La neuvième édition du festival parisien Jerk Off, qui doit avoir lieu en septembre, ne s’annonce pas sous les meilleurs auspices. L’équipe organisatrice fait face à une sérieuse coupe dans son budget, qui l’a contrainte à lancer un appel à dons. Elle a fait savoir que la région Ile de France ne participera pas au financement de cette édition, une première alors que l’événement était soutenu de longue date. Le festival, temps fort des cultures queer & alternatives à Paris, est-il le seul dans ce cas de figure? Quel sort la région réserve-t-elle aux associations LGBT et de lutte contre les discriminations, alors que l’Ile de France est désormais passée à droite? Yagg a enquêté.

Pour comprendre le retrait de la région du financement de Jerk Off, il faut comprendre comment était financé le festival: «Notre situation est un peu étrange, résume à Yagg David Dibilio, le programmateur de l’événement. Jerk Off est un événement culturel, mais quand nous avons été voir la région il y a six ans, on nous a dit que la Culture n’avait pas de moyens pour nous financer. C’est comme ça que l’on a été orienté vers un appel à projets sur la lutte contre les discriminations et pour l’égalité entre les hommes et les femmes.» Au même titre que de nombreuses associations aux objectifs très divers, Jerk Off a répondu à ce programme qui finance ou a financé entre autres l’Association des Parents Gays et Lesbiens (APGL), le Tournoi international de Paris organisé chaque année par la Fédération Sportive Gaie et Lesbienne (FSGL), mais aussi des projets de lutte contre les violences liées au genre, contre les discriminations au logement ou encore autour du handicap.

«SILENCE RADIO»
En juillet 2015, la subvention de la région versée à Jerk Off était de 15 000 euros… soit la moitié du budget du festival. Mais l’accession de Valérie Pécresse à la tête de la région en décembre 2015 a changé la donne. 2016 est alors annoncée comme une année de transition et l’équipe de Jerk Off apprend que le programme va être interrompu. Sera-t-il reconduit? Impossible d’en être certain: «Actuellement, nous n’avons aucun interlocuteur, on se sent lâché, pas considéré, déplore David Dibilio. Nous n’avons reçu aucune information, obtenu aucun rendez-vous.» Après plusieurs tentatives, il a tout de même réussi à rencontrer Frédérique Dumas, présidente de la Commission culture, qui lui a fait part de son enthousiasme face au projet du festival. «Mais malgré cette écoute attentive, elle ne peut rien faire pour Jerk Off: le budget de la culture est déjà bouclé.» Quant aux politiques de luttes contre les discriminations, ils sont aux abonnés absents, d’après David Dibilio. Si l’appel à projets est tout de même reconduit, il craint qu’il ne soit de toute façon très amoindri.

«Ce n’est pas la même décision que celle du char de la Marche des fiertés», insiste David Dibilio, en faisant allusion à la confirmation de Valérie Pécresse que la région n’aurait pas de char lors de la Marche des fiertés de Paris le 2 juillet prochain.

«Là, on ne dit rien, on supprime le programme en silence, sans que ça se sache. Ça ne se verra pas… à moins qu’on en parle.»

La déception est d’autant plus grande, et le coup difficile à encaisser que David Dibilio voyait un réel intérêt à cet appel à projets: «C’était un programme très vaste et très bien fait, qui permettait une convergence entre des associations très différentes», explique-t-il. Jerk Off sort d’ailleurs du lot dans la liste des associations, participant autant à la visibilité des thématiques LGBT et queer dans l’espace public, qu’à une dynamique de diversité culturelle. «Idéalement si on pouvait être financés par un appel à projets de lutte contre les discriminations et par la culture, ça ferait plus d’argent, mais ce serait surtout complètement logique, assure David Dibilio. Nous sommes autant légitimes dans un champ que dans l’autre.» S’il dénonce le «silence radio» de la région, David Dibilio a pu constater que la ville de Paris a elle répondu présente. «Nous avons eu un rendez-vous avec le cabinet d’Anne Hidalgo. Non seulement nous avons été écoutés, mais la mairie a rallongé sa subvention.»

La prochaine édition du festival aura lieu du 15 au 24 septembre et cette suppression aura des effets certains, puisque David Dibilio prévoit de réduire la voilure: «Une édition plus courte, avec moins d’événements. On va rogner sur la quantité et privilégier la qualité… Et penser l’année d’après.»

Qu’en est-il d’autres associations LGBT? L’APGL, par exemple, a obtenu un financement de 8 000 euros en 2015. Contactée par Yagg, l’association affirme qu’elle n’a pas eu davantage d’informations concernant la reconduction de l’appel à projets et n’avoir «reçu aucune information depuis la nouvelle mandature de la Région».

CE QUE L’ON SAIT DU FUTUR APPEL A PROJETS
Lors de la conférence de presse de l’Inter-LGBT pour la Marche des fiertés qui s’est tenue ce jeudi 23 juin, le Vice-président du Conseil régional chargé des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative Patrick Karam a évoqué l’appel à projets pour la lutte contre les discriminations qu’il mettra en œuvre prochainement, insistant sur la mise en place «d’une forme nouvelle de lutte». Questionné par Yagg pour plus de précisions, l’élu LR a affirmé ne rien pouvoir dévoiler de ce programme pour le moment. Il a affirmé toutefois qu’il sera différent à bien des égards de l’appel à projets auquel prétendaient les associations sous l’ancienne mandature, et a laissé entendre que ce nouveau dispositif servira un objectif de «réponse pénale» aux discriminations et de «tolérance zéro». Difficile de voir comment Jerk Off pourrait correspondre à ce type de critères…

D’après le service presse du Conseil régional que Yagg a contacté, les appels à projets doivent être lancés à la rentrée «après l’adoption d’un rapport sur la lutte contre les discriminations.» Affaire à suivre…