Madame La Ministre,

Dans les débats qui traversent actuellement notre société, il est souvent question de l’École. Diversité, mixité, laïcité, morale, nombreux sont les discours prescriptifs quant à la charge qui incombe à l’Éducation Nationale en matière de formation des adultes de demain. C’est à l’École de dessiner les contours de la société républicaine que nous appelons de nos vœux. Ces contours varient souvent, d’un interlocuteur à l’autre, mais la France compte un nombre toujours grandissant d’experts en matière éducative; il est de bon ton d’avoir un avis sur l’enseignement dispensé à nos chères têtes blondes, rousses et brunes.

Je suis moi-même enseignante, je pense exercer mon métier avec passion et dévouement. Depuis la rentrée 2012, j’enseigne les lettres modernes, ou plutôt, le français, comme il est coutume de dire dans les établissements scolaires. Cette année, j’exerce dans un lycée d’une petite commune iséroise. Cet établissement est le sixième dans lequel je travaille. Si je ne peux m’enorgueillir d’une longue carrière dans l’Éducation Nationale, je commence à connaître son fonctionnement et c’est la raison pour laquelle, Madame, je me permets aujourd’hui de vous écrire.

Bien avant d’être ministre de l’Éducation Nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, vous avez été ministre des Droits des Femmes et en septembre 2012 le Premier ministre vous confiait la mission d’œuvrer contre l’homophobie. C’est sur ces deux questions que je souhaiterais vous interroger aujourd’hui. J’aime mon métier et je le considère souvent comme le plus beau métier du monde, pourtant aujourd’hui c’est non seulement en tant que professeure, mais également en tant que femme et homosexuelle que je vous écris.

L’éducation à la sexualité est une des missions de l’École, définie dans la circulaire n° 2003-027 du 17 février 2003. Pour reprendre les termes de cette même circulaire, l’éducation à la sexualité implique «une nécessaire cohérence entre les adultes participant au respect des lois et des règles de vie en commun qui s’exercent aussi bien dans le cadre de la mixité, de l’égalité, que de la lutte contre les violences sexistes et homophobes contraires aux droits de l’homme.» Votre ministère vient de lancer récemment une nouvelle campagne nationale destinée à informer et sensibiliser les collégien.ne.s, lycéen.ne.s, étudiant.e.s et l’ensemble des membres de la communauté éducative aux violences et discriminations à caractère homophobe dont souffrent encore trop de jeunes.

Pour autant, Madame, et c’est pour cela que je me permets de vous interpeller aujourd’hui, l’Éducation Nationale est sexiste et, de façon encore plus insidieuse, homophobe.

Je m’explique. Je ne peux que m’interroger lorsque je ne dénombre que sept filles sur les trente élèves de la classe de première scientifique dont je suis la professeure principale. Les stéréotypes semblent avoir la vie dure et il me semble que nous devrions œuvrer à les déconstruire tout au long de l’année scolaire et pas simplement lors des trois séances annuelles d’éducation à l’affectivité et à la sexualité.

En tant qu’enseignante de lettres, mon premier point portera sur la grammaire. Depuis que j’enseigne, invariablement, lorsqu’il est question d’accords grammaticaux, mes élèves répètent en chœur le dicton si célèbre selon lequel «le masculin l’emporte». Depuis le XVIIe siècle, la grammaire française tend à faire du masculin une norme. La langue est un produit culturel qui entretient des liens très étroits avec la société. Or, la grammaire française invisibilise le féminin. Grammaticalement, le féminin disparaît derrière le masculin, perçu comme neutre. Le problème n’est pas nouveau: en 1899, Hubertine Auclert appelait déjà de ses vœux la création d’une assemblée qui aurait pour mission de féminiser la langue car écrivait-elle «l’omission du féminin dans le dictionnaire contribue, plus qu’on le croit, à l’omission du féminin dans le code (côté des droits)».

Il faut mettre un terme à l’invisibilité du féminin dans la langue. L’Éducation Nationale a ici un rôle à jouer. Si l’on a pu proposer une réforme de l’orthographe en 1990, pourquoi cela ne serait-il pas possible aujourd’hui?

La recherche universitaire en matière de linguistique avance, des solutions simples sont proposées par nombre d’universitaires reconnu.e.s. Ne pourrions-nous pas faire en sorte que l’école enseigne une grammaire paritaire, que ces éléments soient présents dans les manuels scolaires comme ils commencent à l’être dans la presse? Je pense ici au travail des journalistes de la revue Well Well Well qui ont prouvé que la tâche n’était finalement pas infaisable.

De la même façon, je suis toujours particulièrement frappée de constater le petit nombre d’auteures que nous faisons découvrir à nos élèves chaque année. Dans le manuel de première que mes collègues et moi utilisons, les seules femmes à être citées sont Louise Labé, Marceline Desbordes-Valmore, Nancy Huston, Marguerite Yourcenar, Mary Shelley, Mme de La Fayette, Mme de Sévigné, Marguerite Duras, Nathalie Sarraute, Amélie Nothomb, Virginia Woolf, Sapphire et Simone de Beauvoir. Treize femmes seulement pour près de deux cents auteurs. Vous comprendrez alors que je me sois autorisée à les nommer toutes.

Le sujet a été évoqué lors de la dernière session du baccalauréat, mais combien de textes écrits par des femmes ont-ils été proposés aux épreuves anticipées de français? Combien au brevet des collèges? Il est frappant de constater que les rares textes écrits par des femmes proposés à l’étude lors des épreuves écrites du baccalauréat en français le sont dans les sujets des centres étrangers, d’Amérique du Nord, d’Asie ou encore de Pondichéry. En 2015, un extrait de La Belle et la bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont était le sujet de commentaire composé en Asie tandis qu’un extrait de Pour un oui et pour un non de Nathalie Sarraute était à étudier dans le sujet des filières S et ES à Pondichéry. Pour trouver des auteures dans les épreuves anticipées, il faut remonter au sujet de la série littéraire de 2007. Loin de moi l’idée que ces sujets valent moins que les autres mais force est de constater qu’ils sont bien moins commentés que les sujets de juin en France métropolitaine. Les auteures françaises se retrouvent, encore une fois, marginalisées. On me répondra que durant des siècles, les femmes n’ont pas pu écrire ni publier et que c’est là la raison de leur faible représentation dans nos programmes et dans nos épreuves plus académiques. Peut-être pourrions-nous justement faire une place plus grande aux femmes écrivaines et reconnaître le talent et parfois le génie de nombre de nos romancières plus récentes et contemporaines?

Pire encore, les modèles que véhiculent la plupart des textes que nous donnons à lire à nos élèves proposent une bien triste image des femmes: elle est tantôt prostituée tantôt criminelle chez Zola, infanticide dans la Médée de Corneille, Phèdre est coupable et entièrement soumise à ses passions, Mathilde de la Mole est infidèle chez Stendhal. Les modèles positifs que nous proposons à nos élèves sont rares. Là encore, il sera aisé de m’objecter que c’est aux enseignant.e.s d’amener les élèves à interroger ces représentations en les replaçant dans le contexte historique et littéraire qui les a produites. Toutefois, peut-être pourrions-nous sans craindre l’ire des parents, des directions, de l’inspection offrir une autre vision des choses? Peut-être serait-il possible de mettre en place un système de ressources accessibles aux enseignant.e.s rassemblant des supports pédagogiques et des textes qui parleraient du monde tel qu’il est et non tel qu’il a été rêvé ou imaginé par quelques grands auteurs mâles, dont je ne saurais toutefois remettre en cause le talent ici. L’histoire culturelle de notre pays a été écrite par des hommes, mais il est de notre devoir de montrer que cet état de fait n’est pas une fatalité. D’autres couples existent. D’autres amours existent et elles méritent d’être représentées au même titre que l’idylle de Tristan et Iseult ou celle de Roméo et Juliette pour ne citer que ces célèbres amants.

L’absence totale de représentation de l’homosexualité dans les œuvres que nous proposons à l’étude contribue grandement à sa marginalisation dans l’esprit collectif. Évidemment, ces ressources sont rares. Mais cela devrait être une des missions d’un grand ministère comme celui que vous administrez de travailler à l’évolution des mentalités afin de lutter efficacement contre les discriminations.

Madame la ministre, l’homophobie est un mal insidieux. Il est aisé de remarquer que les insultes préférées de nos élèves n’en sont d’ailleurs pas exemptes. Mais dans notre institution, elle avance masquée: remarques déplacées, injonctions à «trouver un mari» pour obtenir une mutation plus avantageuse, moqueries et blagues entendues en salle des professeur.e.s. Le climat dans lequel nous, personnel homosexuel de l’Éducation Nationale, évoluons est un climat délétère peu propice à l’épanouissement dans le cadre professionnel.

Et je me permettrais de conclure par une dernière remarque peut-être plus personnelle, mais je vis pleinement mon homosexualité dans tous les domaines de ma vie: au sein de ma famille, parmi mes ami.e.s, dans mon club de sport, partout. Mon orientation sexuelle n’est pas taboue. Il n’est qu’un endroit où elle m’isole, m’enferme et me pèse et c’est sur mon lieu de travail, à tel point d’ailleurs, que je choisis de signer ce courrier de mon nom de plume.

Certes, je pourrais utiliser la loi pour faire valoir mes droits à l’égalité dans le cas où je serais victime d’homophobie. Bien entendu, la loi punit les discriminations.

Pour autant, le climat nocif dans lequel nous évoluons, craignant sans cesse le jugement d’un.e collègue, de notre direction, de notre hiérarchie et des parents d’élèves, nous pousse à rester dans un placard dont nous avons eu souvent bien du mal à sortir par ailleurs. Qu’en est-il alors de nos élèves homosexuel.le.s? Peuvent-ils en tout état de cause assumer et vivre pleinement une sexualité naissante dont tout leur dit qu’elle est marginale sinon anormale? Cette ouverture d’ailleurs serait bénéfique à tou.te.s dans le processus d’appréhension de leur identité et orientation sexuelle.

L’Éducation Nationale est un vecteur puissant d’égalité et de liberté si elle assume pleinement son rôle et sa mission, et je ne doute pas, Madame, que vous prendrez la mesure de l’urgence de faire évoluer les choses afin que l’école puisse permettre à toutes et tous de s’épanouir véritablement.

Je vous prie d’agréer, Madame, l’expression de mes respectueuses salutations.