Aurélien Beaucamp, élu président de Aides en juin 2015, n’a pas le profil de ses prédécesseurs à la tête de la plus importante association de lutte contre le sida en France. À 33 ans, ce consultant en recrutement pour le cabinet Michael Page a cependant un lien involontaire mais marquant avec l’épidémie. Il est né le le 20 mai 1983, le jour même de la publication dans la revue Science de l’article de l’équipe de l’Institut Pasteur annonçant la découverte d’un rétrovirus responsable du sida. Bruno Spire, à qui il a succédé au poste de président, a travaillé longtemps dans ce labo de recherche, auprès entre autres de Françoise Barré-Sinoussi, aujourd’hui Prix Nobel de médecine suite à cette découverte.

Aurélien Beaucamp a accordé à Yagg un long entretien dans lequel il explique ses priorités pour l’association, sa vision de l’épidémie et affirme aussi pourquoi la France ne doit pas se désengager de la lutte au niveau international.

Aurélien Beaucamp connaissait bien sûr les associations mais c’est à l’occasion de la réorganisation du réseau en Ile-de-France que le directeur général de Aides et de Coalition Plus, Vincent Pelletier, fait appel à lui. «Je me suis bien retrouvé dans cette association, une association qui compte, qui a su s’adapter aux évolutions de l’épidémie et se renouveler et où les personnes séroconcernées tiennent une place importante.» Arrivé à Aides en 2009, il passe assez rapidement d’un mandat administratif local à la présidence d’une association qui gère un budget de 42 millions d’euros et compte 450 salarié.e.s et près de 1000 volontaires dans l’hexagone et les DOM TOM. Sur son prédécesseur, Bruno Spire, Aurélien Beaucamp affirme que son rôle a été crucial pour rapprocher Aides des chercheurs, mais aussi pour faire vivre la participation communautaire dans tous les secteurs de la lutte contre l’épidémie.

Votre profil est assez différent des précédents présidents de Aides? Que comptez-vous apporter à l’association? Ma prétention si je peux le dire ainsi, mon ambition, c’est d’apporter quelque chose de nouveau. Il faut reprendre en main la communication dans un contexte où le VIH et les hépatites sont banalisés. Il faut communiquer sur un nouvel angle. Par rapport à il y a 15 ans, les discours ont changé.

Il y a un manque de connaissances chez les jeunes. Il faut communiquer de façon différente. Oui, il faut dire que ça va mieux. Mais le quotidien d’une personne séropositive, ce sont les traitements, la discrimination. On a tendance à l’oublier.

Vous êtes né un an avant la création de Aides. Quels moments de l’épidémie vous ont marqués dans votre jeunesse? Le premier Sidaction, les époux Clinton devant le patchwork des noms, en mémoire des morts du sida. Ma première conférence internationale, à Washington en 2012. Je fais partie de cette génération qui était matraquée d’informations dans les collèges et les lycées. C’est beaucoup moins le cas aujourd’hui. J’ai découvert à Aides toute une communauté notamment de séropos. Chez les gays de ma génération, on n’en parlait pas. Mais je suis séronégatif et j’entends bien le rester.

Aides s’est investi dans la prévention, d’abord en mettant en place des programmes de dépistage, puis en participant à la recherche en prévention bio-médicale avec la PrEP. C’est quelque chose que vous allez poursuivre? Oui bien sûr. Je ne vais pas réinventer l’eau chaude. Il faut travailler sur l’incidence et notamment dans le groupe où l’épidémie continue d’augmenter, les gays. En plus de cela, il faut poursuivre le travail sur la prévention combinée. Nous avons une large palette d’outils de prévention. Le préservatif bien sûr, mais c’est loin d’être suffisant. Il faut développer la réduction des risques sexuels, en poursuivant et en renforçant le dépistage ainsi que la PrEP.

Notre objectif c’est de proposer à chacun et chacune une prévention qui lui convienne selon ses pratiques et selon ses besoins.

La PrEP a été approuvée et les programmes sont pris en charge depuis près de six mois. Comment faire pour convaincre de l’intérêt de ce nouvel outil de prévention? Il faut en faire la promotion. Bien sûr, on ne va pas mettre tout le monde sous PrEP. Chez les gays, mais aussi chez les femmes, pas seulement migrantes, ça a un réel intérêt. Il s’agit quand même d’un traitement mais on est dans un suivi très important, et médical et communautaire. La PrEP on la promeut, mais ces consultations PrEp permettent aussi de donner des conseils de prévention, de distribuer des préservatifs, de faire des dépistages.

La maladie aggrave la précarité et la précarité aggrave la maladie. Comment travaillez-vous pour l’aide directe aux malades? Aides travaille avec Les Petits Bonheurs, on travaille aussi sur le vieillissement. Aides soutient des structures qui font les choses mieux que nous. Aides n’est pas un vase clos, nous travaillons énormément avec d’autres associations.

Comment vit-on aussi la plus faible mobilisation associative?

C’est clair qu’aujourd’hui un Act Up manque.

Les actions de petits groupes, les zaps, les interventions impromptues, tout cela nous manque. Il faut monter des actions à plusieurs associations, comme nous l’avons fait l’été dernier sur le dossier des étrangers malades. Tout seul, ce n’est plus possible.

Aides a connu une profonde restructuration et du côté des financements, l’association a fait en sorte d’avoir des financements privés plus importants. Pourquoi ce choix? Le budget de Aides est de 42 millions d’euros par an. Un financement mixte, 50% public et 50% privé. Les financements publics n’ont pas diminué mais représentent moins sur le budget global. Nous avons développé certains programmes, comme celui sur le dépistage rapide, et nous y mettons beaucoup de moyens, y compris financiers. Le financement privé, c’est pour nous permettre de concevoir des actions innovantes, comme l’accompagnement à l’injection ou le travail en milieu carcéral, ainsi que pour des problématiques spécifiques dans les Caraïbes pour l’accompagnement des malades. Les pouvoirs publics ne financent pas ce type de programmes nouveaux. Mais nous ne souhaitons pas que l’État se désengage car nous avons des programmes de service public.

Vous allez inaugurer fin juin Le Spot, boulevard Beaumarchais à Paris, un nouveau centre de santé sexuelle. De quoi s’agit-il? Nous sommes partis de l’idée d’un endroit communautaire dans lequel les gays pourraient parler, être écoutés et conseillés. Il va y avoir des consultations médicales, bien sûr, pour tout ce qui est dépistage du VIH, des hépatites, des Infections sexuellement transmissibles. Mais il va y avoir aussi des consultations en sexologie, en addictologie. Ce dernier programme est lié aux nouvelles pratiques d’injection en contexte sexuel, le ChemSex. Nous pourrons aussi dispenser la PrEP et tout le suivi communautaire. C’est le premier lieu de ce genre en Europe qui offre une approche globale sur la santé des gays.

Mais en quoi est-ce différent de ce que propose Le 190, que Aides a contribué à sauver? Le 190 est 100% médicalisé, il n’y a pas d’intervention associative.

À Aides nous pensons qu’il faut faire avec les personnes, non pas pour les personnes.

C’est la base d’une association de transformation sociale. Il y a parfois la barrière de la blouse blanche et des intervenants communautaires, ça peut aider.

La France semble se désengager au niveau international… C’est la grosse déception. Sur le financement des grandes épidémies, il y a un fort blocage de Bercy. Certes, nous sommes en période de disette. La gauche est sortie de l’idéologie et ça se traduit en perte d’actions. Traditionnellement, du côté des pouvoirs publics français, il y a toujours eu une impulsion, un leadership. Mais la France est en train de reculer en baissant sa contribution au Fonds mondial. Nous ne serons bientôt plus le deuxième contributeur derrière les États-Unis. Il faut continuer à financer et ne pas hiérarchiser les causes. Ce qu’on dépense aujourd’hui sur la prévention au niveau mondial, c’est ce qu’on ne dépensera pas demain. C’est un investissement pour le futur.