La dernière maison de l’écrivain gay noir américain, James Baldwin, à Saint-Paul de Vence, dans les Alpes Maritimes, est un lieu de pèlerinage pour tous les amateurs de sa littérature. Elle a été le témoin du passage de grands noms du monde de la littérature et de la musique: Nina Simone, Joséphine Baker, Miles Davis ou encore Ray Charles pour lequel James Baldwin composa plusieurs musiques. Mais cette bastide est sur le point d’être défigurée.

En effet, après avoir faillie être rasée par des promoteurs immobiliers, elle a été sauvée de justesse par les Bâtiments de France. Elle sera tout de même « réhabilitée et intégrée au projet de construction de 18 logements répartis sur trois bâtiments et d’une piscine. » En novembre 2014, un pan du mur d’enceinte a été détruit, pour permettre à des engins de chantier de se frayer un passage jusqu’à la bâtisse. Dans le même temps, celle-ci était amputée de ses deux ailes, conformément à ce qui était prévu sur le permis de construire.

Une militante a décidé de prendre les choses à bras le corps.

SHANNON CAIN, UNE MILITANTE QUI NE LACHE RIEN
Shannon Cain, une écrivaine militante féministe, a lancé une pétition il y a trois mois, puis a monté une association nommée Fondation James Baldwin, dans l’espoir de racheter la maison de James Baldwin aux promoteurs immobiliers ou se faire entendre par le ministère de la Culture, afin qu’il la place sous sa tutelle durable. Suite à des litiges avec la famille Baldwin, qui lui dénie le droit d’utiliser le nom de Baldwin pour son association,  le site a été fermé momentanément.

Contactée par Yagg, la mairie de Saint-Paul de Vence dit être « séduite par le projet […], et souhaite soutenir moralement  » la démarche de cette militante qui s’inscrit dans un « devoir de valorisation culturelle de la ville ». Malheureusement, la ville n’a plus aucun pouvoir décisionnel sur l’avenir de cette demeure historique. A la mort de l’écrivain, sans héritier, elle est revenue à la descendance de sa précédente propriétaire. Elle a depuis été vendue à SOCRI, une société spécialisé dans l’investissement immobilier.

Shannon Cain a décidé, la semaine dernière, de passer à l’action façon «activiste» : elle s’est installée dans la maison de James Baldwin, en toute illégalité.

Plus de dix jours se sont écoulés depuis et la militante veut mettre à profit son action pour faire un maximum de bruit, réveiller les autres militants de par le monde, LGBT, noirs, droits civiques, artistes, etc.

Suite à ce « squat », elle a écrit un manifeste « artistique et militant », dont voici un extrait:

«Les sept derniers jours, j’ai occupé sa  maison abandonnée, j’ai dormi, j’ai travaillé et écrit dans le chambre dans laquelle il [James Baldwin] a vécu, aimé, et où il est mort.

J’ai occupé la maison de cette icône des droits civiques américains dans une performance à la fois artistique et politique. Avec ce sit-in en solitaire, j’espère démontrer le pouvoir de chacun de changer le monde.

Je pense au promoteur de la société immobilière qui a fait exécuter le plan illégal de destruction des ailes, qui a ordonné la destruction du patios, qui a fait démolir les anciennes écuries en pierre. Qui a fait brûler le vieux Cyprès. Qui a abandonné la maison et ces magnifiques fresques italiennes du XIXème siècle, ces fenêtres et ces portes qui se sont ouvertes année après année. A lui, je lui dis: suce ma bite.»

La mairie, qui « soutenait moralement » l’initiative de base de l’association, regrette finalement cette « action violente » et ne comprend pas pourquoi cette militante a ressenti le besoin d’occuper les lieux. Contacté, le centre LGBT de Cote d’Azur, qui s’était saisi du sujet il y a quelques semaines et qui avait écrit à de nombreuses autorités pour les inciter à sauvegarder la maison, n’a pas souhaité pas se positionner pour le moment n’ayant « que peu d’éléments précis dessus pour l’instant ».

UNE MILITANTE SEULE CONTRE TOUS
Après dix jours, à être physiquement toute seule, sans eau courante ni électricité, hier, mercredi 29 juin, alors qu’elle était partie acheter de quoi se nourrir, elle s’est retrouvée face à des ouvriers, très probablement envoyés par la société immobilière, qui commençaient à emmurer les accès à la bastide. Elle a constaté que ses affaires personnelles avaient disparues. Elle apprendra quelque temps après que la société a loué une chambre d’hôtel à son nom.

Cherchant un soutien auprès de son association, elle apprend que cette dernière l’a désavouée, par le biais d’un mail virulent envoyés à tous les donateurs et soutiens du projet. Dans ce mail, ils l’accusent d’avoir « agi en solitaire »,  d’avoir diffusé « des informations trompeuses au sujet de notre organisation et a insinué que la famille Baldwin est non pertinente. » Quand Yagg lui demande la raison de cet abandon, elle avoue ne pas comprendre leur réaction. « La semaine dernière, ils me soutenaient, affirme-t-elle. La police est venue, et je devine que peut-être qu’ils ont eu peur ». Elle nous raconte qu’elle a reçu un mail le lendemain annonçant qu’elle était plus liée à l’association. Les mots de passe confidentiels d’accès au site de l’association ont été changés, pour que Shannon n’ait plus aucune relation avec la « Fondation James Baldwin »

Aujourd’hui, Shannon Cain ne lâche rien. Elle va rester à Saint-Paul de Vence, logée quelque temps dans un couvent. Elle invite tout le monde « à marcher [en direction de la bastide de James Baldwin] et de détruire les grues” des promoteurs immobiliers.  Le soutien qu’elle reçoit de la presse (Nice-matin notamment) depuis hier matin et de ses proches est un « magnifique éclaircissement » pour elle, qui ne souhaite en rien abandonner. « Les prometteurs ont peur de moi désormais, ils savent que je suis sérieuse », nous confie-t-elle.

Elle accuse également les Bâtiments de France d’avoir autorisé SOCRI, la société immobilière propriétaire des lieux, à détruire les ailes de la maison: « Là où se situait le bureaux ou James Baldwin travaillait ». Pourquoi selon elle ? « Les promoteurs sont très riches »…

« HIS PLACE IN PROVENCE  »
Dans un post publié hier après-midi sur son compte Facebook, elle annonce officiellement se retirer de « l’équipe anciennement appelé Fondation James Baldwin ». Elle s’excuse même auprès des donateurs du choix de ces collaborateurs. « Ce fut une erreur. Je suis très, très désolée. Nous nous sommes réunis par la passion et les circonstances, nous nous connaissions pas depuis longtemps ». Cette mésaventure reste dernière elle, et souhaite aller de l’avant. Elle annonce la formation de « His place in provence ». « Cette structure fonctionnera avec une pleine transparence financière, affichant publiquement un budget de fonctionnement et les rapports de revenus et de dépenses régulières. Un site arrivera bientôt ».
S
hannon Cain, épuisée mais plus que jamais combattante, a confié à Yagg: « Tout le monde veut un morceau de l’héritage James Baldwin. Les gens – incluant la famille Baldwin – sont très intéressés à faire de l’argent sur son héritage. Il y a beaucoup de gens à travers le monde qui gagnent leur vie grâce à ses œuvres – cinéastes, universitaires – et donc quand une personne comme moi arrive avec des intentions pures, tout le monde la soupçonne d’être intéressée seulement pour l’argent, ou la gloire personnelle ». Le feuilleton n’est pas terminé.

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