants pour qui ?»

Auditionné le 29 novembre par les député.e.s devant la commission des lois, André Vingt-Trois déclare: «Toute la jurisprudence française des procédures d’adoption est fondée sur “l’intérêt supérieur de l’enfant”. Or, on est frappé ici par l’absence de référence aux conséquences prévisibles pour les enfants. Comme si le projet ne visait qu’à satisfaire les attentes des adultes, auxquels, par ailleurs, il semble reconnaître un “droit à l’enfant ».»

Dans son livre retraçant l’épopée du mariage pour tous, Erwann Binet, le rapporteur du projet de loi, lui-même catholique, explique qu’il est devenu la cible favorite des catholiques opposés au projet de loi. Il reçoit de nombreux messages très hostiles. André Vingt-Trois avait appelé les «chrétiens […] à saisir leurs élus», explique-t-il.

«DISCRIMINATION ENTRE LES ENFANTS»
Semaine après semaine, durant l’hiver 2012-2013, André Vingt-Trois multiplie les déclarations et appelle à la liberté de conscience des député.e.s.

Pour lui, le projet d’ouverture du mariage du gouvernement repose sur une «supercherie» (celle de ne pas «reconnaître la différence sexuelle»), il instaure une «discrimination entre les enfants». Enfin, il est «le mariage de quelques-uns imposé à tous». Dans le même discours prononcé à Lourdes, il a récusé la légitimité de «l’élection présidentielle» et celle des «législatives» qui ne sont pas «un blanc seing automatique» quand il s’agit de réformes qui «touchent très profondément les équilibres de notre société». En 2014, dans Les années 30 sont de retour (Flammarion, 2014) les auteurs (Claude Askolovitch, Pascal Blanchard et Renaud Dély) expliquent qu’aux «yeux du cardinal André Vingt-Trois, et de l’ensemble du clergé français, seule l’Église, et donc la loi divine, reste garante d’universalité». Plus le débat s’installe en France, plus le cardinal se radicalise en héraut anti-mariage, oubliant les 40% des catholiques favorables au projet de loi. Il n’hésite pas à participer le 13 janvier 2013 à la manifestation homophobe de la «Manif pour tous» et affirme: «Je veux manifester mon soutien et mes encouragements aux organisateurs et que les Français puissent dire ce qu’ils pensent vraiment» du mariage homosexuel.

Quelques jours plus tôt, un catholique homosexuel lui avait adressé une lettre ouverte (PDF), publiée par Ouest France: «Dimanche, Monseigneur, pendant la manifestation, en regardant sur les écrans les centaines de milliers de personnes qui défileront dans Paris, portant des slogans aussi consensuels que sans rapport avec la loi, je me demanderai pourquoi l’Église, qui a toléré en son corps un antisémitisme foncier pendant 2000 ans, se jette avec autant de légèreté dans une homophobie d’autant plus subtile qu’elle se pare de masques, d’autant plus redoutable qu’elle se cache à elle-même. En me souvenant de Léopold Sédar Senghor, je tenterai de voir dans cette foule des frères et des sœurs qui se trompent de colère.»

En avril 2013, dans son dernier discours en tant que président de la Conférence des évêques, l’archevêque de Paris a appelé les chrétien-ne-s à maintenir leur opposition au mariage aux couples homosexuels et à la «théorie du genre».

Une fois la loi passée, André Vingt-Trois ne désarme pas. Parmi ses déclarations plus récentes, celle qui concerne la famille et notamment les techniques de procréation, prononcée en septembre 2014 devant les responsables politiques et les parlementaires. Il dénonce à cet égard «l’erreur» qui consiste à «réduire la procréation à la satisfaction d’un désir personnel d’enfant. Cette erreur s’accompagne d’une dissociation de la conception d’un enfant de la relation stable de ses parents réels. Laisser croire que la PMA ou la GPA peuvent se substituer à l’amour personnel des parents est un risque grave qui fait insensiblement de l’enfant un objet de consommation et de la femme une prestataire de service marchandisé.» Il est également opposé au « pass contraception », « symptôme d’un échec » selon lui. Paradoxe, l’archevêque de Paris a défendu en 2015 auprès du pape la candidature de Laurent Stefanini, un ambassadeur ouvertement gay, auprès du Saint-Siège.

André Vingt-Trois s’est aussi illustré par des propos misogynes. Le 8 mars 2009, le groupe féministe les Chiennes de garde l’avait désigné comme le « macho de l’année » après ses déclarations sexistes sur la place des femmes dans l’église: « Le tout n’est pas d’avoir une jupe, c’est d’avoir quelque chose dans la tête ». Des propos qu’il avait corrigé ensuite, les jugeant « maladroits et mal ajustés ».

Sa saillie homophobe sur les «déviances», le 27 juillet dernier, n’est donc pas un acte isolé mais bien le résumé de sa pensée sur l’homosexualité. Même le pape François paraît plus ouvert sur la question quand il déclare: «Qui suis-je pour juger». Et si c’était André Vingt-Trois le «déviant»?