La première Paris Black Pride se tiendra les 15, 16 et 17 juillet prochains à Paris. Contrairement à ce que le nom peut laisser à entendre, il n’y aura pas de défilé, mais plusieurs soirées et des rendez-vous conviviaux et militants.

Lorsque nous annonçons l’événement sur Yagg il y a quelques jours, beaucoup font part dans les commentaires de l’article ou sur les réseaux sociaux de leurs interrogations ou de leur scepticisme sur l’initiative. Quelques jours plus tard, nous rencontrons Johan Amaranthe et Brian Scott Bagley, deux des organisateurs de la Paris Black Pride, aux côtés de James Davis, Nawo Crawford et Ariel Djessima-Taba. Ils s’attendaient aux critiques ou aux doutes et se disent ravis de pouvoir y répondre point par point.

Ils nous racontent d’abord la genèse du projet, composé à l’origine uniquement de soirées.  « James Davis est un diplomate américain, qui a vécu 5 ans à Paris. Proche du Center for Black Equity, il a voulu importer la Black Pride à Paris, Paris étant l’une des villes avec la plus nombreuse communauté noire en Europe, raconte Johan Amaranthe. Il a d’abord pris contact avec des promoteurs de soirées, Fouad pour la BBB, Carlos pour la Ebony et Maeva pour la Black and White. Ils nous a contactés pour trouver un hôtel d’accueil. Quand nous nous sommes rencontrés avec Brian, nos énergies se sont connectées. J’avais envie d’aller au delà du projet tel qu’il était. Je voulais que la culture et la réflexion soient présentes en plus de la fête et que ça soit totalement LGBT. »

DÉDIÉ A JOSEPHINE BAKER ET JAMES BALDWIN
PAris Black PrideLouis-Georges Tin et Audrey Pulvar ont accepté d’être parrain et marraine de l’événement (Lire Entretien croisé Louis-Georges Tin et Audrey Pulvar). En plus des trois soirées, il y aura une expo, une projection de documentaires, des rendez-vous conviviaux, ainsi qu’une journée de débats, animée par Nawo Crawford, avec des universitaires, des militant.e.s. Deux tables rondes avec deux sujets, le premier sur l’identité LGBT noire et le second sur la solidarité internationale pour les LGBT, réuniront universitaires et militant.es. Ce panel de discussion se tiendra au Carrousel de Paris, lieu mythique où Bambi et sa bande ont commencé leur carrière. Un lieu qui a également appartenu à Joséphine Baker, l’une des deux personnalités à qui la manifestation est dédiée, avec l’écrivain James Baldwin.

Brian est intarissable sur la chanteuse franco-américaine: «Josephine Baker, qui aurait eu 110 ans cette année, était, est et sera toujours une icône pour les LGBT noir.e.s et pour tout le monde, s’enthousiasme-t-il. Et elle faisait partie de la famille, elle était bisexuelle. Ce n’est pas un secret non plus que son dernier mari faisait partie de la communauté LGBT aussi.» Il l’admire tellement qu’il a l’a même interprété sur scène, dans son fameux costume avec la ceinture de bananes.

«James Baldwin, cela semblait logique aussi, rajoute Johan Amaranthe. On parle beaucoup de lui dernièrement, il y a eu tout un cycle de conférences sur lui.» Et tous deux «ont apporté leur pierre à l’histoire de Paris», précise-t-il.

Pourquoi pas le mot gay dans le nom Paris Black Pride? « Nous nous sommes inspiré du circuit de Center for Black Equity », répond Johan Amaranthe. En général, les événements se nomment de la manière suivante: le nom de la ville, puis « Black Pride ». Nous avons d’abord pensé à rajouter le mot Gay, mais la présidente de l’association, Nawo, nous a fait remarquer qu’elle est lesbienne pas gay. Dans le monde anglo-saxon « gay » peut remplacer LGBT, mais ici ce n’est pas le cas. »

« Quand on parle de Fierté ou de Pride à cette époque de l’année, tout le monde sait de quoi il s’agit », complète Brian. « On a a fait le choix de garder ce nom, mais dans tout ce que nous ferons ou tous les textes que nous présenterons, il sera évident que nous nous adressons d’abord à un public LGBT », renchérit Johan.

Brian Scott Bagley: «Moi je suis toujours allé à la gay pride. Pourquoi ceux qui vont à la gay pride ne viendraient pas nous soutenir?»

A celles et ceux qui doutent de l’utilité d’une telle manifestation, Brian veut répondre avec pédagogie: «Je suis très fier de mon héritage afro-américain, native american, irlandais. S’il y avait une asian pride, je serais là, avec mes amis.» Puis il utilise une métaphore: «Il y a chez toi et chez moi. Parfois je viens chez toi, on fait la cuisine, on s’amuse. Et je suis bien chez moi et j’ai besoin que tu viennes me voir aussi parfois. Alors je t’invite chez moi. Avec la Paris Black Pride, j’ai envie de dire: « regarde les choses qu’on a vécues et apprends ». Moi j’ai toujours été à la gay pride. Pourquoi ceux qui vont à la gay pride ne viendraient pas nous soutenir? Et ceux qui parlent de « white pride », « est ce que je dois vraiment répondre à ça? ». Brian fait référence à la réaction de Robert Ménard, maire affilié FN de Béziers, qui ne rate jamais aucune occasion de dire des horreurs, suite à notre article.

robert menard white pride

D’autres se montrent plus enthousiastes fort heureusement, à l’image de Lou Constant-Desportes, rédacteur en chef du site AFROPUNK (qui organise également le festival du même nom), qui résume bien l’intérêt de l’événement: «A priori c’est une bonne nouvelle, si c’est fait avec passion et sincérité. Les problématiques auxquelles font face les queers noirs ont des spécificités et leurs luttes sont à l’intersection des luttes contre le racisme at contre l’homophobie. Il est donc naturel que les LGBTQ noirs s’organisent pour créer des espaces où ils peuvent se réunir, être en sécurité, s’exprimer, être eux-mêmes.» La démarche d’AFROPUNK n’est pas sans rappeler celle de la Paris Black Pride, d’ailleurs: «Après des siècles à devoir ménager la fragilité de ceux qui perpétuent (consciemment ou inconsciemment) les oppressions, à ne pas pouvoir être trop fermes dans les dénonciations pour ne pas être traités de communautaristes (voire pire), nous faisons partie d’une génération d’activistes qui souhaitent pouvoir dénoncer ces systèmes sans avoir à s’en excuser.», explique Lou Constant-Desportes.

Le DJ et styliste Kiddy Smile soutient également la Paris Black Pride, à laquelle il compte bien se rendre. «La Black Pride se met en opposition à la Gay Pride traditionnelle, c’est plus une pride pour les gens de couleur et celles et ceux qui ne se reconnaissent pas vraiment dans le flux de la Pride pour les gays blancs. Je trouve ça très bien parce que notre identité de gens de couleur est très importante au sein de cette communauté, qui n’est pas souvent représentée ou quand elle l’est c’est toujours de façon fétichisante.»

Franck Doucet, 22 ans, Etudiant en science politique à l’Université Paris 8, sera également de la partie: «Ce sera l’occasion d’exprimer les spécificités de la position sociale des personnes homosexuelles noires qui endurent à la fois le racisme et l’hétérosexisme. Soutenir la « Paris Black Pride », c’est être pour la visibilité, la représentation politique, des personnes homosexuelles non-blanches. C’est aussi l’occasion pour nous d’évoquer les enjeux de la visibilité politique des « homosexuels non-blancs» au sens plus large.

Kiddy Smile estime nécessaire que tout le monde s’y intéresse et pas seulement les noir.e.s: «C’est une bonne plateforme pour pouvoir éveiller les personnes à la peau blanche à nos revendications. Ils doivent comprendre que c’est une chose pour laquelle on est encore oppressé même au sein de notre communauté. Soutenir la Black Pride, c’est une façon de montrer déjà qu’on a une sensibilité aux problèmes que les gens de couleur et homosexuels pourraient rencontrer dans la société et au sein de la communauté homosexuelle. »

Kiddy Smile: «Soutenir la Black Pride, c’est une façon de montrer déjà qu’on a une sensibilité aux problèmes que les gens de couleurs et homosexuels pourraient rencontrer dans la société et au sein de la communauté homosexuelle. »

Et il y a du travail de ce côté-là, estime Franck Doucet: «L’objectif est de protester pour une inclusion significative des homosexuel-le-s non blanc-he-s dans les médias (de masse) gays, aussi bien au niveau des représentations sur les couvertures qu’au niveau des sujets à l’intérieur des pages de magazines. Étant donné que les apparitions exceptionnelles d’«homosexuels non-blancs» (plus particulièrement d’«homosexuels noirs») dans la presse gay se réduisent à des thèmes spectaculaires tendancieusement exotiques qui sont également diffusés par la presse généraliste. Au-delà des médias de masse, c’est l’ensemble de la culture dominante qui diffuse une représentation blanche de l’homosexualité. Dans la représentation dominante, l’homosexualité est pensée comme étant d’abord blanche, et les personnes noires sont pensées comme étant d’abord hétérosexuelle.»

CRÉER UN VRAI MOUVEMENT
Une fois le week-end passé, Johan, Brian, Nawo et Ariel ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. L’idée est de créer un mouvement. Johan: « Je n’ai pas envie de faire un one shot. J’aimerais m’inspirer de ce que fait la UK Black Pride. Ils se sont vraiment installés dans le paysage. Ils font un travail d’intérêt public en travaillant sur le plan social, notamment avec des personnes en difficulté car rejetées par leurs familles en raison de leur orientation sexuelle. Je suis persuadé que ce sont des situations qui existent ici aussi.»

«Il n’y a pas que la famille, il y a aussi les amis, l’entourage, ajoutent-ils en choeur. Si on habite dans un quartier difficile, il peut y avoir une forte pression. On peut assez vite tomber dans la violence. Souvent, le virage final pour ces personnes, c’est le suicide. C’est pour ça que nous aimerions nous rapprocher du Refuge.»

«Une fois que notre événement sera terminé, nous rencontrerons divers acteurs et nous mettrons en place une stratégie, notamment sur les questions de santé – L’un de nos vice-président, Ariel, est d’ailleurs président d’Afrique Arc en Ciel, qui fait un énorme travail de ce côté-là. »

Un point qui fait écho à ce que souhaite dénoncer Franck Doucet, l’étudiant en science politique à l’Université Paris 8: «Dénoncer l’absence de visibilité des «non-blancs», c’est aussi dénoncer l’absence de traitement des questions relatives à la position sociale des « homosexuels non-blancs » dans les programmes politiques tels que la lutte contre l’homophobie et plus particulièrement la lutte contre le VIH/Sida. Par exemple, aux Etats-Unis, les récentes estimations sur les taux de dépistages du VIH révèlent d’importantes disparités entre les « homosexuels non-blancs » et les « homosexuels blancs ». Si le mouvement LGBT est inclusif comme il se prétend, alors qu’il reprenne en compte les particularités des personnes non-blanches.»

Dans l’esprit de Brian Scott Bagley, il faut faire encore et toujours de la pédagogie:  « Je suis fier d’être américain. J’ai appris une partie de notre histoire à l’école, l’histoire noire, à travers le Black History Month. C’est quelque chose que tout le monde devrait apprendre: la vraie histoire de Paris. Paris ce ne sont pas que les blancs, que le Roi Soleil, que Marie-Antoinette. Ce sont les algériens, les africains , les juifs, tout le monde. J’ai déjà fait quelques interventions dans des écoles pour dire: « regardez, il y a une autre Histoire, qui n’est pas une « autre » Histoire, qui est juste l’Histoire. »

Le travail doit se faire notamment en direction de la communauté noire. « L’homosexualité n’est pas une importation européenne, comme on veut souvent le laisser penser, notamment en Afrique », souligne Johan Amaranthe, qui veut que les noirs LGBT « sachent qu’ils ne sont pas seuls » «Nous voulons les encourager à prendre Il fleur courage à deux mains et à aller voir les associations. Il y a beaucoup d’interrogations, qui ne sont pas fondées et qui font qu’on ne fait rien. Parce qu’on pense qu’il n’y a rien pour nous. Alors qu’il y a des associations qui font un travail immense, sans distinguer la couleur de peau. »

Johan Amaranthe, Paris Black Pride: « L’homosexualité n’est pas une importation européenne, comme on veut souvent le laisser penser, notamment en Afrique »

Il cite son propre exemple: « J’habite pas très loin du Centre LGBT. Je sais où il est, mais je n’avais jamais franchi sa porte. Je suis bien inséré socialement, je suis bien entouré, sur le plan médical, je suis bien suivi. C’est dans ces dernières semaines, dans l’élan de ce projet que je me suis dit, on a besoin du soutien officiel du Centre LGBT. Je me suis présenté. Nous avons été très bien accueillis. Ils nous ont parlé d’Afrique Arc en Ciel. Je ne savais pas que cette association existait. Et franchement je n’avais pas le droit de savoir qu’ils n’existaient pas, vu le travail qu’ils font. Je pense qu’il y a des gens qui ont besoin d’aide et qui peuvent trouver de l’aide et de l’information au Centre. Quand j’attends pour une réunion ou un rendez-vous au Centre, je regarde qui rentre et qui sort et je vois très peu de gens issus des minorités.

L’objectif, c’est une campagne de sensibilisation pour dire: « il y a des gens pour vous aider, nous sommes là pour vous aider ».

Brian Scott Bagley balaie d’un revers de main les accusations de communautarisme: « Ce débat en France me choque. A l’école j’étais toujours dans les festivals des grecs, des juifs. Chaque année, j’ai fêté Hannuka, Noël et Kwanzaa. Ca m’a nourri. C’est grâce à la communauté qu’on apprend des choses, qu’on grandit. Pourquoi avoir peur?», interroge-t-il.

Johan Amaranthe va dans le même sens: «Cette critique vient surtout de l’élite, des lieux de pouvoir où des gens regardent ceux qui ont des difficultés à avoir une vie « normale », qui leur permette de s’épanouir, parce que l’Etat a des carences sur certaines choses. Donc les gens s’organisent en solidarité. Ce n’est que ça.»

Brian: «Pour moi la Paris Black Pride est juste une composante de cette magnifique et magique communauté LGBT. On ne sait pas ce qui va brancher et réveiller une personne ou une autre. Nous sommes un nouveau chapitre dans le roman de l’histoire LGBT parisienne. Il faut apporter autant d’aide que possible. Si nous pouvons en faire un peu à notre niveau, Come on!»

La Paris Black Pride défilera à la marche des fiertés de Paris le 2 juillet, aux côtés d’Afrique Arc en Ciel (à la 54ème place). L’occasion, en attendant le 15 juillet, d’aller les soutenir, de danser, de discuter ou comme proposait James Brown, de le crier bien fort: « I’m black and I’m proud »!

 

« L’AVIS DE LOUIS-GEORGES TINLouis-Georges-Tin-Yagg carre
La Paris Black Pride est une occasion formidable de travailler ensemble sur les discriminations croisées et de favoriser la convergence des luttes. Racisme et homophobie ont évidemment des points communs, et on a bien vu, par exemple, comment les préjugés homophobes et raciaux ont retardé dans le monde la mise en oeuvre des politiques de prévention sida, avec les conséquences dramatiques que l’on sait. C’est l’occasion aussi de célébrer des personnalités comme Joséphine Baker, James Baldwin, Angela Davis, Alice Nkom, Desmond Tutu, Christiane Taubira, et tant d’autres qui ont apporté énormément à la fois à l’égalité entre noirs et blancs et à l’égalité entre homos et hétéros. J’invite toutes les personnes qui luttent pour la justice à soutenir cette initiative remarquable! »