Le 3 juin dernier, l’ancien Grand Rabbin  de France (de 1987 à 2008) Joseph Sitruk, s’en est pris violemment la Gay Pride de Tel Aviv sur les ondes de Radio J [l’écouter sur le site Tenou’a].

“La Torah considère l’homosexualité comme une abomination et un échec de l’Humanité, a-t-il lancé d’une voix fatiguée. » Pour lui, la Pride de Tel Aviv, une  « initiative de tentative d’extermination morale » du peuple d’Israël, « rabaisse au rang le plus vil » le pays. En conclusion, il appelle quasiment à la violence: « J’espère que les auditeurs écouteront mon appel au secours et réagiront de façon radicale à une telle abomination”.

Dans un communiqué, le Beit Haverim, l’association des juifs/ves LGBT, a rapidement fait part de son indignation.

« DÉRIVE INTÉGRISTE »
Beit Haverim logo« A quelle « radicalité » pense-t-il ? Poignarder une ado, comme ce fut le cas l’an dernier à Jérusalem [Lire L’adolescente blessée lors de l’attaque de la Pride de Jérusalem est décédée]? Jeter les gays par-dessus une falaise ? On n’est plus là dans l’expression d’une opinion politique. On est ici, clairement, dans une dérive intégriste. », écrit ainsi Alain Beit, président de l’association, dans un communiqué du 5 juin.

Pour le Beit Haverim, Radio J, pour avoir diffusé ces propos sans les contredire est tout aussi coupable. Par cette mise en ligne, vous cautionnez clairement une incitation à la haine, ce qui est réprimé pénalement. « Avez-vous pensé au nombre d’homosexuel-le-s qui vous écoute ? Avez-vous pensé à leurs familles et à leurs amis ? Savez-vous le nombre de jeunes religieux qui se donnent la mort chaque année, à raison d’une orientation sexuelle qu’ils n’osent pas révéler ? Savez-vous ce que c’est, quand on est juif et gay, et qu’on a déjà tant à faire avec les antisémites, de devoir en plus composer avec des religieux qui, à l’instar de Monsieur Sitruk, associe votre intimité à une « perversité », une « immoralité », une « abomination » ? », interroge l’association.

En conséquence de quoi, le Beit Haverim demande des explications et des excuses. Si elles ne viennent pas, l’association explorera la voie judiciaire.

L’association est partiellement entendue. Une fois le shabbat passé, Serge Hajdenberg, président de Radio J, se « désolidarise » des propos de Joseph Sitruk et les « condamne ». Il rappelle toutefois l’ancien Grand Rabbin s’est exprimé dans le cadre d’une chronique hebdomadaire, qui n’est pas soumise à contrôle préalable.

La polémique enfle, reprise dans la presse généraliste et la presse communautaire.

Pas de réaction des institutions juives, mais quelques réactions individuelles à l’image de celle de Gil Taieb, vice-président du Crif, qui tweete une image « qui rassemble alors (que) les propos peuvent tuer »

Dans une tribune sur le Huffington Post, Pauline Bebe, première femme rabbin de France, répond sur le terrain des textes religieux. Elle rappelle que de nombreuses lois de la Torah ont évolué au cours de l’histoire: « Lorsque les rabbins ont trouvé une loi injuste, ils ont eu le courage de la faire évoluer parce qu’il fallait s’assurer que la halakha, la loi juive, reste éthique », rappelle-t-elle. « Ainsi aucun juif aujourd’hui ne peut se targuer d’observer la Torah à la lettre et heureusement! », martèle-t-elle avant d’ajouter:

« Et le Deutéronome (17, 9) ne nous dit-il pas qu’il faut consulter les juges de notre temps? Lorsque cela correspond à vos propres préjugés homophobes, il faudrait écouter un verset qui est marqué par son temps et ne correspond plus à notre sens de l’éthique aujourd’hui? »

RÉACTION TIMORÉE
Finalement, Grand Rabbin de France, Haïm Korsia, prend position. Interrogé par Actualité Juive, il dit « comprendre que les propos du grand rabbin Sitruk aient pu choquer, plus particulièrement dans le contexte de l’horrible assassinat perpétré l’an dernier dans un même défilé qui se déroulait à Jérusalem ». Ancien collaborateur de Joseph Sitruk, Haïm Korsia assure que les propos de ce dernier ont « dépassé sa pensée ».

« Par ailleurs, si le mot abomination est bien la traduction du mot qu’emploie la Torah au sujet de l’homosexualité, pour autant, la Torah ne parle pas de condamnation humaine. Chacun doit au contraire accueillir l’autre dans le respect de son intimité et, de façon plus générale, en œuvrant en faveur de la lutte contre les discriminations, y compris contre l’homophobie. », ajoute l’actuel Grand Rabbin de France.

Lorsqu’il était Grand Rabbin, Joseph Sitruk avait déjà une position assez tranchée sur l’homosexualité. En 2006, dans l’émission Tout le monde en parle, il évoquait « un échec du point de vue de l’égoïsme »: « parce que être homo, c’est-à-dire être du même sexe, c’est se replier sur soi. Je trouve que le mariage hétérosexuel est une expérience très enrichissante, très belle, et que d’abord être homosexuel c’est d’un égoïsme fou, puisque cela veut dire que après vous le monde s’arrête, pour ce qui est de la procréation. »

Concernant l’appel à la violence, Haïm Korsia insiste: « le Grand Rabbin Sitruk n’avait pas mesuré le risque d’interprétation d’appel à la violence de ses mots sur d’éventuelles actions radicales de qui que ce soit et rappelle que le Grand Rabbin a toujours affirmé que celui qui commet un crime au nom de l’Éternel, commet un crime contre l’Éternel. »

Le Beit Haverim a pris acte de cette prise de parole. Mais le mal est fait. « Cela ne vous surprendra pas, vos déclarations à elles seules ne peuvent réparer la douleur et la colère que Monsieur Sitruk a provoqué chez ses coreligionnaires homosexuels. », écrit de nouveau Alain Beit le président du Beit Haverim, qui rappelle au passage que Joseph Sitruk ne s’est pas lui-même excusé.

L’association en profite pour souligner que les propos de l’ancien Grand Rabbin « sont le symptôme évident d’un problème d’homophobie dans la communauté »:

« Nous attirons votre attention sur la réalité des commentaires haineux qui, depuis le début de cette affaire, foisonnent sur les réseaux sociaux, dans des proportions franchement inquiétantes… »

Dans un communiqué, Act Up-Paris affirme ne pas être convaincu par les paroles d’Haïm Korsia, les qualifiant de « réaction bien timorée » et s’en prend « au silence quasi-généralisé et coupable des autorités communautaires ». L’association de lutte contre le vih exige que l’ensemble des autorités religieuses et administratives de la communauté juive de France condamnent et réprouvent les propos de M. Sitruk.

Le 29 juin prochain, Haïm Korsia viendra à la rencontre du Beit Haverim lors d’une Conférence-Débat le mercredi 29 Juin à 18H30, à l’Espace Culturel et Universitaire Juif d’Europe. Le début d’un dialogue fructueux?