Tangerine, qui sort sur les écrans ce mercredi (lire aussi notre critique) est le cinquième long métrage de Sean Baker, connu aux Etats-Unis pour la série télé délirante dont le héros est un… lapin (Gregg The Bunny).
Plongée au cœur de Los Angeles côté trans, Tangerine, primé au prestigieux festival Sundance, a la particularité d’avoir été tourné avec l’iPhone. Une nécessité économique, réaliser des films indépendants aux Etats-Unis est toujours une gageure, mais qui a aussi permis de capter, comme l’explique Sean Baker dans l’interview qu’il a accordée à Yagg, des moments plus intenses et plus vrais. Sean Baker nous parle du casting de rue pour trouver les actrices principales, de l’influence des films de Vittorio de Sica, de la visibilité des personnes trans… et des Oscars.

 

Pouvez-vous nous parler des origines de Tangerine?
sean-baker-ok

Je vis tout près du carrefour entre Santa Monica et Highland [là où se passe en partie le film, ndlr] et j’ai été attiré par cette partie de la ville. Même si en plein centre, il y a eu très peu de films ou de séries se passant dans ce quartier. Je voulais l’explorer et en apprendre plus. Mais mon co-scénariste [Chris Bergoch, ndlr] et moi-même ne sommes pas familiers de ce monde, nous sommes deux mecs blancs et cisgenres. Nous voulions trouver des consultant.e.s et c’est Mya Taylor [une des actrices principales, ndlr] qui nous a introduits dans ce milieu. C’est vraiment quand on a commencé notre recherche que nous avons commencé à envisager l’histoire. Chris et moi avons écrit le scénario en nous basant sur ce que nous avions entendu et sur les scènes dont nous avions été témoins.

A-t-il été difficile de trouver le financement pour un tel film?
Oui, mais c’est toujours difficile. La raison pour laquelle j’ai fait ce film est que je n’ai pas pu obtenir l’argent pour un autre projet. Marc Duplass et son frère Jay [les producteurs de Tangerine, ndlr] m’ont donné la moitié de ce que j’avais obtenu pour mon film précédent. C’est comme si je régressais. L’industrie [du cinéma, ndlr] a tellement changé en quelques années que j’ai fait avec ce que j’ai pu. Le budget était très serré mais ce manque d’argent et notre volonté d’arriver au bout du projet est ce qui donne son caractère au film.

Vous avez tourné Tangerine avec l’iPhone et au début du film, j’avais un peu peur par rapport à la simplicité du dispositif. Et au final, c’est très réussi. Pourquoi avez-vous fait ce choix?
C’est lié à nos problèmes budgétaires. Nous voulions réduire au maximum les frais et il y a eu tant de progrès réalisés avec les portables et d’autres outils. En explorant les possibilités du iPhone, j’ai réalisé que c’était en accord avec le cinéma que je fais dans lequel les frontières entre la fiction et le documentaire sont plus floues. J’ai pensé que l’iPhone nous permettrait de capter plus de naturel et serait mieux accepté par des actrices et des acteurs non professionnel.le.s qui ne voyaient pas l’iPhone comme une vraie caméra. L’aspect intimidant a disparu. Mya et Kiki sont deux actrices débutantes et cette façon de tourner les a aidées à garder confiance en elles-mêmes.

Justement, comment avez-vous choisi ces deux actrices?
J’ai rencontré Mya au Centre LGBT de Los Angeles, durant un «casting de rue». Il y avait quelque chose en elle qui m’a attiré et j’ai été immédiatement intrigué par sa personnalité et son attitude. J’étais très content car je savais qu’avec elle, non seulement nous allions pouvoir mieux connaître son monde mais qu’elle serait bien dans un des rôles. Elle tient de fait un des rôles principaux. Elle nous a fait rencontrer Kiki et lorsque je les ai vues ensemble, j’ai su qu’elles feraient un duo merveilleux à l’écran.

Autour de cette intrigue principale, gravite toute une série de personnages, notamment les client.e.s du chauffeur de taxi. Et chaque personnage est très bien représenté…
Pour moi, c’était important de montrer le plus possible ces personnages qui vivent à la marge et qui dans d’autres films sont considérés comme des personnages secondaires ou des extras. Je voulais qu’ils et elles aient leurs moments. Je pense aux films de Vitorio de Sica, qui consacrait plus de temps sur les personnages secondaires que sur les personnages principaux.

Comment le film a-t-il été perçu par la communauté transgenre aux Etats-Unis?
Pour l’instant, les réactions ont été très positives. Nous avons organisé des projections pour des centres LGBT. Maintenant que le film est disponible sur Netflix, c’est formidable de voir les réactions sur Twitter et sur Facebook. La communauté transgenre apprécie le film car nous avons réussi à capter une sororité qui est rarement montrée et aussi parce que nous présentons des membres de la communauté trans de couleur. Le public en dehors de cette communauté a été surpris d’être connecté avec un monde qu’il ne connaissait pas et qu’il pensait ne jamais pouvoir côtoyé. Nous voulions que le public puisse suffisamment se connecter avec les personnages de Mya et de Kiki pour qu’à la fin du film, il puisse faire son travail d’éducation sur la communauté trans de couleur issue de la pauvreté.

Qu’est-ce que ce film vous a appris?
Beaucoup de choses. J’ai dû me familiariser avec des statistiques et j’ai mesuré l’étendue du problème du chômage dans la communauté trans à cause des discriminations. Le chômage est deux fois plus élevé dans la communauté trans et quatre fois plus élevé dans la communauté trans de couleur. Quand nous étions en post production, Maya cherchait du travail et elle a postulé pour 160 emplois mais elle était rejetée encore et encore. J’en ai été témoin et j’ai réalisé le niveau très élevé de la discrimination.

Vous avez lancé une campagne afin que Maya et Kiki soient nominées pour les Oscars. Pourquoi est-ce important?
C’est important parce que cela va les aider. C’est crucial qu’elles puissent recevoir la reconnaissance qu’elles méritent. Dans le système hollywoodien, les actrices et acteurs trans souffrent de ce manque de reconnaissance due en grande partie à la lenteur avec laquelle Hollywood emploie des personnes trans pour des rôles de personnages trans. Je suis heureux que le film existe, qu’il reçoive de bonnes critiques, surtout en France car je suis très sensible à l’opinion française sur le cinéma. Mais je ne fais pas cela pour recevoir des accolades. Je me bats pour elles.

Sur cette question de la visibilité des personnes trans, il y a un énorme fossé entre les Etats-Unis et l’Europe et en particulier la France, où les personnalités trans out se comptent sur les doigts d’une seule main. A quoi attribuez-vous cette différence?
Depuis que nous avons tourné Tangerine, il s’est passé pas mal de choses. Barack Obama a été le premier président des Etats-Unis à prononcer le mot transgenre dans un discours. La couverture du magazine Time avec Laverne Cox a été quelque chose de très significatif pour les personnes trans. Enfin, la transition de Caitlyn Jenner a été très importante. C’est la première fois qu’une personnalité aussi célèbre faisait publiquement sa transition. Ces trois événements ont été majeurs et la sortie de Tangerine est complètement dans l’esprit du temps.

Tangerine sort en salles le mercredi 30 décembre.

Photo Sean Baker © Petr Novák, Wikipedia