Créée en 2012, la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme et l’Antisémitisme (Dilcra) couvre désormais les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre. La décision a été rendue publique lors de la rencontre entre plusieurs associations LGBT et le Président de la République François Hollande le 30 juin dernier. Comme l’explique la journaliste Aude Lorriaux dans un article pour Slate, l’annonce a été reçue avec une certaine méfiance par une partie des associations LGBT. En effet, Gilles Clavreul, le responsable de la Dilcra, s’est illustré par des propos polémiques sur le communautarisme rapportés dans un portrait publié dans Libération en 2015.

Mardi 19 juillet, Gilles Clavreul était reçu par des associations du centre LGBT de Paris-Ile de France. Une rencontre où était présentes Paris 2018, la Fédération Sportive gaie et lesbienne, Contact, l’Association des journalistes LGBT (AJL), ainsi que Flora Bolter, la co-présidente du Centre, pour qui cette rencontre est «un bon départ». Que s’y est-il dit? Comment compte agir la Dilcra? Éléments de réponses.

UNE ÉCOUTE APPRÉCIÉE PAR LES ASSOCIATIONS
Pour la co-présidente du Centre, Flora Bolter, associer la lutte contre les LGBTphobies à une entité comme la Dilcra, qui combat les discriminations racistes et antisémites, est avant tout un signal positif: «Au moins la lutte contre les LGBTphobies n’est pas relayé à un vague sous-plan», constate-t-elle avec satisfaction. Elle apprécie en outre l’état d’esprit dans lequel Gilles Clavreul s’est présenté au Centre LGBT: «Il a pris le temps de discuter, les échanges ont été courtois, tout en étant francs, souligne-t-elle. Il est venu avec une position humble, sans avoir la prétention de tout connaître ou de nous apprendre ce qu’est l’homophobie.»

Même avis du côté de l’association Contact: «Nous avons eu 2 heures 30 de discussion avec lui, explique Emmanuel Ducarteron, administrateur de l’association. Je l’ai senti sincère et conscient de nos difficultés, très demandeur d’informations aussi. Il s’est présenté en disant “Apprenez-moi”, alors nous allons lui apprendre.» C’est d’ailleurs pour cela que le responsable de la Dilcra a fait savoir aux associations qu’un référent sur les questions LGBT serait nommé à la rentrée. «Il ne connait pas les dossiers, mais semble à l’écoute. On sent une envie de travailler, notamment avec des personnes avec qui il n’est pas forcément d’accord. Et il ne s’arc-boute pas sur le communautarisme», ajoute Flora Bolter, en référence aux doutes de certain.e.s militant.e.s interviewé.e.s par la journaliste Aude Lorriaux.

Flora Bolter du Centre LGBT Paris Ile de France: «Il est venu avec une position humble, sans avoir la prétention de tout connaître ou de nous apprendre ce qu’est l’homophobie.»

QUELLES ACTIONS ENTRE LES ASSOCIATIONS ET LA DILCRA?
Parmi les projets de la Dilcra, Gilles Clavreul a annoncé lors de cette réunion qu’il souhaite faire revivre le plan de lutte contre l’homophobie établi en 2012 par Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre des Droits des femmes. Il prévoit aussi d’apporter une aide aux associations, et pourquoi pas de dégager un budget. «J’espère qu’il va être à l’écoute et ne pas usurper la diversité des personnes, insiste Flora Bolter. Il faut qu’il ait la capacité de donner la parole aux premières concernées, les personnes qui sont victimes de discriminations.» Ce qui sous-tend aussi la question du vocabulaire, selon la co-présidente du Centre LGBT Paris-Ile de France: «Il va comprendre par exemple qu’on ne peut pas toujours parler que d’homophobie pour évoquer les discriminations que subissent les personnes LGBT. Qu’on doit aussi parler de la transphobie, qu’elle a sa mécanique propre.»

La décision de faire de la Dilcra un acteur de la lutte contre les LGBTphobies est-elle une «carotte» lancée aux associations à moins d’un an de la présidentielle et face à un bilan peu glorieux sur les questions LGBT? C’est carrément ce qu’a demandé Emmanuel Ducarteron. «Il a répondu qu’il est conscient que les derniers gestes en direction de la communauté LGBT peuvent être interprétés comme étant de l’opportunisme de la part du gouvernement», souligne le militant. Sur ses propos polémiques liés au communautarisme, le responsable de la Dilcra s’est montré là aussi rassurant: «Il a précisé qu’il n’avait pas de problème avec le mot “communauté” et que ce qu’il avait dit sur le communautarisme ne pouvait pas s’adapter aux associations LGBT, qu’il ciblait des structures très identifiées parmi les associations antiracistes» a relevé Emmanuel Ducarteron. «Pour lui, on ne peut pas comparer la communauté LGBT et le communautarisme identitaire».

2017, UNE ÉCHÉANCE?
«La question est désormais: aura-t-il le temps nécessaire pour agir?» s’interroge Emmanuel Ducarteron. Car cet élargissement des domaines de compétences de la Dilcra arrive bien tard, à moins d’un an de la fin du quinquennat de François Hollande. Et l’avenir de la Dilcra post-élection présidentielle de 2017 est incertain. «Mais pendant le temps qu’il nous reste, c’est un bon interlocuteur à garder près de nous», affirme ce militant.

D’autres questions se posent: «Quelles actions concrètes pourra-t-il mettre en place? Que faire contre le harcèlement en ligne, contre le fait que les juges d’instructions abandonnent trop souvent les circonstances aggravantes, par exemple». Pour Flora Bolter, il y a effectivement une forte attente des associations… mais aussi «peu de temps»: «Là où le Défenseur des droits travaille sur la loi et l’accès aux droits, la Dilcra va être sur des politiques publiques, du concret, explique-t-elle. Il faudra voir quel budget sera proposé. En France, on manque d’outils. Peu de choses concrètes sont mises en place en termes de formations, par exemple. Ce gouvernement a sous-estimé la réalité des LGBTphobies et la complexité technique des dossiers. La volonté seule ne suffit pas, il y a un vrai besoin de politiques publiques. Au début du mandat de François Hollande, le gouvernement a cru que le mariage pour tous passerait tout seul, comme une lettre à la poste, et que dans un enchaînement logique, les LGBTphobies tomberaient derrière.»

Gilles Clavreul a d’ailleurs reconnu lors de la rencontre que le gouvernement semble se réveiller seulement aujourd’hui sur le sujet, estimant qu’il aurait fallu se pencher sur ces dossiers dès le début du quinquennat.

Emmanuel Ducarteron de l’association Contact: «Pendant le temps qu’il nous reste, c’est un bon interlocuteur à garder près de nous»

 

L’auteure de l’article était présente à la rencontre entre la Dilcra et les associations, en tant que membre de l’AJL.