Chaque année, ils et elles sont des milliers à être discriminé.e.s, insulté.e.s, violenté.e.s, agressé.e.s ou même tué.e.s en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre, réelle ou supposée. Certains d’entre eux et d’entre elles y survivent, certains en succombent et enfin d’autre échappent de peu à la mort, mais tou.te.s portent des séquelles tant physiques que psychologiques. Qu’importe la classe sociale, le genre ou l’âge, de nombreuses personnes en France, en 2016, peuvent être victime d’homophobie. Cela peut être de petites insultes, des «pédés», des «tafioles», des «gouines» ou encore «sodomite», comme on peut le lire sur le site Nohomophobes mais cela peut vite dégénérer et à la violence s’ajoute les coups et parfois la mort.

Après l’agression la victime peut être dans deux cas de figure différents. Soit celle-ci est détruite psychiquement et dans ce cas elle doit se reconstruire, soit elle n’est pas détruite mais doit faire face à des séquelles. Cependant, dans tous les cas, une agression laisse des traces traumatiques à vie, quant à la période de reconstruction elle varie par rapport à l’individu. A travers les deux témoignages et récits de Bruno Wiel et Wilfred De Bruijn, dont les agressions avaient été très médiatisées, nous allons essayer de comprendre ces différences et de connaitre la situation post-agression de ces deux victimes. Enfin, un psychologue et un psychiatre apportent leur analyse sur  les suites d’une agression traumatisante.

L’AGRESSION
La première agression que nous avons analysé est la plus ancienne puisqu’elle remonte à 2006. Il s’agit de celle de Bruno Wiel. Une nuit de 2006, Bruno était de sortie au Banana Café, un bar gay dans le centre de Paris quand brusquement il se fait frapper par derrière, tabassé puis est kidnappé. Ses ravisseurs l’emmènent dans un parc à Vitry-Sur-Seine dans le Val de Marne. Là-bas, il se fait lyncher, brûler, torturer, violer avec un bâton et est laissé pour mort. Il ne sera retrouvé que le lendemain matin dans un buisson.

Bruno Wiel a accepté de parler à Yagg de son traumatisme:

« J’ai été hospitalisé sept fois, dont un mois de coma. Comme je le dis souvent, ma mère m’a élevé deux fois. »

Dès sa disparition son agression fait l’objet d’une forte médiatisation.

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Bruno Wiel en 2012 dans les locaux de Yagg
La seconde agression est celle subie par Wilfred De Bruijn qui remonte à 2013, en plein débat sur le mariage pour tous. Alors qu’il rentrait d’une soirée entre amis avec son compagnon «bras dessus, bras dessous», ils se font attaquer par plusieurs individus. Coups de pieds, coups de poings, piétinement, Wilfred est tombe à terre et perd conscience. Olivier, son ami, sous le choc va chercher de l’aide. Cette première scène témoigne de la violence inouïe mais pourtant réelle qui existe encore en France. Wilfred nous confie ses sensations après avoir repris connaissance:

« Je me souviens de rien, je voulais rentrer. Quand j’étais dans l’ambulance j’avais mal, j’avais des fractures, je n’avais plus de dents, de lunette, j’avais du sang partout, je m’étais pissé dessus et je perdais conscience. »

Après un tour à l’hôpital il rentre chez lui et découvre son visage qui est méconnaissable. Son premier geste sera symbolique puisque il demande à Olivier de retourner tous les miroirs pour ne pas se voir. Mais surtout, il va demander à son compagnon de prendre une photo de lui et de la poster sur Facebook, sous-titré «le visage de l’homophobie».

Wilfred le lendemain de son agression, en avril 2013

L’APRÈS AGRESSION
Après ces deux drames, Bruno et Wilfred n’ont pas réagi de la même manière. Le premier a vu sa personnalité changer. Lorsqu’on lui demande s’il s’est renfermé sur lui-même il répond :

«Oui, énormément, je ne suis plus le même et mon entourage non plus. Je suis devenu très vigilant, en particulier lorsque l’on m’arrêtait dans la rue pour un autographe. Je n’avais plus d’identité propre, je n’étais que le PD agressé et qui avait survécu»

Même dans son cercle d’amis il y a eu des changements: d’un côté il a retrouvé des amis d’enfance, mais de l’autre côté il en a perdu, surtout ses amis parisiens précise-t-il. «L’un d’entre eux a d’ailleurs vendu des fausses informations sur moi à la presse, que j’étais monté de moi-même dans la voiture par exemple». Depuis ce drame il reconnaît également ne pas avoir eu de relation amoureuse. Il est vu comme le «PD agressé» ce qui fait fuir certaines personnes. À l’inverse il dit avoir été sollicité quelques fois chez les «homos parisiens» mais il a vite reconnu «les vautours» et les évite. Il affirme avoir reçu une proposition malsaine de rejouer son enfer dans un film porno.

A l’inverse de Bruno Wiel, Wilfred a vu un psychiatre car cela lui avait été conseillé. Mais il ne l’a vu qu’une fois «car tout allait bien». Il se décrit lui-même comme quelqu’un de «joyeux» de nature et cette agression n’allait pas changer ce trait de caractère. On voit ici une différence entre nos deux protagonistes. L’agression peut modifier la personnalité des gens qui peuvent donc devenir très craintifs ou remettre en cause tout ce qu’ils savent et pensent.

D’après des travaux de psychanalystes sur les réactions à une agression de toute nature, chaque individu possède des mécanismes de défense qui s’activent selon certaines situations. Ainsi des personnes se renferment sur elles-mêmes, d’autres passent le temps à travailler pour éviter de penser au traumatisme, d’autres encore utilisent l’humour pour dédramatiser la situation. Au vu de la conversation avec Wilfred et de sa personnalité qu’il a décrite avant l’agression et après, on peut supposer que c’est ce dernier mécanisme qui s’est développé. Cependant, une agression comme celle qu’a vécu Wilfred laisse forcément des séquelles psychologiques plus ou moins importantes. Ainsi, il ressent un sentiment de malaise lorsqu’il croise des groupes de jeunes qui ressemblent à ses agresseurs sans non plus tomber dans une crise d’angoisse:

« Pas des crises… mais j’ai déjà été très mal à l’aise. Un jour on était en train de tourner pour un documentaire, à Clichy. On y est allé très tôt le matin et il n’y a pas eu de souci mais l’équipe a voulu repartir l’après-midi et là à plusieurs occasions j’ai eu très peur. On était plusieurs, et avec du matériel audiovisuel, on n’était pas accompagné par quelqu’un de la cité et du coup il y a eu des regards dérangeants sur nos prises d’image»

Les réactions différentes de Bruno et de Wilfred tiennent à leur personnalité mais aussi à ce qu’ils ont pu vivre dans leur enfance et leurs capacités psychiques à gérer ce type événement. Selon le Dr Joseph Agostini, psychologue clinicien et psychanalyste à Clamart, membre de psygays et qui suit des homos victimes d’agression:

« L’agression peut faire écho à un événement passé chez une une personne qui a déjà vécu une agression physique ou mentale quand elle était plus jeune. Auquel cas elle peut s’effondrer de l’intérieur. »

Cet effondrement psychique peut mettre un temps variable avant d’être réparé. Le temps de l’hospitalisation joue également un rôle. Wilfred n’a jamais été écarté socialement puisque après son agression il a vite été rétabli et a pu retravailler. À l’inverse Bruno a dû réapprendre à vivre, il a dû être rééduqué et a passé plus de six mois en hôpital. Après l’agression et pendant des années, la justice lui a fortement déconseillé de travailler et il a été reconnu comme handicapé. Sa désocialisation a donc peut-être été un facteur important dans la modification de sa personnalité.

QUEL RÔLE JOUE LA MÉDIATISATION?
Bruno et Wilfred ne sont pas des cas isolés, mais par rapport à d’autres ils ont été très médiatiques et tous deux dans des contextes différents. Pour Bruno la médiatisation était liée à la violence de son agression et le fait qu’il soit un survivant d’un crime au motif homophobe. Quand à Wilfred son agression a eu lieu pendant les débats du mariage pour tous, ce qui lui a donné un large écho.
Bruno et Wilfred s’accordent à dire que la médiatisation a eu des effets positifs, à court terme.

Pour l’affaire de Bruno Wiel la médiatisation a commencé dès le lendemain du drame, de nombreux articles ont été publiés dans la presse quotidienne parisienne et un appel à témoin avait été placardé par Henri Michel, le patron du Banana Café. Après qu’il se soit rétabli il a également été invité dans de nombreux médias (RTL, France 2, Tête, etc).

« Au tout début, la médiatisation m’a aidé. Ça m’a servi, ça m’occupait et surtout je me sentais investi d’une mission, celle d’ouvrir les yeux des citoyens sur l’homophobie et sur le fait qu’on peut y risquer sa vie. »

Cette période médiatique importante a duré jusqu’au début du procès pénal. Il faut dire que c’était la première fois qu’un rescapé d’un crime homophobe passait à la télé ou à la radio pour parler de lui et de la cause LGBT ainsi que d’alerter sur les risques de l’homophobie. Il a reçu de nombreux soutiens de tout bord, homo, hétéro, des jeunes et des plus vieux. Il explique cela par le fait qu’il cassait le cliché :

« Je cassais l’image de la provoc sexuelle, je suis maigrelet, passe partout »

Cette représentation montrait que les homos étaient des gens comme tout le monde et qu’il y avait de tout.

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Wilfred à l’antenne de France inter

Notre autre protagoniste, Wilfred, déclare:

« La rapide médiatisation a eu un effet thérapeutique sur moi. Quand on est victime de violence je pense qu’il est important d’en parler et de se montrer, de prouver qu’on n’est pas abattu. »

Wilfred a vu son agression entrer dans le champ politique puisque quelques jours après son agression il était devant l’Hôtel de ville de Paris, en compagnie de milliers de personnes dont les militants d’Act Up-Paris et surtout de la future maire de Paris Anne Hidalgo. Cette mise en avant a eu pour effet de pouvoir parler des droits LGBT en France.

Wilfred et Bruno sont devenus tous les deux des figures médiatiques de la lutte contre l’homophobie en France.
Cette médiatisation ne semble pas avoir été douloureuse ou avoir été un inconvénient pour Wilfred. A l’inverse Bruno a témoigné d’une certaine douleur lorsqu’il devait faire les plateaux télé puisque il devait revenir sur son agression et l’enfer qu’il a vécu. C’est une des raisons principales qui a fait qu’il s’est mis en retrait médiatiquement, tout en continuant de contribuer à un niveau associatif près de chez lui à Caen.

Dans la phase de reconstruction, la médiatisation a permis de mettre en avant la raison de pourquoi ils avaient été agressés, alors qu’à l’inverse ils auraient pu renier cela et ne pas en parler, et sombrer intérieurement. Cette parole peut avoir un rôle libératoire.

Le Docteur Bruno Boniface, psychothérapeute comportementale et cognitive (PCC), membre de psys gays et qui travaille au Kremlin-Bicêtre nuance cependant l’effet de la médiatisation:

« La médiation peut agir comme un plâtre, elle aide à réparer pendant la phase de maladie, néanmoins si on enlève le plâtre trop vite (et donc qu’on sort de la sphère médiatique) il se peut que la maladie soit encore là, auquel cas la médiatisation peut avoir un effet très négatif à long terme. »

De l’avis de Bruno Wiel, toute tentative de reconstruction de soi-même ne peut se faire sans la justice, sans une décision judiciaire. Tant que les agresseurs sont en liberté il y a une notion d’injustice dans l’atmosphère et celle-ci empêche toute «renaissance» d’être accomplie.

QUEL RÔLE JOUE LA JUSTICE?
Dans l’affaire de Wilfred, on a très vite retrouvé ses quatre agresseurs, dont un mineur et ils ont été (pour les adultes) jugés et condamnés moins de deux mois après les faits. Cela a  rendu à Wilfred un sentiment de justice, puisqu’ils ont été punis pour ce qu’ils ont fait. Le cas de Bruno est plus complexe. Cette année cela fera 10 ans que l’affaire traîne encore devant les tribunaux. Ses quatre tortionnaires ont également été jugés et condamnés. Mais il n’a toujours pas été indemnisé pleinement.
Avec les coups qui lui ont été portés, Bruno a été incapable de travailler. Il est donc en droit de bénéficier de dommages et intérêts. Sauf que tout ne s’est pas déroulé comme prévu: «Les agresseurs sont insolvables et donc c’est le fond de garantie des victimes qui doit me prendre en charge. Cela aurait dû arriver le 9 décembre dernier, pendant la dernière audience au tribunal de Créteil.» Bruno Wiel n’a pas reçu les dommages et intérêts car l’argent du fonds est utilisé en priorité pour dédommager les victimes des attentats du Bataclan. Le fonds a donc fait appel et on attend encore une date pour la fin de cette épopée judiciaire qui dure depuis maintenant dix ans.

« En attendant le verdict final je ne peux pas commencer à me reconstruire »

Pour Bruno, tant que cette page ne sera pas tournée, il ne pourra pas entamer sa reconstruction. Il n’a reçu que la moitié de la somme qui lui est dûe et a pu commencer une nouvelle vie à Caen. Ce n’est que très récemment que la justice lui a accordé 20h de travail par semaine.

La reconstruction est donc une étape obligatoire ou non suite à une expérience traumatique telle qu’une agression homophobe. Ces deux histoires montrent justement les différences. Dans le premier cas, Bruno Wiel a mis beaucoup plus de temps à se remettre de son agression tant au niveau physique que psychologique. Wilfred De Bruijn de son coté ne semble pas avoir eu de reconstruction à faire.

Par ailleurs, les docteurs Boniface et Agostini sont d’accord pour dire que chaque personne réagit différemment à une telle situation. En effet les facteurs sont tellement nombreux que l’on ne peut pas arriver à des conclusions avec quelques données. Il faudrait un véritable suivi à long terme pour arriver à répondre à la question « Comment se reconstruire après une agression? ». Et encore cette réponse ne sera pas universelle mais uniquement propre à cette personne. La tuerie homophobe dans le bar gay Pulse à Orlando qui a fait 49 morts et plus de cinquante blessés vient nous rappeler que l’homophobie reste vivace.

Enfin, la médiatisation des suites des agressions de Bruno et Wilfred a fait prendre conscience au grand public de la violence faite aux personnes LGBT. Invités sur les plateaux en tant que gays, ils ont pu donner une voix à la communauté LGBT et parler des combats pour l’égalité des droits.