«C’est la quatrième fois en quelques semaines que je suis bannie de Facebook», constate amèrement Sophie Labelle. L’auteure québécoise (que Yagg a interviewée en 2015) a vu la page Facebook de sa bande dessinée Assignée garçon suspendue pour une durée de trois jours la semaine dernière. Elle ignore précisément sur quelle base le réseau social se fonde pour appliquer cette sanction. Ce dont elle est certaine en revanche, c’est que ce sont des utilisateurs et utilisatrices ouvertement transphobes qui s’en prennent à elle et qui en sont à l’origine. Leur tactique: se concerter pour signaler en masse les bandes dessinées de Sophie Labelle. «J’avais fais une publication pour prévenir mon lectorat qu’il y aurait un raid et c’est ce qui a fait que j’ai été bannie», explique-t-elle à Yagg. L’absurdité de la situation saute alors aux yeux: alors qu’elle est elle-même victime de harcèlement, Sophie Labelle n’est pas considérée comme une victime par Facebook… et est sanctionnée.

capture raid sur la page de sophie labelle facebook
Capture d’une page d’un groupe Facebook « Raid de page de fragile ».

VIOLENCE ET VISIBILITÉ
Sophie Labelle a appris la suspension de sa page en revenant de sa tournée australienne jeudi 2 juin. Elle diffuse Assignée Garçon depuis août 2014 via les réseaux sociaux et cumule près de 65 000 fans sur Facebook (plus de 12 000 fans sur sa page francophone, plus de 52 000 sur sa page anglophone). Sa bande dessinée raconte le quotidien de Stéphie, une petite fille trans et rencontre un succès tel que Sophie Labelle se rend régulièrement à l’étranger pour présenter son travail. Avec l’engouement autour d’Assignée Garçon, c’est aussi la visibilité de cette militante et enseignante qui a augmenté, à un moment où la médiatisation des questions trans connait un essor sans précédent. Sophie Labelle en paie le prix fort. Elle est devenue particulièrement exposée et est la cible de groupes transphobes haineux très virulents et surtout très organisés, comme en témoigne les «raids» dont elle fait l’objet et qui entraîne la suppression de sa page.

Les conséquences sont lourdes pour Sophie Labelle: «Il s’agit de ma principale source de revenus, et l’éventualité que tout mon travail soit supprimé, après une série «d’offenses» par exemple, est excessivement anxiogène.»

«Au moment où on se parle, il se dit plusieurs appels au viol et au meurtre envers ma personne. Je ne veux même plus voir les forums dédiés à m’haïr, tellement ils sont violents. Ce matin, je suis encore tombée sur des pages créées pour m’humilier.»

L’INACTION DE FACEBOOK
Malgré les outils mis à disposition sur Facebook, Sophie Labelle constate que peu de choses évoluent, et que les groupes transphobes dont elle est la cible continuent leurs attaques sans être inquiétés: «On a beau dénoncer constamment les abus et les pages vouées à nous harceler, il se passe jamais rien. Le fait que ce soit anonyme et international fait en sorte que les lois sur le harcèlement en ligne ne les arrêtent pas.» En réaction à son premier bannissement, Sophie Labelle avait écrit cet épisode, qui révèle toute l’hypocrisie de la démarche de Facebook:

sophie labelle - episode assignee garcon

Yagg a joint le service presse de Facebook France afin de tenter de comprendre pourquoi une victime de harcèlement se retrouve sanctionnée par le biais de signalements faits par ses harceleurs. Par mail, nous avons reçu une liste d’«éléments de background» pour comprendre la politique du réseau social en matière de sécurité, mais rien de précis concernant l’affaire précédemment évoquée. Concernant le traitement des signalements, le service presse explique que des équipes spécialement dédiées consultent et analysent en permanence les contenus signalés par les utilisateurs/trices:

«Il s’agit d’un travail complexe, qui se joue parfois sur des nuances subtiles, nous explique-t-on. Il arrive que nous faisions des erreurs. Aussi, les décisions que nous prenons après examen du contenu sont susceptibles de changer après réception d’informations supplémentaires sur certaines publications, ou si de nouveaux contenus en infraction apparaissent sur une Page ou un profil Facebook.»

Nous avons insisté pour avoir des justifications sur le cas de Sophie Labelle. Facebook n’a pour le moment pas répondu à nos sollicitations.

LE POURQUOI DE CES ATTAQUES
Cette violence à son égard, Sophie Labelle l’explique de plusieurs manières, d’abord, par sa visibilité en tant que femme trans et militante. Ce constat rappelle les propos de Caroline Trottier-Gascon, une militante trans de Montréal qui liait l’augmentation des violences envers les personnes trans avec leur exposition notamment médiatique: «Tout le monde célèbre le fait qu’on parle d’enjeux trans comme une chose positive, soulignait-elle, mais ça attire aussi beaucoup de violence, par exemple des meurtres de personnes trans, des actions législatives comme HB-2 aux États-Unis (dans l’État de Caroline du Nord, ndlr). On avait aussi une variation sur le thème au Canada, avec l’amendement de Donald Plett à C-279 l’an dernier. Plus on parle des personnes trans, plus nous sommes en danger. Donc c’est super important de profiter de ce moment pour faire des changements structurels durables. On ne peut pas seulement s’attendre à ce que la visibilité en soi résolve des choses.»

 

Outre sa visibilité, c’est aussi les messages véhiculés dans Assignée Garçon qui génèrent des discours de haine particulièrement violents sur les réseaux sociaux à son encontre: «Le fait que j’aie un discours positif et empuissançant joue beaucoup sur le niveau de violence», explique Sophie Labelle. Dans ses planches, elle dénonce non seulement la transphobie, mais aussi les situations de la vie quotidienne où se manifeste le cissexisme, l’oppression systémique qui vise à entretenir la supériorité des personnes cisgenres sur les personnes trans. Pour Sophie Labelle, le comportement de ses harceleurs est «un mécanisme social pour protéger la suprématie cisgenre»: «Notre existence remet en question leur masculinité hégémonique. Il y a aussi le fait que ces garçons, surtout des hommes blancs dans l’adolescence ou au début de la vingtaine, ont grandi dans un environnement toxique de pornographie, dans lequel le corps des femmes trans est réduit à un objet complètement déshumanisé ne servant qu’à assouvir leurs fantasmes, avant d’être jetées aux poubelles.»

A travers des histoires drôles et positives sur la diversité des expériences, sur l’appropriation des termes par les personnes concernées, Sophie Labelle déclenche donc la fureur de quelques-uns qui ne supporte pas cette démarche: «C’est ce genre de réappropriation positive qui fait grogner les transphobes qui veulent qu’on persiste à voir la transitude comme une maladie», analyse-t-elle. Enfin, sa notoriété est aussi un levier pour la dénigrer:

«Le fait que je puisse vivre de mon activisme et de ma BD, ça les met d’autant plus en beau joual vert [ça les met en colère, ndlr]. Alors ils ne se gênent pas pour m’assaillir 24h/24.»

Il y a un an une pétition avait été lancée pour exhorter Facebook à améliorer sa politique de signalements jugée opaque. A la même période, un Tumblr français, Lesbeton, avait subi le même sort que Sophie Labelle, à cause d’une publication dénonçant le harcèlement de rue lesbophobe où était présente la phrase «Eh les gouines, vous voulez pas plutôt sucer ma bite». Yagg avait alors contacté le service presse de Facebook France pour comprendre cette manœuvre… qui avait alors répondu que la publication avait été supprimée par erreur et l’avait aussitôt rétablie.