A 62 ans, Jean-Paul Donald Potard est un protestant «luthérien libéral» remonté. Mais c’est aussi un homo déterminé. Pacsé avec son «ami», ce célèbre entrepreneur du luxe et de la mode, très impliqué au sein de la paroisse luthéro-réformée des Billettes, au 24 rue des Archives, dans le IVème arrondissement de Paris, ne comprend en effet toujours pas pourquoi le Conseil presbytéral de la «cathédrale des luthériens» a refusé début décembre sa demande de bénédiction en vue de son mariage prévu en mai prochain.

Après l’ouverture des bénédictions aux couples gays et lesbiens par l’Eglise protestante unie de France (EPUdF) le 17 mai dernier – lors  de la journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transphobie -, cet ami d’enfance de Jean-Paul Gaultier, comptait en effet sur la possibilité pour les pasteur.e.s de l’EPUdF de bénir les couples homos en vue d’un mariage civil. Auparavant, il avait déjà obtenu l’accord de la pasteure de l’Eglise luthérienne suédoise de la rue Médéric dans le XVIIème – en Suède, la loi ouvrant le mariage aux couples homos en 2009 interdit à l’Eglise de refuser les unions gays et lesbiennes –, mais Donald Potard est attaché à la paroisse des Billettes où il a occupé un siège au Conseil presbytéral entre 2004 et 2010.

UNE PAROISSE SANS PASTEUR
«Le refus du Conseil presbytéral est absurde: c’est un manque de courage hallucinant, d’autant que mon ami a été converti aux Billettes», déplore le vice-président du fonds de dotation pour la lutte contre le sida LINK joint par Yagg. «Si un pasteur ne veut pas pratiquer la bénédiction, on peut toujours demander à un autre pasteur», soutient-il. Contacté à plusieurs reprises, Jean-Luc Eschemann, président du Conseil presbytéral du temple des Billettes n’était pas encore en mesure de nous répondre. Mais dans cette paroisse, un autre problème se pose: le poste de pasteur, précédemment occupé par Alain Joly, de la radio Fréquence protestante, a été laissé vacant, et reste pour l’heure sans remplaçant. Et en l’absence d’un.e pasteur.e, c’est le Conseil presbytéral qui est souverain.

«Si le Conseil n’a pas su quoi faire, il a dû se prononcer contre la demande de bénédiction: il en a le droit», explique ainsi Joan Charras Sancho, théologienne protestante, co-éditrice de L’accueil radical: ressources pour une Eglise inclusive. «Le texte a d’abord été fait pour que personne ne soit forcé de bénir un couple homo. L’intérêt des personnes LGBT, s’il est évidemment visé, ne vient qu’ensuite. Ça peut sembler décevant mais c’était la condition sine qua non», observe encore la docteure en théologie, membre de l’Union des églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (Uepal).

«LES ATTESTANTS», UN COURANT RÉFORMÉ CONTRE LES BÉNÉDICTIONS
Mais Donald Potard va plus loin. Pour l’entrepreneur, le refus de sa paroisse témoigne surtout de la montée d’un mouvement conservateur opposé aux bénédictions à l’intérieur des Eglises luthériennes et réformées réunies depuis 2013: le mouvement des «attestants». «Le Conseil presbytéral a décidé que le prochain pasteur serait un attestant, regrette Jean-Paul Donald Potard. Ce mouvement entoure les pasteurs qui ne sont pas favorables au vote du synode. C’est l’équivalent de la “Manif pour tous” au sein de l’Eglise unie».

Né fin juin 2015 d’une quarantaine de pasteur.e.s opposé.e.s aux bénédictions des couples homosexuels, le courant des attestants entend en effet susciter un «renouveau biblique et théologique» à l’intérieur de l’Eglise protestante unie de France avant de se lancer officiellement en janvier 2016 en vue du synode de 2017 pour les 500 ans de la Réforme. «Sur le mariage civil, on n’a rien à dire», affirme d’abord Gilles Boucomont, pasteur du temple du Marais, au 17 rue Saint-Antoine, un des «attestants» les plus actifs que l’on rencontre dans un café près du métro Oberkampf. En revanche, le pasteur le plus en vue de la twittosphère refuse de voir uniquement dans son combat, une opposition aux bénédictions de couples de personnes de même sexe.

«Depuis plusieurs années, le rapport aux écritures bibliques a été un peu malmené: le synode de 2015 est le premier synode sans ancrage biblique où les versets ont été sortis de leurs contextes. On aurait au moins pu avoir la démarche de dire pourquoi on rejette les versets du Nouveau Testament qui n’approuvent pas la conjugalité homosexuelle», soutient Gilles Boucomont, qui revendique officier dans la paroisse «où il y a le plus de gays en France».

Pourtant, du côté des courants inclusifs, la lecture du mouvement attestant est toute autre. «Ce que veulent les attestants, c’est un retour plus net aux écritures, une attitude plus confessante. Leur objectif premier, c’est d’opérer un retour au couple Adam et Eve comme couple fondateur et unique et de dire que les couples homos ne sont pas des couples voulus par Dieu, qu’être homo entrave le parcours de foi», souligne Joan Charras Sancho. Contacté par Yagg, Laurent Schlumberger, président de l’EPUdF, n’a pas souhaité commenter ces oppositions par manque de temps.

LES ÉGLISES PROTESTANTES ET LEURS FIDÈLES DIVISÉ.E.S ?
Pour autant, huit mois après le pas en avant des luthéros-réformés sur la conjugalité des couples de même sexe, peut-on conclure à une division du protestantisme en France dans son appréhension de la questions homosexuelle? «L’unanimisme apparent des votes ne laisse pas apparaître les divergences qui se sont fait jour au cours des débats, notamment sur la réception de ce texte par les fidèles», écrivait déjà, à ce sujet, La Croix, en mai dernier pour ce qui est de la plus importante branche du protestantisme en France.

«Ce sujet-là a été l’occasion de divisions dans tous les pays. Or, la division, c’est un peu la une maladie du protestantisme», déplore ainsi l’attestant Gilles Boucomont, qui cite des exemples aux Etats-Unis ou en Allemagne. En revanche, François Clavairoly, président de la Fédération protestante de France (FPF) depuis 2013, préfère pour sa part le terme «débat» au terme «divisions». «Chaque Etat et chaque société évoluent. Les Eglises protestantes ne sont pas détachées de ces situations nationales à chaque fois spécifiques. Et la France a vécu un moment important avec la loi du mariage pour tous», confie le pasteur réformé.

Avec les débats sur le Pacs en 1999, puis le synode de l’Eglise réformée en 2004, la question de l’accueil et de la conjugalité des homosexuel.le.s s’est en effet imposée comme un sujet de discussion au sein du protestantisme fédéré français. D’une part, plusieurs Eglises protestantes comme la Mission populaire évangélique de France (MPEF) en 2014, dont le défenseur des droits LGBT Stéphane Lavignotte a été pasteur, et l’Eglise unie cette année acceptent aujourd’hui de bénir les couples, a contrario des Eglises évangéliques qui y sont très opposées. Et d’autre part, l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine (Uepal) a entamé une réflexion sur la question. De même, les paroisses inclusives comme La Maison verte dans le XVIIIème arrondissement, Bon secours, dans le XIème arrondissement, L’oratoire du Louvre, dans le Ier arrondissement, Saint-Guillaume, à Strasbourg, ou l’Eglise chrétienne oeucuménique MCC à Montpellier n’ont pas attendu le vote officiel de l’EPUdF pour bénir (officieusement) des couples homos.

François Clavairoly ajoute: «L’accueil et la bénédiction des couples homosexuels est un débat ouvert dans le protestantisme depuis 12 ans. Le protestantisme est la seule confession en France qui a osé ouvrir le débat ! Alors, évidemment, c’est un sujet complexe pour la lithurgie, qui crée de vives discussions, mais le processus démocratique ne peut pas être remis en cause: le principe même du protestantisme, c’est de faire vivre le débat».

«NIER DES DROITS: CE N’EST NI ÉVANGÉLIQUE, NI CITOYEN»
Mais le débat a aussi réveillé la parole homophobe au sein des églises, nous indique-t-on. «Dans les Alpes, une de nos adhérentes lesbienne et protestante nous racontait récemment comment dans sa paroisse ce débat avait généré des paroles très dures. Elle s’est sentie très affectée, mais heureusement sa pasteure a pris sa défense», narre au téléphone Elisabeth Saint-Guily, co-présidente de l’association LGBT chrétienne David & Jonathan. «La décision courageuse du synode sur un sujet clivant a été un soulagement, mais toutes ces discussions au sein du monde protestant ont aussi réveillé la parole homophobe. Ce n’est pas parce qu’une décision a été prise un jour, que le combat est terminé», rappelle la militante lesbienne et chrétienne. Elle conclut:

«L’histoire du protestantisme, c’est quand même s’opposer à un système qu’on trouve injuste. Nier des droits à des tiers, ce n’est ni évangélique, ni citoyen».

La théologienne Joan Charras Sancho fait le même constat: «Il y a un blocage français. Si l’Eglise protestante unie a toujours accepté la diversité, il y a un réflexe protestant de dire aux minorités de se cacher. C’est lié à l’histoire du protestantisme en France, longtemps dans la minorité, mais aujourd’hui cela risque de donner un blanc-seing aux attitudes homophobes». Déterminé à obtenir la bénédiction de son mariage aux Billettes, Donald Potard s’en remet au prochain Conseil presbytéral de sa paroisse en janvier prochain. Il espère être entendu.