Viva, que Yagg présente ce soir en avant-première au Gaumont Opéra, est un très beau film sur la construction de soi et la lutte pour la survie, dans une société marquée par le machisme et gangrénée par la misère. Il vaut principalement pour les performances des deux acteurs principaux, Jorge Perrugorria et Héctor Medina Valdés. Le réalisateur du film se rend à Cuba depuis les années 90 et s’est toujours intéressé à la vie des «transformistas», qui désignent les drag queens. Dans l’interview qu’il nous a accordée, il parle du choix des acteurs, des changements en cours sur l’île, et en particulier pour les personnes LGBT.

Comment décririez-vous «Viva», le personnage principal qui donne son titre à votre film? C’est un personnage qui émerge, qui devient Viva dans les dernières minutes du film et passe par de très nombreuses étapes. C’est quelque chose que l’acteur Héctor Medina Valdés et moi-même avons beaucoup travaillé et développé. L’acteur est très crédible et à la fin, il parvient à faire exister Viva. Ce qui nous intéressait de montrer, c’est comment sa «fragilité», son côté efféminé, des traits de caractère qui sont perçus comme des faiblesses chez un homme, s’avèrent être une force.

L’acteur qui joue le rôle du père de Jesus/Viva, Jorge Perugorria, était l’acteur principal du célèbre film cubain sur l’homosexualité, Fraises et chocolat. Il jouait un personnage gay et dans votre film, c’est un ancien boxeur macho. Pourquoi l’avez-vous choisi? Je n’avais pas forcément pensé à lui, mais c’est après l’avoir vu dans Guantanamera, dans lequel il dégage une certaine forme de masculinité très physique, et une présence très forte, que j’ai été convaincu. C’est après que je me suis souvenu de son rôle d’homo dans Fraises et chocolat. J’ai réalisé qu’il avait une palette de jeu très large. Angel, son personnage dans Viva, est tellement brutal, ennuyeux, déplaisant et oppressif, au début du film. Je voulais que le public le trouve antipathique mais voie aussi la possibilité qu’il devienne meilleur. Et c’est le charisme de Jorge qui a permis cela. Le personnage manque de vocabulaire, et il utilise la force physique alors qu’il cherche à aimer son fils. Mais il n’a pas les mots pour ça. Je savais que Jorge serait bon, mais il est très très bon.

Vous avez tourné beaucoup de documentaires. Cela vous a-t-il aidé pour ce film de fiction qui est empreint à la fois d’un certain lyrisme mais qui reste aussi très réaliste? J’ai fait des documentaires d’observation et sur la nature sauvage puis j’ai tourné des fictions. J’ai mis en scène des films peu personnels, pour des questions de production. Puis j’ai réalisé des publicités qui avaient un aspect documentaire. J’ai appris de cette expérience que plutôt que de vouloir perfectionner une situation, il faut savoir capturer des moments, sans trop vouloir les anticiper.

Paddy Breatnach: «Les Cubains ont une conscience politique aigüe.»

On voit beaucoup La Havane dans le film. Cette image de Cuba ne va-t-elle pas être dépassée dans peu de temps. Vous y pensiez en tournant le film? Non, car depuis 20 ans que je vais à Cuba, le pays est traversé par des changements. Nous avons fait le film et une semaine après, Obama et Raul Castro se rencontraient. Nous avons filmé dans un quartier près du centre, mais il faudra du temps pour que le changement soit important, le type de capitalisme que nous connaissons n’est pas le même dans cette partie du monde. C’est un capitalisme sauvage, à la mexicaine. Les Cubains veulent le changement. Grâce à leur éducation, j’ai le sentiment qu’ils vont conduire ce changement de façon plus intelligente et plus progressive. Les Cubains ont une conscience politique aigüe, ils sont très éduqués, et connaissent leur place dans le monde. C’est un pays fou, il y a beaucoup de choses qui vont mal, certains aspects sont très spéciaux, d’autres sont uniques. Il y a un degré très élevé de pauvreté, de décrépitude des villes, d’absence d’opportunités, et en même temps, il y a une sorte de sophistication et de civisme. Quand je parle de pauvreté, je ne parle pas de misère, les gens survivent avec peu. Mais il y a un sens de la solidarité.

Que pensez-vous des changements importants opérés notamment grâce à Mariela Castro concernant les droits LGBT. Sont-ils réels? Je ne suis pas un expert, j’ai mon opinion mais je ne veux pas parler à la place des gens concernés. Dans les années 90, les drag clubs étaient plus clandestins, c’était assez difficile d’y aller et même les chauffeurs de taxi étaient hésitants à m’y emmener. Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de bars gays, des bars où les drags font leurs shows, parfois pour les touristes. Mariela Castro a en effet joué un rôle important et le fait majeur est que le gouvernement a demandé pardon pour les discriminations que les homosexuels avaient subies. Certains membres du casting font partie d’une génération de gays qui a été harcelée, certains ont été emprisonnés. Ils ont eu des vies très difficiles à cause de l’Etat et de leurs familles. Cuba reste un pays macho et les choses ne changent pas si vite que ça. Ça va dans le bon sens mais ce n’est pas encore la panacée.

Vous avez demandé à ce que les chansons ne soient pas sous-titrés. Pourquoi? Quand j’ai écouté les chansons, je ne comprenais les paroles mais j’ai compris les émotions brutes qui étaient dans ces chansons. Je n’ai pas choisi les chansons en fonction de la progression de l’intrigue. Je voulais que les spectateurs voient la sueur, voient les veines dans le cou, se rendent compte de la force de ces performances. Sans être distrait.e.s par les sous-titres.

Le film a-t-il été montré à Cuba? Oui, lors d’un festival à La Havane, avec deux mille personnes qui y ont assisté. Il y a même eu une deuxième projection. Nous avons reçu une demande par le distributeur officiel, mais le problème à Cuba c’est que les copies pirates sont déjà en circulation et je sais que mon film a été « non officiellement » distribué! C’est la réalité de Cuba, il faut l’accepter.