Lors de la semaine de Pride à Tel Aviv (Lire Reportage: Tel Aviv Pride, Fierté ou «pinkwashing»?) le militant Shai Doitsh (photo ci-dessous), ancien président de l’association The Aguda, a invité les journalistes présents à le suivre pour un tour de l’histoire des droits LGBT en Israël, en partant de la toute première maison construite à Tel Aviv jusqu’au parc Meir (Gan Meir), devant le Centre LGBT de la ville, où se trouve le mémorial pour les triangles roses.

 

shai doitsch aguda tel aviv

L’Etat d’Israël est né en 1948. Il a succédé au mandat britannique pour la Palestine. Créé dans l’urgence, Israël a dû reprendre les lois héritées des britanniques pour former son corpus législatif. Et parmi ces lois, figurait la pénalisation des rapports sexuels entre hommes. Selon Shai Doitsch, cette loi n’a jamais été appliquée. « Personne n’est allé en prison parce qu’il était gay. », affirme-t-il. Il n’empêche, la loi est là.

En 1975, six personnes créent l’association The Aguda (« l’association » en hébreu) pour y remédier. «Leur but était de faire supprimer la loi et de dissoudre l’association ensuite», explique Shai Doitsh. Au début, ils ont organisé beaucoup d’événements communautaires, ils ont mené quelques actions, comme poursuivre les propriétaires qui ne voulaient pas louer aux homos.»

Pour supprimer la loi, en revanche, les militant.e.s se heurtent à un obstacle de taille, auquel sont toujours confrontés les militant.e.s d’aujourd’hui: le système politique israélien. Israël est une démocratie parlementaire où les députés sont élus à la proportionnelle. «Il y a beaucoup de partis conservateurs. Il y a toujours l’un d’entre eux dans les coalitions gouvernementales. Donc aucune chance de faire passer une loi», indique Shai Doitsh.

DEPENALISATION EN DOUCE
« Il a donc fallu un peu tricher », raconte le militant: « Chaque année pour faire voter le budget, le gouvernement demande aux différents partis ce qu’il leur faudrait pour voter le budget. Ça s’appelle la loi des accords [Bill of arrangements]. En 1988, le parti Meretz (à gauche et écologiste) propose au gouvernement [dirigé par Yithzhak Shamir, du parti conservateur Likoud] de retirer une simple phrase des textes de loi du pays. Et en Israël, les députés doivent rester à la Knesset tant que la loi n’est pas votée. La loi est passée à 2h du matin, tout le monde était très fatigué. Les députés se sont rendus compte en lisant les journaux le lendemain matin qu’ils avaient voté la dépénalisation de l’homosexualité.»

Le pas suivant vers l’égalité concerne la discrimination sur le lieu de travail. En 1992, la compagnie aérienne nationale El Al perd définitivement le procès intenté par un gay qui voulait que son compagnon bénéficie des mêmes droits que les compagnes/compagnons des employé.e.s hétérosexuel.le.s. Depuis cette date, il est donc interdit de discriminer quelqu’un en raison de son orientation sexuelle sur son lieu de travail. Et puis, il y a le cas particulier de l’armée. En Israël, les hommes doivent obligatoirement servir pendant trois ans, les femmes deux ans. Au début des années 90, être gay est un motif d’exclusion des forces armées.

En 1993, lors d’un contrôle de routine, l’armée découvre que le lieutenant colonel Uzi Even vit avec son compagnon. Il est licencié. L’histoire remonte jusqu’au Premier ministre de l’époque, le travailliste Yitzhak Rabin, qui fait changer la loi. En 1995, la loi stipule désormais que les gays et les lesbiennes peuvent servir dans l’armée. Elle évolue en 1997 et spécifie désormais que tout « le monde peut servir ». En 2002, Uzi Even devient le premier député de la Knesset ouvertement gay, sous les couleurs du parti Meretz.

EUROVISION ET STONEWALL 
En 1998, deux événements majeurs vont inaugurer ce que Shai Doitsh appelle « la décennie de la visibilité ». Au début de l’année, Dana International, une femme trans, est choisie par un comité de personnalités de la télé pour représenter le pays à l’Eurovision. »Les orthodoxes sont devenus fous. », s’amuse Shai Doitsh… Jusqu’à ce qu’elle gagne.

« Elle a ramené l’honneur en Israël. Et l’honneur est une valeur importante pour nous», se souvient Shai.

Pour Ella, de l’association trans Ma’avarim (Transitions, en hébreu), le simple fait que Dana ait participé à l’Eurovision a déjà apporté beaucoup de visibilité à la communauté. «Ceci étant dit, la visibilité peut être à double tranchant. Il faut que les gens nous voient pour devenir nos allié.e.s, mais une visibilité accrue signifie aussi une plus grande vulnérabilité à la violence. Ce qui compte c’est surtout ce que fait la communauté, pas seulement la visibilité.»

https://www.youtube.com/watch?v=TuVc36TzSeI

L’année 1998, c’est aussi celle du Stonewall israélien. Le spectacle de drag-queens Wigstock, qui se tenait un vendredi après-midi a été interrompu par la police, qui entendait faire respecter Shabbat. Les spectateurs ne se sont pas laissés faire et ont remarqué que les policiers portaient des gants, censé les protéger du VIH. Pour protester, celles et ceux qui étaient présents se sont rendus sur la place Rabin, où ils ont dressé un rainbow flag. Quelques semaines plus tard, des militants sont revenus sur les lieux au cours d’une marche, la première Gay Pride.

A ce moment-là, la justice a déjà accordé tous les droits aux homos, sauf le mariage et la GPA « la crème de la crème » des droits. Pour les homos israéliens, il n’est toutefois pas question de demander l’ouverture du mariage… puisque le mariage civil n’existe pas dans le pays. Le combat se situe du côté de la reconnaissance.

«Des couples sont allés à Chypre, se sont mariés et ont demandé à être reconnus, raconte Shai Doitsch. Cela a été refusé. Mais un accord international entre Chypre et Israël stipule que le Israël reconnaît les mariages conclus à Chypre. La Justice a dit en substance: « ce n’est pas à la Justice de décider s’il faut accorder le mariage aux couples gays ou lesbiens, mais il faut reconnaître les mariages célébrés à l’étranger ».

Conséquence, pour se marier il faut se rendre à l’étranger. «Pour cela il fallait initialement qu’un des deux soit de la nationalité du pays où le mariage est signé, jusqu’à ce que Toronto permette à deux étrangers de se marier. Un couple gay s’est marié là bas. Il a obtenu de la justice israélienne que l’union soit reconnue.»

Que se passe-t-il en cas de divorce? En Israël, le divorce est également religieux: il est prononcé par une cour rabbinique. En 2013 un couple a poursuivi l’Etat et est devenu le premier couple israélien à être divorcé par une cour civile. « Il serait intéressant maintenant qu’un couple hétérosexuel poursuive l’Etat pour discrimination à l’égard des hétérosexuels », note malicieusement Shai Doitsch.

LA FUSILLADE DE TEL AVIV
Entretemps, un événement majeur a secoué la communauté LGBT israélienne. Le 1er août 2009, un homme cagoulé et armé fait irruption au local de The Aguda, rue Nahmani, où se tient la réunion d’un groupe de soutien aux jeunes LGBT (Lire tous nos articles sur la fusillade). Le bilan est lourd: on dénombre deux morts et 12 blessé.e.s. «Cela a été un coup de semonce pour la communauté, indique Shai Doitsch avec gravité. Les meurtres d’homos sont très peu nombreux en Israël. Cet événement a unifié la communauté. Le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, est venu au local. Le président est venu au rassemblement.»

Le militant livre en outre un souvenir personnel, qui montre que l’impact va bien au delà de la communauté:

« Ma tante ne parlait plus à ma mère parce qu’elle n’acceptait pas mon homosexualité. Cette nuit, elle a appelé ma mère pour savoir comment j’allais. »

The Aguda

Le local de The Aguda, au sous-sol du 28, rue Nahmani. 

Pour le militant, cela fait évoluer les revendications des associations. «Notre combat n’est plus pour la visibilité ni pour l’égalité, mais pour la reconnaissance et la sécurité.»

«En 2012, Aguda a fait un rapport sur l’homophobie. Un quart des personnes interrogées disaient en avoir été victimes. Jusqu’en 2012, on disait aux LGBT d’Israël de venir à Tel Aviv. Puis on a changé de discours: il faut plutôt faire progresser les droits dans tout le pays.» Côté droits, il s’agit désormais de faire entériner par le parlement ce qui a été acquis par la Justice.

La reconnaissance, c’est aussi celle de l’identité LGBT, dans un pays où la question identitaire est forcément très forte.

«Pendant longtemps, on n’acceptait qu’une seule identité en Israël. Soit on était juif, soit on était gay. Cela a changé.» Et qui dit identité dit mémoire. D’où la création en 2013 d’un monument dédié au souvenir de la  déportation homosexuelle, érigé à quelques mètres du Centre LGBT de Tel Aviv. Nous n’avons pu faire qu’une petite cérémonie à Yad Vashem, le mémorial de la Shoah de Jérusalem. C’est pourquoi nous avons voulu ce mémorial, à Tel Aviv, qui rappelle la déportation des homosexuels dans les camps nazis, et pas seulement des juifs, qu’on estime à environ 60 000 personnes».

memorial triangles roses gan meir tel aviv

Reconnaissance et sécurité, c’est ce que veut l’association trans Ma’avarim:

«Notre défi est toujours la sécurité des personnes trans, et l’accès aux soins sans préjugés et sans paperasse inutile. Ce que nous essayons le plus d’obtenir c’est la facilitation du changement de genre sur la carte d’identité, sans avoir à passer par de la chirurgie.»

L’un des prochains défis de la communauté, c’est une meilleure intégration des minorités, reconnaît Shai Doitsh et notamment celle des arabes israéliens. Cela passe par des mesures concrètes comme adapter les sites de ressources en langue arabe.

Communiquer avec les Palestiniens est plus compliqué, selon Imri Kalmann, le co-président de The Aguda: «L’association a un projet d’aide pour les demandeurs d’asile avec de l’aide sociale et légale. Nous avons essayés à plusieurs reprises d’entrer en contact avec les organisations LGBT palestiniennes, mais nous ne sommes pas parvenus à travailler ensemble, principalement parce qu’ils ne souhaitent pas travailler avec des structures financées par le gouvernement israélien. Nous essaierons encore et encore.»

ZOOM SUR LE BEIT DROR, LE «REFUGE» ISRAELIEN

beit dror israel

Photo: Beit Dror

Yael Doron (au centre de la photo), dirige depuis six ans le Beit Dror, La maison de la liberté, l’équivalent en Israël de l’association française Le Refuge. Le Beit Dror a été créée en 2002 par le ministère des affaires sociales, dirigé par un ministre ultra-religieux. Cela peut surprendre, mais pour lui il s’agissait de la santé et du bien-être des enfants.

L’établissement dispose de 14 lits et accueille aussi bien mineur.e.s que majeur.e.s, contrairement au Refuge, qui n’accueille que les plus de 18 ans. Les jeunes ne peuvent pas y rester plus de 6 mois. « L’objectif est que les enfants rentrent dans leur famille. » Dès qu’ils et elles arrivent nous commençons à intervenir auprès d’elle. » Une exception est faite pour les trans. « S’ils/elles ont nulle part où aller parce que le rejet est trop fort, ils ou elles peuvent rester jusqu’à leurs 18 ans. »

Les hébergé.e.s sont de toutes confessions. Mais doivent être en principes israéliens. « Nous avons hébergés trois palestiniens, mais c’était illégal. Normalement, ils n’auraient même pas dû être en Israël.» Pour celles et ceux qui en douteraient, la cohabitation entre ressortissants de pays/autorités ennemi.e.s s’est bien passée: «Les jeunes palestiniens côtoyaient les jeunes israéliens et ils s’en fichaient tous. Ils avaient des problèmes plus importants, témoigne Yael Doron, qui conclut: Peut-être que c’est comme ça qu’on résoudra ce conflit. En mettant les gens sous le même toit. »

Photos: Xavier Héraud