Sommaire

L’espion et l’enfant de Ian Brossat
Comme un livre ouvert de Liz Kessler
Correspondance indiscrète de Dominique Fernandez et Arthur Dreyfus
Désirs de révolution de Nadejda Tolokonnikova
Luisa (ici ou là) de Carole Maurel
Justin de Gauthier
Bitch Planet de Kelly Sue DeConnick et Valentine De Landro
Les Onze mille vierges de Ralf König
La Langue des oiseaux, Quelle amoureuxSE êtes-vous? de Rachel Easterman-Ulmann
La Bataille du mariage pour tous de Erwann Binet et Charlotte Rotman
Rose Marine de Marie-Pierre Bourgeois
Les animaux sentimentaux de Cédric Duroux

ian brossat l'espion et l'enfantL’espion et l’enfant, Ian Brossat, Flammarion, 300 p., 19 €. Parce que ses adversaires politiques se servaient de cette histoire pour l’attaquer, Ian Brossat a voulu dire sa vérité une bonne fois pour toutes. Dans les années 40, son grand-père, Marcus Klingberg, juif polonais, parvient à échapper à la Shoah. Il est alors accueilli par l’URSS, qui lui permet de terminer ses études et de servir dans l’Armée Rouge. À la fin de la guerre, il rencontre sa future femme en Pologne. Cette dernière refuse de rester dans ce pays devenu un «vaste cimetière». Ils partent alors en Suède, puis s’installent définitivement en Israël. Devenu un chercheur haut placé, spécialisé dans le développement d’armes biologiques, Marcus Klingberg va livrer des secrets à l’URSS pendant 30 ans. Il finit par être démasqué et est condamné à 20 ans de prison. Son petit-fils, Ian Brossat a alors 3 ans. Pendant les 20 années qui vont suivre, il va donc rencontrer régulièrement son grand-père en prison, puis dans une résidence surveillée et tenter de nouer une relation banale avec lui. Dans L’espion et l’enfant, l’élu communiste raconte en détail l’histoire incroyable de ce grand-père hors du commun tiraillé entre deux loyautés, et la sienne, petit-fils formé très tôt au combat politique. Lors de la rencontre-dédicace à Violette & co, en partenariat avec Yagg, Ian Brossat a confié qu’il avait été contacté pour une éventuellement adaptation à l’écran. Rien d’étonnant à cela. Xavier Héraud

 

comme-un-livre-ouvert-liz-kesslerComme un livre ouvert, Liz Kessler, Hugo et compagnie, 312 p., 17€. On a tou.te.s eu un.e prof qui capte particulièrement l’attention. Qui donne envie de s’intéresser, voire de se passionner. Pour Ashley, c’est sa prof de littérature, mademoiselle Murray, et sa lecture des Hauts de Hurlevent. Lorsque Miss Murray débarque au lycée, la vie d’Ash est déjà bien compliquée: ses parents s’engueulent tout le temps, elle sent ses préoccupations s’éloigner de celles de sa meilleure amie, Cat, et Dylan, son nouveau petit copain, la désarçonne. C’est dans ce contexte qu’Ash commence à réaliser que ce qu’elle ressent pour sa prof est plus fort et passionné que ce qu’elle ressent pour Dylan. Le talent de Liz Kessler réside dans sa description d’une ado pas vraiment sympathique ni attachante, une ado un peu larguée (c’est presque un pléonasme), qu’un coup de cœur pour une adulte révèle à elle-même. On regrettera une traduction un peu rigide, qui n’aide pas à entrer dans ce roman jeunesse qui le mérite pourtant. Nina Yacq

 

correspondance indiscreteCorrespondance indiscrète, Dominique Fernandez et Arthur Dreyfus, Grasset, 297 p., 19 €. C’est un 14 juillet anticipé: les lettres échangées cinq mois durant en 2015, entre deux écrivains – gays assumés – de premier plan, sont un festival de fusées crépitantes d’esprit, de culture, absolument lumineuses. Soixante ans séparent (façon de parler!) Dominique Fernandez de l’Académie française et le presque trentenaire Arthur Dreyfus, déjà 3 romans et 2 essais au compteur. Si leur homosexualité, leur esprit, leur culture, l’estime affectueuse, les rapprochent, sur la fidélité, le couple, le sexe et de grands noms du panthéon gay littéraire, ils divergent et argumentent avec respect mutuel mais sans concessions. Le point de départ de cet échange épistolaire (genre littéraire dont la publication est habituellement post-mortem) est un constat courroucé de l’aîné: s’il rappelle, dans des pages effrayantes, sa vie de jeune homo dans les années 40 et 50 («Quel bonheur de vivre aujourd’hui»), il épingle sèchement quelques plumes planquées de premier plan, tels Montherlant, Cocteau ou Martin du Gard, des quasi lâches qui masquaient ou taisaient leur homosexualité, cruellement absente de leurs oeuvres, dont le silence sur cet aspect si important et douloureux pour des jeunes – tels Fernandez-, les condamnaient à la solitude extrême. Dreyfus lui, a vécu une homosexualité moins abrupte et appartient à une génération qui, dans ses écrits homosexuels, peut tout dire, avec la crudité souhaitée. C’est là que le bât blesse car Fernandez trouve dans cette liberté stylistique totale un appauvrissement de la qualité littéraire des écrits gays: «la liberté sexuelle étant totale, la liberté d’expression doit-elle l’être aussi? (…) On nous sert sur un plat ce qu’on aurait tant de plaisir à dévoiler». Question tout sauf secondaire pour les amoureux de littérature et prétexte à un dialogue dont on aimerait qu’il ne finisse jamais! Eric Garnier (en partenariat avec Homomicro)


n tolokonnikova desirs de revolutionDésirs de révolution
, Nadejda Tolokonnikova, Flammarion, 268 p., 18€.
En 2012, l’histoire des Pussy Riot, ces militantes féministes punks a fasciné le monde entier. Emprisonnées, jugées et envoyées dans les goulags, les trois militantes russes avaient eu l’outrecuidance de dénoncer la proximité entre l’Eglise orthodoxe et l’Etat à coups de prière punk dans l’enceinte de la Cathédrale du Christ Saint Sauveur de Moscou, et de tenir tête par la même occasion à Vladimir Poutine. Parmi elles, la très charismatique Nadejda Tolokonnikova, 22 ans au moment des faits, qui signe Désirs de Révolution, traduit en français chez Flammarion. Si l’auteure n’a pas voulu se soumettre à une forme narrative classique pour raconter son parcours militant, les débuts des Pussy Riot, mais aussi sa vie en prison, elle offre cependant une nouvelle perspective aux événements que l’on connait, qui permet de dépasser notre point de vue occidental sur les prises de position des Pussy Riot et leurs modes d’action. Désirs de Révolution se présente comme une succession de mantras, d’injonctions à se dépasser pour changer le monde. Une forme surprenante et pleine d’audace, qui lui permet d’alterner poèmes, récits et souvenirs dans un souffle exalté. Un livre aussi inattendu que puissant. Maëlle Le Corre

 

luisa ici ou laLuisa (ici ou là), Carole Maurel, La Boîte à bulles, 272 p., 32€. «Tu lui dirais quoi à ton toi de quinze ans, si tu pouvais lui passer un coup de fil?» La question a probablement effleuré chaque jeune adulte qui s’interroge sur le tournant qu’a pris sa vie, quand les souvenirs de lycée commencent à se faire de plus en plus lointains. Luisa, trentenaire parisienne dans tout ce qu’elle a de plus cliché, se retrouve nez-à-nez avec une ado perdue qui lui ressemble de façon plus que troublante. Alors que sa nouvelle voisine, la dénommée Sasha, la prend sous son aile, Luisa ne tarde pas à comprendre que, aussi improbable que cela puisse paraitre, cette gamine n’est autre… qu’elle-même à 15 ans! Luisa (ici ou là) rappelle automatiquement le film de Noémie Lvovsky Camille redouble, et Carole Maurel ne cache pas la référence, elle l’affiche même dès les premières pages de son livre. L’auteure manie à merveille les décalages entre la Luisa d’aujourd’hui, et son ado des années 90 avec son Starclub, sa Télécarte et son chouchou dans les cheveux. Mais derrière ces situations comiques, elle distille une subtile amertume, celle d’une trentenaire un peu à côté de ses pompes qui a remisé ses rêves au placard (ce n’est pas un vain mot) pour se conformer à ce que l’on attendait d’elle. Roman graphique drôle et attachant, Luisa (ici ou là) touche avec justesse et sans pathos les thématiques de l’homosexualité et de l’acceptation de soi. Finalement, si on retrouvait en face de soi l’ado que l’on était à quinze ans, on n’aurait probablement pas grand chose à lui dire. Mais lui ou elle aurait sûrement pas mal de choses à nous faire comprendre. MLC

luisa extrait carole maurel
Extrait de Luisa (ici ou)

 

justin gauthierJustin, Gauthier, Delcourt, 104 p., 14,50€. L’an dernier, Gauthier nous avait ému avec L’enterrement de mes ex, roman graphique nostalgique doux-amer sur les petites et grandes blessures amoureuses de l’enfance et de l’adolescence. Cette année, Gauthier publie chez Delcourt Justin, version retravaillée de son Justine, court album réalisé en seulement 3 jours pendant les 5 Jours de la bande dessinée de Strasbourg en 2011 et publié en 2013. Gauthier a pris le temps de creuser cette histoire d’un jeune homme trans, de son enfance à sa transition, avec son lot de violences, de préjugés, d’incompréhensions. Justin n’aborde pas un sujet léger, mais le trait de Gauthier, que l’on identifie désormais entre tous et que l’on retrouve avec grand plaisir, ce trait enfantin si caractéristique apporte une bienveillance salutaire à ce chemin de vie semé d’embûches. MLC
justin_gauthier extrait

Extrait de Justin

 

bitch planet tome 1Bitch Planet, Kelly Sue DeConnick et Valentine De Landro, Glénat, 176 p., 16,95€. Sorti en 2014 aux États-Unis, Bitch Planet bénéficie enfin d’une sortie en France. Ce premier tome enragé et survolté se lit d’une traite et se referme avec une seule envie: lire la suite au plus vite! Dans un futur lointain, les femmes qui ne répondent pas aux critères moraux, intellectuels, physiques édictés par la société sont certifiées NC, comprendre «non conforme», et envoyées sur Bitch Planet, un centre pénitentiaire où elles seront rééduquées à la dure… Prenez un peu de Orange Is The New Black, un peu de Hunger Games, saupoudrez le tout d’un cadre futuriste arrosé de Grindhouse, et vous obtiendrez Bitch Planet, brûlot féministe hautement réjouissant. MLC

bitch planet tome 1 extrait

 

Extrait de Bitch Planet tome 1

ralf konig onze mille viergesLes Onze mille vierges, Ralf König, Glénat, 192 pages, 22 euros. Dans sa nouvelle bédé, Ralf König s’attaque au mythe de Sainte Ursule, au centre du mythe dit des Onze mille vierges. L’auteur allemand se moque allègrement des versions très différentes, aussi fantaisistes que lucratives, de l’histoire de la sainte patronne de Cologne, qui serait née soit au IIIè, soit au IVè ou au Vè siècle, et du nombre de ses suivantes. Il le fait avec son humour habituel: dévastateur, grinçant et sans filtre, ni limites. On adore tout particulièrement la galerie de personnages plus loufoques les uns que les autres: les moines SM, l’impayable Soeur Gorette qui essaie de lutter contre un vice qui l’obsède, les Huns tout droits sortis d’une Folsom Street Fair et bien sûr Ursule et ses vierges, qui risquent de ne pas le rester… Excellent. Xavier Héraud

les onze mille vierges extrait

Extrait des Onze mille vierges

 

la-langue-des-oiseaux-couvLa Langue des oiseaux, Quelle amoureuxSE êtes-vous?, Rachel Easterman-Ulmann, Éditions Cambourakis, 105 p., 12,50€. Au début des années 2000, Rachel Easterman-Ulmann avait collaboré à TÊTU et y proposait des interviews totalement décalées de personnalités. De l’acteur porno gay Aiden Shaw à Marc-Olivier Fogiel en passant par l’actrice Karin Viard ou le plasticien Fabrice Hyber, la plupart des interviewé.e.s était souvent désarçonné.e.s par les questions improbables et malicieuses de Rachel. On retrouve dans La Langue des oiseaux, avec plaisir et délectation, toute la palette des inspirations et des émotions, de cette diplômée des Beaux-Arts, qui traverse la vie avec un air à la fois joyeux et grave et s’habille le plus souvent de rose. La première partie du livre regroupe une série de quizz étonnants, la plupart originaux, d’autres ayant été déjà publiés dans la revue Vacarme: «Quel silence êtes-vous?», «Quelle tactique de football a votre préférence?», «Quelle licorne êtes-vous?». Non seulement, on jubile à la lecture des questions et des propositions, comme autant de mini-poèmes, mais on est avide de lire en page suivante toutes les propositions d’où sourdent les obsessions et les engagements de cette militante féministe et pour les droits des LGBT. Ce livre, un bel objet, comporte aussi une deuxième partie faite de trois textes adressées, comme l’écrit Rachel, à la «plus belle fille du monde […] celle que j’ai aimée, voulue tellement, dans la splendeur des moments partagés et des échanges qui déchirent». Christophe Martet

 

la bataille du mariage pour tous binet rotmanLa Bataille du mariage pour tous, Erwann Binet et Charlotte Rotman, Books éditions, 292 p., 18€. Dans son livre écrit avec la journaliste de Libération Charlotte Rotman, le député PS Erwann Binet, rapporteur de la loi sur le mariage pour tous, raconte sa vision des choses. Certes, il y a dans cette Bataille du mariage pour tous du souffle, de l’émotion et la description des coulisses de la préparation de la loi ou des moments forts des débats parlementaires. On y apprend aussi comment l’ouverture de la PMA, qui devait figurer dans la loi, est assez vite enterrée par le Premier ministre, un moment peu glorieux. Mais les auteurs n’évitent pas les facilités de langage, parlant ainsi à de nombreuses reprises du «mariage gay» ou du «mariage homo», termes inexacts puisqu’il n’y a qu’un seul mariage. De plus, Binet exonère un peu vite le gouvernement et le président Hollande de leurs responsabilités dans le sentiment de gâchis engendré par cette période. Nous pensons en particulier à cet épisode particulièrement fâcheux, pour ne pas dire plus, mi novembre: François Hollande, devant les maires en congrès, leur apporte sur un plateau un échappatoire à la loi: «La loi s’applique pour tous dans le respect néanmoins de la liberté de conscience». Face à cette déclaration choquante, Erwann Binet écrit: «Il m’apparaît évident que l’intention du Président n’était pas de laisser aux maires la possibilité de faire jouer une clause de conscience.» C’est pourtant bien ce qu’il a dit et qui l’obligera, devant le tollé, de rectifier le tir le lendemain. François Hollande, qui avait fait de l’ouverture du mariage et de l’adoption un engagement durant la campagne présidentielle, n’a que très mollement défendu la loi depuis son adoption. Au début du livre, un politique, Noël Mamère soutient, devant des parlementaires incrédules, que la bataille sera dure. Ce fut le cas. Erwann Binet consacre d’ailleurs des pages et des pages, pénibles à lire, à reproduire les messages haineux et homophobes qu’il a reçus. Ce livre, préfacé par Christiane Taubira, a au moins ce mérite: montrer que le vote de la loi dite du mariage pour tous n’est qu’une étape sur le chemin de l’égalité et que la lutte contre les LGBT phobies devrait être une priorité. C’est malheureusement loin d’être le cas. CM

 

rose marine couvRose Marine, enquête sur le FN et l’homosexualité, Marie-Pierre Bourgeois, éditions du Moment, 224 p., 16,50€. Dans Rose Marine, la journaliste Marie-Pierre Bourgeois a voulu analyser l’évolution plus globale d’un parti qui a, depuis l’accession de Marine Le Pen à sa présidence, entamé une mutation – souvent présentée comme une «dédiabolisation» dans les médias – aussi préoccupante que fascinante. Au-delà de la possible existence d’un «lobby gay» au sein du parti, elle s’est aussi penchée sur le passé du Front national et de son emblématique co-fondateur Jean-Marie Le Pen: les rumeurs autour d’une relation avec André Labarrère, son amitié avec Maud Marin, une avocate trans, sa nostalgie de l’Allemagne nazie et son esthétique homoérotique, mais aussi les propos violemment homophobes proférés dans les médias. Oscillant entre une aversion de façade pour l’homosexualité et une ouverture d’esprit vis-à-vis des homosexuels de son entourage (à condition bien sûr qu’ils restent «discrets»), ce double-jeu prend un sens nouveau aujourd’hui. Désormais c’est Marion Maréchal Le Pen qui représente le meilleur atout du FN pour préserver la frange la plus conservatrice du parti, la première garde attachée à Jean-Marie Le Pen, celle qui n’a pas hésité à défiler contre le mariage pour tous. Mais pour fidéliser ceux et celles qui mettent pour la première fois le bulletin Front National dans l’urne, c’est sans conteste Florian Philippot, bras droit de Marine Le Pen et coqueluche des médias, qui lui permet aujourd’hui de maintenir cette nouvelle ouverture du Front national. De ces postures très différentes et de ces dissensions internes – car ces deux-là ne s’entendent guère – il apparait finalement que le FN peut trouver une capacité à rassembler. MLC (extrait de la critique du livre publiée sur Yagg le 6 avril. Lire aussi notre interview de l’auteure)

Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux, Buchet-Chastel, 300 p., 18.cedric-duroux-les-animaux-sentimentaux Beaucoup se sont essayés à écrire le nouveau Chroniques de San Francisco. Peu y sont parvenus, tant l’exercice est difficile, pour ne pas dire impossible. Avec Les animaux sentimentaux, Cédric Duroux tente d’en faire une version lyonnaise à l’heure des réseaux sociaux et des applis de drague. La galerie de personnages n’est pas inintéressante: Olivier l’hypocondriaque, Samuel et son ami imaginaire, Lily la copine anglaise dont la vie s’apprête à basculer, David, qui enchaîne les plans, etc. Dommage que le récit soit alourdi par un recours incessant à l’anglais (non-traduit, bizarrement) et un name-dropping de musiciens/chansons peut-être un peu trop appuyé. Cela n’empêche pas de s’attacher à ces « animaux sentimentaux » et une fois le livre refermé d’avoir envie de les retrouver pour de nouvelles aventures. Xavier Héraud

Voir ci-dessous, la belle « bande-annonce » du livre: