On surnomme Tel Aviv la «ville blanche», en raison de ses très nombreux bâtiments dans le style Bauhaus (style International) construits par des juifs allemands dans les années 30. Pendant la semaine de Pride qui s’est tenue du 30 mai au 4 juin, le blanc s’est sérieusement coloré d’arc-en-ciel. Lors de ces quelques jours, il était impossible de ne pas remarquer les milliers de rainbow flags accrochés dans toute la ville, aux façades d’établissements, de boutiques, aux immeubles, en plein centre, sur le vieux port de Jaffa. Comme le résume Shai Doitsch de l’association LGBT The Aguda: «Il n’y a pas de quartier gay à Tel Aviv. C’est la ville qui est gay.»

Il existe tout de même quelques lieux dédiés. En dehors des bars/clubs gay comme Shpagat ou Evita, un bout de plage, dite Hilton Beach (parce que proche de l’hôtel Hilton), a adopté les couleurs arc-en-ciel.

Hilton Beach Tel Aviv

Si cette « plage gay » est assez fréquentée en temps normal, elle est carrément bondée lors de la semaine de fierté. Au bord de la mer, essentiellement des hommes, plutôt habitués des salles de musculation. Beaucoup d’entre eux se retrouvent d’ailleurs aux événements phare de la semaine, la fête dans un parc d’attraction aquatique en dehors de la ville, aux différentes soirées (Papa, Arisa, ou la soirée de clôture géante avec Offer Nissim) et bien sûr à la marche.

Efrat TolkowskiCela explique sans doute que le thème de la Pride était cette année « Femmes pour le changement ». Un thème pour lequel Efrat Tolkowski (ci-contre), conseillère municipale, responsable de la Pride au sein de la ville, a milité: « Avec d’autres femmes lesbiennes, nous avions le sentiment que les hommes et les femmes trans avaient beaucoup été mis en avant lors des précédentes éditions. Or nous sommes au moins 50% de la communauté et nous voulions rétablir un équilibre. La Pride est un moyen de présenter la communauté au grand public. Je pense que nous avons réussi pour cette semaine de fierté. Quelque chose a changé. C’est un bon début. »

TOURISTES VS ASSOCIATIONS LOCALES
Si la Pride est une fête de la communauté LGBT locale (mais entièrement financée par la municipalité, à hauteur de un million d’euros), la ville et le gouvernement israélien veulent en faire depuis quelques années un événement touristique. Pour Nadav Peretz, de l’agence de voyages gay OUTstanding Travel, c’est assez logique. «Les touristes gays dépensent plus et apprécient des services de qualité. Ils viennent pour de longues vacances et veulent découvrir tous les « hot spots » du pays. Israël et Tel Aviv ont en général tout ce qu’un touriste gay cherche: un temps extraordinairement ensoleillé, une vie nocturne fabuleuse, de beaux mecs, de l’histoire et de la culture, une très bonne cuisine et des kilomètres de plages dorées. » Créée il y a trois ans, OUTstanding Travel fait venir 3000 touristes gays par an, dont 1000 pendant la Pride.

En 2016, le ministère du Tourisme a investi trois millions d’euros pour promouvoir la marche à l’étranger. Une campagne de promotion internationale a été lancée et un contingent de journalistes étrangers invités. Un avion repeint aux couleurs du rainbow flag devait amener des touristes d’Europe. Deux ambassadeurs de prestige, les acteurs Alan Cumming (The Good Wife, My Two Daddies) et Lea Delaria (Boo dans Orange Is The New Black), ont été invités. Une fois sur place, l’actrice n’a pas boudé son plaisir: « Apparemment il n’y aucune femme laide en Israël! », s’est-elle exclamée sur le toit de l’Hôtel de Ville de Tel Aviv, en bas duquel le Premier ministre Yitzahk Rabin a été assassiné en 1995. Alan Cumming s’est montré également très enthousiaste: «Je suis ravi d’avoir attendu jusqu’ici pour visiter Israël. Venir ici en tant que fier ambassadeur de la Pride est la meilleure des façons qu’on puisse imaginer. Je suis très honoré d’être ainsi honoré!»

Alan Cumming Lea Delaria

Pourtant, la fête a failli tourner court. Quelques semaines avant l’événement, l’association LGBT israélienne The Aguda (qui signifie justement « L’association ») a exigé que ce qui était investi pour les touristes le soient aussi pour les associations LGBT locales. « Nous avons félicité le ministre du Tourisme pour avoir compris l’importance et le pouvoir de la communauté LGBT pour attirer des touristes, mais nous avons exigé que trois millions d’euros soient aussi attribués aux besoins de la communauté et à une campagne de lutte contre l’homophobie en Israël, indique Imri Kalmann, co-président de The Aguda. Nous avons menacé d’annuler la parade si nos demandes n’étaient pas satisfaites.»

La réponse a d’abord été brutale: le ministère du Tourisme a réduit son investissement et annulé l’affrètement de l’avion-rainbow flag. Interrogée sur le sujet, la porte-parole du ministère, Anot Shihor-Aronson, assume totalement:

«A un moment donné, le mouvement LGBT a annoncé que cela pourrait devenir un événement de protestation. Nous sommes dans une démocratie. Les protestations sont tout à fait légitimes. Mais les crédits alloués étaient pour favoriser le tourisme. Un événement de protestation n’est pas un événement touristique. Nous avons décidé de revoir notre aide à la baisse.»

Prise entre deux feux, Efrat Tolkowski a fait son possible pour apaiser les choses. »Je suis allée voir le maire, Ron Huldai, pour lui dire que la Pride était un événement communautaire. Si la communauté ne voulait plus de pride, il ne fallait pas la faire. Le maire est allé négocier directement avec le ministère des Finances un budget supplémentaire pour les organisations LGBT et cela a débloqué la situation. Nous avons bon espoir que ce financement sera adopté. »

Au final, le budget du gouvernement a été en grande partie maintenu. Une satisfaction pour Imri Kalmann, qui note que « cette marche a été l’une des plus politiques depuis des années, ce qui devrait toujours être le cas ».

LA MARCHE
A Tel Aviv, la marche se déroule le vendredi, avant Shabbat, qui débute le vendredi en fin d’après-midi et se poursuit jusqu’au samedi soir. Ce 3 juin, la foule s’amasse d’abord dans le Parc Meir, là où se sont déjà tenus plusieurs événements. Puis elle traverse la ville, en direction de la plage. Il fait un soleil de plomb. Les habitants des immeubles qui donnent sur la marche envoient régulièrement de l’eau sur les manifestant.e.s, qui en redemandent volontiers.

Yohann Roszewitch Tel AvivDans la marche, on croise Yohann Roszéwitch, ancien président de SOS homophobie. Il fait partie de ces touristes qu’Israël cherche à attirer. Cela ne lui pose aucun problème: «Je suis venu passer la semaine de la Pride à Tel Aviv pour profiter de cette ambiance d’ouverture et de tolérance, dans un pays pas toujours réputé pour son ouverture d’esprit, et dans une région du monde pas franchement favorable aux droits des personnes LGBT. Également pour son ambiance festive et parfois insouciante, au bord de la plage et sous le soleil.»

Assez tôt dans le parcours, en haut d’un immeuble, on peut apercevoir une banderole où il est inscrit «Pinkwash Parade». Là aussi, les marcheurs et marcheuses sont arrosées. Mais au tuyau d’eau, de manière nettement moins amicale. Un peu plus tôt on avait pu croiser un militant avec une pancarte où il était écrit: «Chers touristes. Êtes-vous allés faire un tour du côté des Checkpoints? Non à l’occupation. Pas de pride en pinkwash». Le «pinkwashing», c’est dans le cas d’Israël, l’attitude qui consiste à vouloir faire oublier certaines choses, comme le conflit israélo-palestinien, en mettant en avant les avancées en matière de droits pour les personnes LGBT. Un art où le premier ministre du pays Benyamin Netanyahou excelle, si l’on en croit l’ancien député Nitzan Horowitz, que nous avions interviewé en 2014.

Tel Aviv Pride 2016 Pinkwash

« Tous les ans, nous avons quelques protestations de ce type, répond un peu lasse Efrat Tolkowski. Ceux qui s’élèvent contre le «pinkwashing» n’ont pas totalement tort. Mais protester contre la politique du gouvernement sur le conflit en Cisjordanie ne doit pas nous empêcher de lutter pour d’autres droits. En tant que femme lesbienne, je veux pouvoir faire les deux concomitamment. »

Pour Yohann Roszéwitch, le problème est plus complexe qu’il n’y paraît: «Je ne suis pas à l’aise avec le concept de «pinkwashing», même si je peux entendre les critiques: la première, qu’Israël traite mieux les personnes LGBT que les Palestienn-e-s, c’est un fait mais battons nous plutôt pour qu’Israël traite mieux les Palestinien-ne-s, et par la même occasion que la Palestine traite bien les LGBT, plutôt que de dénoncer le bon traitement des personnes LGBT en Israël, qui est une réalité, qu’on le veuille ou non. La seconde critique concerne le montant alloué par la ville de Tel Aviv aux associations locales, qui serait inférieur à celui alloué à la Pride, notamment à sa promotion auprès des touristes étrangers. Mais les montants alloués aussi bien aux associations locales qu’à la visibilité de la marche, tous deux utiles à mon sens à la lutte contre les LGBTphobies, laisseraient rêveuses les associations françaises. On parle ici de plusieurs centaines de milliers d’euros, bien loin de ce que reçoivent les associations françaises ou la marche de Paris.»

Attention aux amalgames, conclut-il:

«Dans cette notion de «pinkwashing», je vois beaucoup d’amalgames entre la ville de Tel Aviv, ouverte et tolérante, et le pays, son gouvernement conservateur, sa politique de colonisation.»

NATIONALISME ET MINORITÉS
Au delà de cet aspect, la fierté d’être israélien ressort fortement au sein du cortège, où l’on peut voir des drapeaux israéliens se mêler aux rainbow flags. Quand ils ne sont pas fondus en un seul et même étendard. Rien d’étonnant pour Imri Kalmann de The Aguda:  «Israël est un pays nationaliste. Peut-être parce que nous sommes constamment en guerre, peut-être parce que nous nous voyons comme un pays unique, étant donné que nous sommes le seul état juif au monde. Les drapeaux israéliens sont très populaires dans toutes les manifestations, même si elles sont dirigées contre le gouvernement. Les gens ne considèrent pas ça comme le drapeau du gouvernement, mais comme le drapeau représentant l’idée de l’Etat d’Israël, le sionisme, le judaïsme, mais aussi la démocratie.»

Les autres minorités du pays tentent de se faire entendre. Un groupe d’israélien.ne.s d’origine russe défile ainsi pour dénoncer la politique du gouvernement de Poutine à l’égard des personnes LGBT. En revanche, la minorité arabe peine à se faire entendre. La communauté LGBT porte une part de responsabilité pour Imri Kalmann: « Nous avons des volontaires à Aguda, mais pas assez. La communauté LGBT devrait essayer davantage d’impliquer et d’inclure les personnes LGBT arabes dans toutes les organisations et les associations.»

Tel Aviv Pride 2016

LA BULLE
Tel Aviv est connue pour être « la bulle » (voir le beau film du même nom, signé Eytan Fox). A une heure de voiture, vous trouvez Jérusalem, où l’ambiance change du tout au tout. D’un côté Tel Aviv, la ville moderne, sa plage, son ancrage très à gauche, de l’autre, au milieu des terres, Jérusalem, la ville trois fois sainte et très conservatrice. L’an dernier, six personnes ont été poignardées lors de la gay pride de Jérusalem et Shira Banki, une jeune fille de 16 ans, hétérosexuelle, a perdu la vie. Pour  Tom Canning, l’un de ses organisateurs de la Pride de Jérusalem, les deux marches sont les « exacts contraires ». «Tel Aviv est une fête de ce que nous avons réussi à obtenir, à Jérusalem c’est une lutte.  L’an dernier la marche dans la ville trois fois sainte n’a réuni que… 5 000 personnes. A l’issue de la marche de Tel Aviv, la ville a revendiqué 200 000 participants, dont 35 000 étrangers/étrangères. Signe que le marketing fonctionne… pour peu qu’on le souhaite. «Le ministère du tourisme n’a aucune envie de promouvoir la marche de Jérusalem et la ville nous ignore totalement. La seule raison pour laquelle nous pouvons marcher est qu’il y a eu une décision de la cour suprême en ce sens.», s’agace Tom Canning.

Cette année, la marche prévue le 21 juillet à Jérusalem sera forcément spéciale. « La famille de Shira Banki a tenu à venir commémorer les un an de la mort de leur fille à la Pride et elle marchera avec les militant.e.s », explique Tom Canning.  « Il est important que la communauté et tous ceux qui veulent faire défendre nos droits se mobilisent. »

Pour Efrat Tolkowski, le succès de la Pride de Tel Aviv a une influence sur le reste d’Israël: «Le pays compte maintenant sept marches des fiertés. Tout le pays a vu aux infos le vendredi soir que la Pride avait été un succès, souligne-t-elle. Cela a forcément une influence.», veut-elle croire. La bulle grossit, mais elle est encore loin d’avoir englobé le reste du pays.

Photos: Xavier Héraud

Plus d’infos: Gay Tel Aviv

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