Parmi les gagnantes de l’émission RuPaul’s Drag Race, Bianca Del Rio est sans doute la plus populaire. Ses spécialités à elle, c’est le stand up comedy et la méchanceté. Donnez lui un micro et elle vous détruira tout en moins de temps qu’il n’en faut pour coller des faux-cils.

Après avoir gagné haut la main la sixième saison de l’émission de RuPaul, elle promène depuis un peu plus d’un an son propre spectacle, Rolodex of Hate, un peu partout dans le monde. Alors qu’elle s’apprête à le conclure et à proposer un nouveau spectacle, Vimeo a immortalisé l’une des dates, au Texas et le propose en vidéo à la demande. Attention il faut être à l’aise en anglais. Il y a bien des sous-titres mais seulement dans la langue de Shakespeare et RuPaul.

Pour l’occasion, celle qui se nomme Roy Haylock dans le civil nous a accordé une interview sur Skype, depuis son nouveau domicile californien. Avec sa voix rocailleuse, elle nous a parlé de son show, de ses projets, de RuPaul’s Drag Race et bien sûr de la politique américaine.

Vous avez travaillé pendant 20 ans dans des bars gays. Qu’est ce que ça vous a appris sur les gays? [rires] Qu’ils aiment boire! Ça a été une super expérience. On rencontre toutes sortes de gens dans les bars gays. Il y a quelques années, avant Grindr et toutes les applis, vous deviez aller dans un bar pour vraiment rencontrer des gens. Certaines personnes que j’ai rencontré il y a 20 ans dans ces bars, sont restées mes amis, ce qui est assez dingue. C’était des bons moments.

Lorsque vous parlez de votre « Rolodex of hate » à RuPaul dans RuPaul’s Drag Race, vous aviez déjà votre show en tête ou c’est venu après? Après. Je voyageais beaucoup. J’animais des soirées dans des bars gays et mon manager a suggéré que je fasse mon propre show. J’ai commencé à y penser seulement deux mois avant de commencer et j’ai commencé en novembre 2014. Ensuite je l’ai promené de ville en ville jusqu’à maintenant.

Pas trop fatigué? Si, je suis très fatigué! C’est pour ça que je suis content qu’on l’ait filmé pour Vimeo. J’ai encore deux dates en Angleterre en janvier et ensuite, j’ai d’autres projets. Je ferai la première de mon prochain spectacle, Not today Satan, en mai en Australie.

Dans les interviews vous êtes toujours agacé quand on vous demande quels sont vos prochains projets, mais puisque vous en parlez… Je trouve toujours ça drôle qu’on me demande quels sont mes prochains projets. Parce qu’on m’a posé la question au moment où c’était la folie pour moi. Je suis à la maison, à Los Angeles, depuis 3 jours, ce qui est rare et pour une fois je peux me détendre un peu. D’habitude, quand je suis sur la route à faire 10 show en même temps et que quelqu’un me demande quels sont mes prochains projets, j’ai envie de crier « laissez-moi déjà finir ce que je suis en train de faire! ». Mon prochain show sera du stand up, il ressemblera beaucoup au Rolodex of hate. Le stand up, c’est vraiment la route que je veux suivre. Ce n’est pas forcément un gros spectacle de drag.  Les australiens avaient bien réagi à mon show, donc je me suis dit que je viendrais présenter le nouveau ici. Je suis en pleine écriture. Je ferai une tournée aux Etats-Unis ensuite. Cette fois-ci, ce sera mieux organisé. Pour la tournée du Rolodex, un jour j’étais à Londres, le lendemain à Las Vegas. Ça me rendait fou.

Une part importante de votre spectacle traite du politiquement correct. En France, un humoriste  [Pierre Desproges] disait: « On peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Vous êtes d’accord avec ça? Je suis totalement d’accord avec ça. Tout peut être drôle. Croyez moi, je vis aux États-Unis et il y a de quoi beaucoup rire avec notre monde politique. Les gens, en particulier aux États-Unis, se prennent un peu trop au sérieux. Maintenant, tout doit être politiquement correct. Tout peut poser problème. Je pense que ça vient en grande partie des réseaux sociaux. Parce qu’on y entend constamment l’avis de tout le monde. Je me fiche de ton opinion, si tu n’es pas d’accord avec moi, ne regarde pas, ne lis pas, ne vient pas à mon show. Moi, quand je n’aime pas quelque chose, je le laisse de côté.

Pour vous, une bonne drag-queen doit nécessairement offenser quelqu’un? Il faut regarder qui parle. Je suis une drag-queen. Je suis une blague. Je suis juste un mec avec une perruque. Je ne suis pas un politicien sérieux. Donc cela ne devrait pas représenter une menace. Tout le monde aime bitcher juste pour bitcher. Tout le monde passe son temps à se plaindre.

Les réactions à vos blagues « offensantes » sont-elle différentes d’un pays à l’autre? Pas du tout. Pour moi, la différence, c’est trois verres. Après trois verres, tout le monde rit à la même chose. Ça m’a surpris. Parce que je me suis un peu inquiété de ça. Quand j’étais en Australie ou à Vienne, je me suis demandé si les gens allaient comprendre ceci ou cela. Mon sens de l’humour, basé sur la méchanceté [rires], est assez universel! Donc ça s’est bien passé.

Vous avez été très applaudi au Trianon à Paris pour le « RuPaul’s Drag Race: Battle of the seasons ». Vous attendiez-vous à être aussi bien reçu dans un pays non-anglophone comme la France? Je ne m’y attendais pas du tout!  J’ai vraiment été choqué par notre date à Paris. J’étais inquiet. Parce que tous les autres membres du spectacles faisaient des chansons que tout le monde connaissait, en live ou en lipsync. Tout le monde peut accompagner quelqu’un qui chante, mais moi qui débarquais en parlant, je me suis demandé si le public allait comprendre mes blagues. La réaction des spectateurs m’a estomaqué. Ça été l’une des meilleures dates, pour moi.

Vous pensez que RuPaul’s Drag Race est maintenant un passage obligé pour réussir, quand on est une drag-queen? Je ne sais pas si c’est un passage obligé parce que j’ai plusieurs amis, Lady Bunny, Jackie Beat, Sherry Vine, Varla Jean Merman, qui sont des queens un peu plus vieilles et qui ont du succès depuis de nombreuses années. Je pense que RuPaul’s drag race et le pouvoir de la télé ont emmené nos carrières à un tout autre niveau. Cela a vraiment poussé des gens très talentueux. Et cela a aussi poussé des gens non talentueux. C’est intéressant de voir qui survit.  Il faut avoir un minimum de talent. Dans ma saison [la sixième], j’ai eu la chance de côtoyer Adore Delano et Courtney Act qui sont brillamment talentueuses. La télé vous emmène en tout cas à un niveau global. Je n’aurais jamais pu jouer à Vienne ou Paris, au Brésil ou en Australie sans ça. Je ne pensais même pas qu’autant de gens regardaient l’émission. Son impact est assez fabuleux. Cela aide, c’est sûr, mais je pense qu’il faut avoir une certaine dose de talent pour que l’effet perdure. Il y a certaines personnes qui sont passées par Drag Race dont on n’a pas entendu parler depuis des années.

Vous pensez qu’on est dans un âge d’or pour les drag-queens? Je pense que Drag Race est une chance en or. A chaque saison il y a les mêmes spéculations: « c’est la dernière! », « RuPaul va s’arrêter », « Ils vont mettre un terme à l’émission ». On ne sait jamais. Pour moi, c’est arrivé au bon moment. Parce que j’étais un peu plus vieux que les autres. Maintenant que j’ai 40 ans, je vois ça comme du business, comme une opportunité géniale. Il faut sacrifier beaucoup pour continuer à travailler. Donc ma vie privée n’est pas aussi excitante que j’aimerais mais je voyage dans le monde entier pour travailler. On ne peut pas tout avoir. Je suis reconnaissant d’avoir ce que j’ai en ce moment et je continue à y travailler. L’opportunité est là, pour peu que tu veuilles la saisir. Cela a changé ma vie. J’ai travaillé dans des bars pendant 20 ans à faire tous les boulots qui se présentaient. Que tout ça m’arrive maintenant est assez génial.

Quel conseil donneriez-vous à une drag-queen qui vient juste de commencer? N’y va pas! C’est un piège! [rires] Sérieusement. On vit dans un monde où les gens sont célèbres pour rien. Regardez les Kardashian, ces grosses m*****. Ça serait quelque chose comme: travaille ton art, trouve ce que tu sais faire. Es-tu un chanteur? Es-tu un danseur? Un comédien? Essaie tout ça, trouve ce qui te convient le mieux et travaille ton art. Ne sois jamais intimidé par le talent de quelqu’un d’autre ou par les capacité des autres. J’ai été entouré par des gens vraiment doués et je serai le premier à dire qu’ils excellent dans ce qu’ils font. Trouve tes forces et ce qui fonctionne pour toi.

Vous parlez beaucoup de ce que vous détestez. Pouvez-vous nous parler de ce que vous aimez? [rires] Non! J’adore plein de choses. J’adore travailler. J’adore rencontrer des gens. J’ai de la chance parce que c’est l’un des meilleurs aspects de mon métier. Quand vous parcourez le monde et que vous rencontrez des gens qui peuvent citer toute les phrases que vous avez dites à la télé ou qui viennent me voir en me disant « dis des horreurs sur moi! » [« read me », en anglais, expression typique de l’argot drag] – je leur réponds « Not today, Satan! » [sa plus célèbre phrase dans RuPaul’s Drag Race] . J’adore mes chiens! Je n’ai pas à me plaindre. Si j’ai à me plaindre de quelque chose, je le fais sur scène. Sinon, tout va bien.

Vous disiez tout à l’heure que la situation politique américaine est drôle. Pourtant, l’ascension de Donald Trump commence à être de moins en moins drôle… C’est fou. C’est risible pour moi parce que je sais c’est un idiot. Mais je pense que cela montre ce qui est bien et ce qui l’est moins aux Etats Unis. C’est assez effrayant de penser qu’une personne comme ça pourrait devenir président. Le temps le dira. C’est assez dingue quand on y pense. Récemment, j’ai lu le commentaire de quelqu’un qui disait: « si l’Amérique le désigne comme président, l’Amérique le mérite ». Les gens parlent d’Hitler et se demandent comment il a pu arriver au pouvoir. La réponse c’est que les gens ont voté pour lui. Cela pourrait être la même chose ici. C’est assez bizarre de voir comment on peut ensorceler les gens et les amener à vous croire. J’espère que cela n’arrivera pas. Mais c’est assez intéressant à vivre. Et effrayant.