L’exposition s’appelle «Lolendo», ce qui signifie Fierté en lingala. Le but de ce projet photographique est de documenter l’histoire des personnes LGBTI en République démocratique du Congo. Pour cela, le photographe et activiste Régis Samba-Kounzi y a passé de longs mois, principalement dans la capitale Kinshasa. Il en rapporte des témoignages bouleversants et des portraits, dont quatre sont publiés en exclusivité pour Yagg. Dans l’interview qu’il nous a accordée, Régis Samba Kounzi raconte les conditions particulières de ce travail et fournit une analyse détaillée de la situation –particulièrement difficile– des personnes LGBTI dans ce pays.

Quel est le thème et quel est le but de ton travail photographique en République Démocratique du Congo? Le projet photo documentaire Lolendo, est un travail au long cours qui a pour thème principal de narrer l’histoire visuelle inédite des minorités sexuelles et de genre de RDC à travers des portraits des membres de la communauté dont l’existence est aujourd’hui encore niée. Cela se fait dans des buts multiples mais, dans un premier temps, dans le but de faire de l’empowerment en montrant aux jeunes congolais.e.s concerné.e.s et isolé.e.s qu’ils et elles ne sont pas seul.e.s, de connaître leur histoire et peut être de s’engager dans le militantisme. Mon projet vise à faire évoluer l’imaginaire collectif de la société congolaise par le biais de l’image, en donnant a voir la diversité des sexualités et des genres. Enfin, il permet de visibiliser des parcours qui sont souvent douloureux mais qui méritent d’être reconnus même si, dans le même temps, on ne doit pas se limiter à cet aspect des choses. Lolendo est donc né dans une logique de soutenir la parole des dominé.e.s tout en donnant de la visibilité à cette diversité d’identités et de parcours de vie, dans l’espoir surtout de participer a une transformation politique et sociale utopique.

Quelles sont les difficultés particulières liées à ce travail photographique? J’ai été bien reçu au sein de la communauté sans doute parce que j’en fais partie et que j’ai un passé militant. Les gens ont peur de s’exposer, à juste titre. Il y a des membres de la communauté qui sont visibles et gèrent toutes sortes de tracasseries en raison de leur affirmation identitaire mais ce n’est pas le cas pour la majeure partie des LGBTI du pays, loin de là. Il y a un grand nombre de personnes qui ne s’identifie pas comme LGBT mais qui ont des rapports sexuels avec des personnes de même sexe qu’ils soient masculin ou féminin ou d’un genre non binaire. La peur des représailles, d’être ciblé, identifié, harcelé, etc. est très répandue, et la part d’autocensure est aussi importante. Il est donc difficile dans ces conditions de travailler de façon sereine et optimale. C’est aussi pour ces raisons que nous devons souvent masquer les visages, prendre des photos de dos, en tout cas tenter de rendre anonyme les participants au projet, afin de veiller à leur sécurité. Bien sûr, parmi ces personnes il y a celles et ceux qui n’ont plus rien à perdre ou qui décident par défi ou d’autres raisons de se faire photographier sans protection et qui considèrent par ailleurs que ça participe de leur libre arbitre et n’entendent pas être intimidés ou infantilisés.

Quelles sont aujourd’hui les conditions de vie des personnes LGBT dans ce pays? Dans la majorité des cas, les LGBT vivent difficilement, mais peuvent avoir un semblant de vie, à condition qu’ils/elles soient caché.e.s, invisibles, autrement dit inexistant. Il est difficile voire impossible d’avoir accès à la santé, au logement, à l’éducation, à l’emploi en s’assumant en tant que LGBT, sauf si on fait partie d’une catégorie sociale supérieure, dans ce cas et uniquement dans ce cas, on peut espérer vivre dans une relative paix. Un nombre important de jeunes LGBT sont sans-abri, certain.e.s sont abandonné.e.s par la famille pour des raisons LGBTphobes, attitude encouragée souvent par les prêches des églises dit de « réveil ». C’est donc le pouvoir économique qui permet une certaine liberté. Le problème principal en RDC est de ne pas pouvoir se revendiquer ni s’affirmer avec une identité sexuelle ou une identité de genre non conforme au sexe de naissance. Cette invisibilisation a des conséquences à plusieurs niveaux, notamment en terme de santé publique et de façon générale en terme de droits humains.

Il est difficile de pouvoir s’épanouir dans un environnement où l’on est contraint constamment de mentir, de masquer, de dissimuler ce que l’on est et ce d’autant plus lorsque ce mensonge est lié à un élément irréductible de son identité, assumé ou pas.

Quelles sont les conséquences de l’homophobie sur les personnes LGBT? Les représentations sociales sur les LGBT sont si stigmatisantes et discriminantes qu’elles entrainent parfois des suicides, des souffrances psychiques et autres angoisses, non prises en charge ou en compte et qui ne font l’objet d’aucune documentation comme c’est également le cas pour les violences, quelles soient physiques ou verbales. Il n’y a aucun moyen de pouvoir porter plainte auprès des forces de l’ordre qui sont souvent à l’origine des agressions. A titre d’exemple, dans le monde, la prévalence des tentatives de suicide au cours de la vie chez les hommes gays/bisexuels est environ quatre fois plus élevée que celles des hommes hétérosexuels comparables. Les LGBT ne sont pas des sujets politiques, ils ne sont pas considérés par les pouvoirs publics. Ils et elles sont donc livrés à eux mêmes et tentent par tous les moyens de créer des espaces sûrs et de s’organiser pour faire entendre leur voix et leur droit, notamment, auprès des organisations et institutions internationales lorsqu’ils peuvent y avoir accès, tels que le Fonds Mondial, Pepfar ou la coopération bilatérale.

Il y a un peu plus d’un an, tu avais écrit une tribune sur Yagg pour dénoncer l’aggravation des conditions de vie des LGBT en RDC. Comment la situation a-t-elle évoluée? De façon générale, la situation ne s’est pas améliorée, on note toutefois une avancée concernant la prise en charge médicale. Depuis ma tribune d’avril 2015, le député Steve Mbikayi a organisé une manifestation contre les homos à Kinshasa l’été dernier. Il a également lancé une pétition, en vue d’obliger le parlement d’inscrire sa proposition de loi liberticide, sans succès mais promettant d’organiser de nouvelles actions futures. Il a pris la parole publiquement, notamment à la télévision pour faire son plaidoyer contre les homos faisant de cette thématique son sujet principal de campagne électorale. Entre temps, le porte parole du gouvernement et le président du Sénat ont tenu publiquement des propos homophobes vulnérabilisant encore un peu plus et divisant une partie de la population qui est déjà en proie à des discriminations et à la vindicte populaire. D’une manière générale, lorsque les hommes et femmes politiques se positionnent sur cette question, c’est pour stigmatiser et condamner l’homosexualité car c’est un des moyens de se rendre populaire dans le pays. Alors qu’ils et elles doivent participer à éduquer la population, en expliquant qu’il est de plus en plus reconnu partout dans le monde que l’orientation sexuelle et la diversité de l’identité de genre et de l’expression sexuelles ne sont pas des troubles physiques ou mentaux. Il n’empêche, des millions de personnes LGBTI dans le monde continuent de se heurter à la stigmatisation et à la discrimination et nombreux d’entre elles subissent des violences et sont opprimées inutilement. D’ailleurs, le 2 juin 2016, les sénateurs ont voté une loi contre l’adoption d’enfants congolais par des homosexuel.le.s ou trans étrangers.  Une loi similaire existe déjà pour les homosexuel.le.s et trans congolais, voté en 2008, et laissant entendre que les homoparents étaient de mauvais parents. Si la même loi avait concerné la couleur de peau des parents souhaitant adopter, cela aurait fait un scandale, comme il ne s’agit «que» d’homosexuel.le, personne n’y trouve à redire. C’est dans cette atmosphère, et en toute logique, qu’aucune proposition de loi pour protéger les minorités sexuelles et de genre, pourtant si nécessaire, n’est en vue au parlement, alors que celle ci est impérative et pourrait servir de première base pour un débat et l’éducation à la tolérance et l’acceptation par les populations. Car la RDC est en totale contradiction avec les traités internationaux qu’elles a signé et qui ont pour objectif qu’elle engage à réduire les inégalités et à mettre fin à l’exclusion tout comme sa constitution indique protéger tous les citoyens du pays.

N’y a-t-il pas des initiatives positives? Le seul aspect positif, dans ce tableau préoccupant, c’est que le pays est poussé par le plaidoyer des associations et d’Onusida sur l’impératif de santé publique d’inclure toutes les populations dans les programmes de prise en charge contre le sida, à commencer par les plus vulnérables à la maladie pour espérer atteindre la fin du sida d’ici 2030 en RDC et dans le monde. La demande de subvention au Fonds Mondial a été accordée, c’est ainsi que pour la première fois de l’histoire du pays, les populations clés sont prioritaires dans le plan stratégique de lutte contre le sida et des projets de santé en faveur des HSH, Usagers de drogues et des Travailleurs/ses du sexe, des personnes trans, vont pouvoir être développés.

Comment les personnes LGBT s’informent elles et où en est le tissu associatif congolais? Incontestablement, internet, le développement des télécommunications et les réseaux sociaux sont une aide inestimable pour les LGBT congolais pour se tenir informés et s’ouvrir au monde. Il y a de nombreux groupes sur Facebook ou Twitter qui permettent aux gens de rentrer en contact, d’échanger et de se rencontrer discrètement. Le site Malebo force est aussi un site d’informations pour la communauté. Le tissu associatif se développe et prend en expérience. Les associations peinent à avoir des autorisations à exercer si elles sont clairement identifiées LGBT. Et sans statut légal, elles ont du mal à avoir la légitimité de travailler avec les partenaires étrangers qui exigent ce type d’attestation ou de document. Le collectif Dynakin qui regroupe six organisations identitaires (Malebo force, Oasis, Baobab, Jeuniallisime, Sola, Aramis) commence à faire du lobbying auprès des pouvoirs publics et des ambassades et des autres associations de lutte contre le sida du pays, comme Femmes Plus ou du continent, notamment Amsher. Le 17 mai, dans le cadre de l’IDAHO, la journée internationale contre l’homophobie, la transphobie et la biphobie, l’association Jeuniallissime a organisé un atelier d’échanges et de sensibilisation auprès d’autres organisations de la société civile sur l’homophobie et la transphobie, cette même organisation participera à la conférence « Be The Change » en juillet, organisée par le MAG Jeunes LGBT avec le soutien de la Commission nationale française pour l’Unesco et du Fonds Européen pour la Jeunesse du Conseil de l’Europe. Le Fonds Mondial a octroyé une subvention à la RDC et pour la première fois PSSP (Progrès Santé Sans Prix) et PASCO (Parlons Sida aux communautaires) deux organisations communautaires sont sous récipiendaires et mettent en place des actions de prévention, de soins et de traitement en directions des populations clés, mais pour un pays de la taille de la RDC, il faudrait beaucoup plus d’organisations impliquées.

Comment peut-on aider les personnes LGBT? D’abord, en faisant de la visibilité médiatique. Ensuite en venant dans un état d’esprit de travail d’égal.e à égal.e. Donc, en mettant en place des partenariats pour du financement de projet, des formations dans le cadre de renforcement des capacités, de montage de demande de financement, de gestion de projet, du monitoring, pour faciliter également la participation des congolais.e.s à des campagnes internationales ainsi que l’accès aux conférences internationales ou encore d’organiser des évènements dans le pays, etc. De façon générale, l’accès à l’information francophone au niveau continental et mondial est primordial, sur les thématiques droits humains et en mettant en place des passerelles entre organisations du Sud et du Nord. Il faut aussi participer à du plaidoyer auprès des organisations internationales. Par exemple, aucune organisation des populations clés de RDC ne participe en ce moment aux travaux des Nations Unis à New York concernant la déclaration politique 2016 sur le vih/sida. Quand on sait que la RDC est un des pays les plus touchés par le VIH en Afrique centrale et que la situation y est catastrophique comme l’indique le dernier rapport 2016 de MSF, la présence et la voix de la société civile et des associations identitaires de ce pays devrait être indispensables.

Pour Yagg, Régis a sélectionné quatre portraits de deux gays, un bi et une lesbienne et accompagnés de leurs témoignages.

Lukengo, commune de Bandalungwa, Kinshasa/RDC, 2016
«Je suis homosexuel et vis en concubinage depuis plusieurs années avec un homme marié et père de plusieurs enfants. Nous nous retrouvons dans un appartement discret qu’il loue. Comme de nombreux couples dans notre situation nous avons peur d’être attrapés et prenons de nombreuses précautions. C’est pas facile tous les jours mais dans l’ensemble, je suis heureux. Je travaille dans une association identitaire qui lutte pour la reconnaissance des droits des LGBTI, c’est ma façon d’œuvrer pour notre avenir.»


Trésor, commune de Bandalungwa, Kinshasa/RDC, 2015
«Je suis bisexuel, et père d’un enfant. Parmi les gens qui incitent à l’homophobie et attisent la haine il y a les évangélistes, certains journalistes et les politiques, ainsi que des médias qui propagent la désinformation à propos des homosexuels, telle la chaîne de télévision Molière, en proclamant que nous sommes possédés par des esprits sataniques, font beaucoup de mal.»

 


Jean, commune de la Gombe, Kinshasa/RDC, 2015
«Je vis en couple avec mon compagnon depuis de longues années. Nous sommes engagés dans le milieu associatif. Il y a des tensions dans la famille de mon conjoint en raison de notre mode de vie. Les miens après une phase d’étonnement ont plutôt accepté la situation. Nous aimerions avoir des enfants, ça toujours été un idéal pas pour faire comme les autres mais réellement par le besoin de transmission et de donner de l’amour à nos enfants. Le mariage ne nous intéresse pas pour l’instant mais si un jour notre réflexion évoluait nous n’hésiteront pas à nous marier symboliquement ici dans notre pays.»

 

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Ngalula, commune de Bandalungwa (Kinshasa/RDC, 2015)

«Je suis lesbienne. La communauté lesbienne est très fermée en RDC, mais elle est aussi très bien organisée, par exemple, nous avons une caisse collective qui permet de venir en aide à l’une d’entre nous qui se trouve dans le besoin, notamment pour des raisons de santé. Nous avons nos réseaux mais il est difficile d’y entrer vous devez être coopté pour des raisons de sécurité. De nombreuses femmes sont mariées, nous sommes beaucoup plus vulnérables lorsque l’ont vient à être identifiée comme lesbienne, les viols ne sont pas rares.»

Régis Samba-Kounzi expose à La Bellevilloise, dans le 20e arrondissement, à partir du 9 juin.