Chère Emmanuelle nous ne pouvons que te congratuler de ta promotion au rang de ministre. Si je t’interpelle publiquement c’est juste que tout au long de ta carrière de femme politique, tu n’as cessé de revendiquer tes années passées à Act Up-Paris, militante de base puis présidente. Cette lettre voudrait te rappeler quelques souvenirs de ton séjour à Act Up-Paris et des personnes que tu y as rencontrées. J’espère que ce sont de bons souvenirs pour toi.

Act Up Paris est la première association de lutte contre le sida en France qui se soit dotée d’une commission trans. Il fallait reconnaître –en l’absence de toute statistique- que les femmes trans étaient lourdement frappées par le sida (entre 30% et 20%), il fallait reconnaître des pathologies spécifiques, les interactions entre les rétroviraux, le HIV et les œstrogènes, parfois les silicones. Pas de lutte contre le sida sans mise en cause de la société: pour la médecine officielle, par exemple, nous étions des malades mentaux. Comment faire de la prévention avec des malades mentaux? Nous avons obtenu la dépsychiatrisation de la transidentité. Très vite nous avons constaté que l’impossibilité pour une personne trans non opérée (non stérilisée) de changer ses papiers d’identité était une machine à l’exclure de la société, et que l’exclusion produit des contaminations. Les trans se contaminent plus facilement que les autres, comme elles -et ils- se marginalisent : tu n’ignores rien des chiffres de non emploi chez les trans, et que très peu d’entre nous parviennent aux études supérieures, tu n’ignores pas non plus les violences dont nous faisons l’objet, ignorées par la presse. Tu as manifesté maintes fois avec nous à ce sujet.

Tu n’étais pas avec nous quand, avec le Gat (Groupe activiste trans), nous avons investi en mars 2006 le siège du Parti Socialiste rue de Solférino: Adeline Hazan lors d’une première rencontre nous avait lâché une grave stupidité sur le changement d’état civil («Ça peut permettre à des malfrat de s’enfuir»). François Hollande [alors Premier secrétaire]  l’avait admonestée, et il nous avait envoyé une lettre en faveur d’un changement d’état civil «facilité ». Dix ans après la question du changement du changement d’état civil (CEC) circule entre le gouvernement, les députés les sénateurs et les associations; alors qu’une quinzaine de pays dans le monde l’ont adopté sans problème.

LOI DU MOYEN-ÂGE
A la chambre des députés, au Sénat, le débat volait en rase-mottes. Ton gouvernement a exhumé des lois provenant d’un passé où il n’y avait pas de trans: «indisponibilité des personnes», «possession d’état» (une loi du moyen-âge !), des expert.e.s qui auraient fait peur à la «Manif pour tous» donnaient dans le pathos à coup de «père enceint» (aux Etats-Unis où l’état civil est plus souple, un homme trans a obtenu des papiers masculins en conservant son utérus, ô scandale !), ou mieux encore avec l’histoire d’une personne kidnappée et transformée en femme de force par la mafia.

La France est menacée par la Cour européenne des droits de l’homme parce qu’elle refuse à des trans le changement d’état civil sans preuve d’une opération stérilisante. Le bras de fer entre le gouvernement et les trans, c’est de savoir si le changement d’état civil va se faire en mairie sur simple processus déclaratif ou devant un juge. Nous avons l’expérience des juges et des experts médicaux tripoteurs qui vont avec. En 2012, sous le mandat de Monsieur Hollande, une jeune trans de Limoges, Karima Sidiki s’est donnée la mort: opérée à Lyon dans le système hospitalier français, un juge lui avait refusé son CEC. Le juge n’a pas été sanctionné. Si Monsieur Hollande avait tenu ses promesses, Karima serait vivante.

Emmanuelle, je sais bien que les trans ça n’est pas dans tes prérogatives. Mais je me rappelle comment à Act Up, tu nous ramenais des causes n’ayant rien à voir avec le sida, comme les intermittents du spectacle.  Mais si tu n’as pas perdu ta liberté de parole, profites d’une pause pour leur expliquer que pour l’actupienne que tu as été, la question trans était une question d’importance dont la solution ne remonte pas au XIIe siècle… Si tu pouvais leur dire que de ton passage à Act Up-Paris, tu n’oublies pas ce que tu as pu faire pour cette population marginalisée, si tu pouvais continuer de plaider pour nous… Ce n’est pas à un juge de décider de l’identité des trans.  Et n’oublies pas de dire aux membres du gouvernement d’arrêter de donner des gages aux manifestant.e.s de la Manif pour tous, ils et ells ne voteront jamais pour eux.

Hélène Hazera, co-fondatrice de la commission trans d’Act Up-Paris, trans vivant avec le VIH, productrice à France Culture.