C’est un statut de Pierre Serne posté sur Facebook qui a mis le feu aux poudres. En quelques phrases, l’élu EELV au Conseil régional révèle qu’une réunion a eu lieu hier 23 juin réunissant les membres de l’Inter-LGBT et deux représentant.e.s du cabinet du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve. Une réunion exceptionnelle au cours de laquelle les associations de l’Inter-LGBT se sont vues proposer de reporter la Marche des fiertés de Paris à une date ultérieure à l’Euro 2016, pour des raisons de disponibilité des forces de l’ordre pour assurer la sécurité.

UNE RÉUNION D’URGENCE… À UNE SEMAINE DE LA MARCHE
En pleine préparation de la Marche des fiertés avec la Préfecture, l’Inter-LGBT n’a pas souhaité communiquer sur la tenue de cette réunion exceptionnelle. Contacté par Yagg, Pierre Serne – qui y a assisté – en explique l’origine: «Hier, Jérôme Beaugé, co-président de l’Inter-LGBT, a été invité au ministère de l’Intérieur où il a rencontré Bernard Cazeneuve, qui lui a soumis la proposition de reporter la Marche des fiertés. Sachant qu’il n’était pas mandaté à donner une réponse au nom de l’Inter-LGBT sans en référer aux associations qui la composent, il a donc convoqué une réunion d’urgence.». Réunion qui s’est tenue hier soir en présence de deux représentant.e.s du cabinet de Bernard Cazeneuve.

«Deux membres du cabinet du ministre ont exprimé avec moult circonvolutions qu’ils n’étaient pas certains de pouvoir assurer la protection et la sécurité des participant.e.s à la Marche des fiertés le 2 juillet prochain, et ont assuré que la marche n’est pas moins prioritaire que l’Euro… mais que quand même, c’est l’Euro, résume avec ironie Pierre Serne. D’où cette proposition de décaler la Marche à une date ultérieure à l’Euro. Devant l’impossibilité de placer la marche au même moment que le 14 juillet, ou durant la période de juillet-août, il est apparu que cette décision entraînerait un report au plus tôt en septembre prochain. Le conseiller régional EELV a souhaité intervenir pour rappeler son expérience de membre de l’Ilga-Europe: au cours de ces dernières années, il a participé à plusieurs gay prides dans des capitales d’Europe de l’Est où ces marches sont régulièrement et encore aujourd’hui menacées, empêchées, voire tout bonnement annulées. Pierre Serne raconte que la comparaison fait mouche: «Ils l’ont visiblement mal pris, et ont trouvé ça humiliant», relate l’élu qui assume néanmoins le parallèle la France et certains pays qui contreviennent aux droits des personnes LGBT à se réunir et à manifester.

UN REPORT INJUSTIFIÉ?
«J’ai pris la parole avant tout pour dire que ça posait un problème politique, explique Pierre Serne. D’autres associations se sont aussi exprimées pour faire valoir le problème financier et matériel que provoquerait un tel report.» Un report difficile à justifier par rapport à la tenue de l’Euro selon lui: «Le samedi 2 juillet, il n’y a qu’un match, il est à Bordeaux à 21h, et il ne concerne même pas l’équipe de France», s’agace-t-il. Les représentant.e.s du cabinet de Bernard Cazeneuve se sont défendus, selon lui, de toute volonté d’interdire la Marche à proprement parler. «À partir de là, on a observé un changement de ton et on nous a fait comprendre que tout serait mis en œuvre pour assurer notre sécurité le jour venu.» Les associations de l’Inter-LGBT ont finalement voté et ont opposé un non franc et massif à la proposition de reporter la Marche à une date ultérieure, avec seulement trois abstentions.

FAIRE PORTER LA RESPONSABILITÉ AUX ASSOCIATIONS LGBT EN CAS D’INCIDENT
Cette manœuvre a été perçue de façon «violente» par plusieurs associations, explique Pierre Serne. Derrière les propos du cabinet du ministère, elles y ont vu une tentative de leur faire endosser une responsabilité qui n’a pas être la leur: «Ce n’était pas le discours du ministère, mais il peut être lu comme tel: on nous a dit qu’il y a une menace extrêmement forte, que notre sécurité et notre protection ne sont pas garanties, et que, en gros, si nous maintenons la Marche des fiertés au 2 juillet et qu’il se passe quelque chose de grave, ce sera aussi de notre responsabilité.» Un renversement de logique très grave selon Pierre Serne: «Dans le droit à manifester, il n’y a pas à nous faire porter la responsabilité de notre propre protection.» L’élu EELV a une hypothèse sur les raisons de cette proposition du ministère:

«Mon analyse, c’est que comme ils ont réussi à faire décaler la marche d’une semaine, ils se sont dit pourquoi ne pas tenter le coup.»

«On est tout à fait conscients que nous avons atteint un niveau de menaces très fort et s’il faut revoir certaines choses, c’est d’accord. Mais un report ou une annulation, c’est inenvisageable politiquement. Deux semaines après Orlando, ce n’est pas possible. Cette marche a été placée sous le mot d’ordre des droits des personnes trans, alors même que le changement d’état civil est actuellement discuté au Parlement. Nous avons une dernière fenêtre de tir pour nous exprimer, on ne peut pas envisager de repousser la marche des fiertés en septembre!»

LA RÉACTION DU MINISTÈRE
Contacté par Yagg, le cabinet de Bernard Cazeneuve confirme avoir rencontré Jérôme Beaugé et avoir assisté à la réunion d’urgence de l’Inter-LGBT. Il assure que l’enjeu de cette proposition est avant tout d’assurer au mieux la protection des participant.e.s: «Il n’a jamais été question d’annuler la Marche des fiertés, insiste le cabinet du ministre. La menace terroriste actuelle et la concomitance entre l’Euro et la Marche des fiertés rendaient très difficiles les conditions d’intervention des forces de l’ordre.» Les associations présentes hier soir ont néanmoins fait part de leur colère en voyant que, pour la seconde fois, la Marche des fiertés risquait d’être repoussée. «Les arguments des associations de l’Inter-LGBT étaient tout à fait entendables», reconnait le cabinet du ministre. «Cela relevait plus de l’incompréhension. On nous a dit “vous préférez le foot!”, mais ce n’est pas le foot, le sujet. On ne protège pas le foot, mais les gens.»

Le sort de la Marche des fiertés de Paris est donc désormais entre les mains de l’Inter-LGBT et de la Préfecture qui travaillent actuellement au renforcement de la sécurité de l’évènement, qui aura bien lieu le samedi 2 juillet.