Elle fait partie de cette nouvelle vague de mannequins qui ont tiré leur épingle du jeu grâce à leur physique androgyne et atypique dans une industrie de la mode qui commence à miser sur davantage de diversité. Mais Rain Dove, modèle américaine pour femmes et pour hommes, n’est pas qu’un porte-manteau, elle veut aussi changer le monde. «Capitaliste du genre» revendiquée (derrière la formule un peu provoc’, il y a une vraie explication), elle est très active sur les réseaux sociaux pour dénoncer avec patience et pédagogie la binarité dans laquelle nous évoluons. Elle a donc accepté de répondre aux questions de Yagg.

Dernièrement, c’est en s’appuyant sur la marque de lingerie Victoria’s Secret qu’elle a voulu remettre en cause les critères de beauté: «Chaque année, je vois la publicité autour du défilé de Victoria’s Secret comme montrant “les plus belles femmes au monde”. Durant ma carrière, j’ai expérimenté directement ce que les gens considèrent comme beau. Ce n’est pas moi. Ce n’est pas la plupart des gens. C’est un petit groupe limité. Il faut que ça change. On m’a dit que je pourrais être un super mannequin de détail. Les créateurs et les publicitaires aiment mes seins, ma taille, mes longues jambes, mon long cou. Mais se sont littéralement étranglés en voyant les traits de mon visage.» Reprenant les poses des photos du catalogue de Noël de Victoria’s Secret, Rain Dove a voulu montrer qu’une autre définition du beau était possible:

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 Photo: Sandy Ramirez pour la série «The Angel You Won’t See on the Victoria’s Secret Runway»

Comment expliques-tu que plusieurs mannequins comme toi, Casey Legler, Erika Linder, devenez de plus en plus visibles dans le milieu de la mode? D’abord, il n’y a pas d’autres mannequins comme moi – c’est un peu narcissique mais c’est vrai. En ce moment il n’y a pas seulement davantage de modèles androgynes ou gender queer qui sont représenté.e.s. Des mannequins comme Jillian Mercado, qui est dans un fauteuil roulant ou Shaun Ross, qui est albinos, représentent une portion marginalisée de la société qui aspire à une diversité réelle. Dans un monde qui partage si vite des informations via Internet et les technologies, les gens sont prompts à apprendre que les formes précédentes de publicité – dans la représentation des personnes – nous ont empêché de célébrer nos identités. Nous faisant nous sentir coupable de ne pas rentrer dans une case. Nous faisant nous sentir laid.e quand on ne peut pas se retrouver dans un look ordinaire. Cette prise de conscience amène les gens à exiger un marketing plus sincère. Qu’y a-t-il de plus honnête que de laisser les gens se voir, se voir VRAIMENT, même si c’est quelque chose qu’ils n’approuvent pas forcément?

Crois-tu qu’il s’agit d’un effet de mode, ou bien est-ce un changement en profondeur dans la manière dont la mode représente les identités de genres? Ça ne peut plus être un effet de mode. Les marques sont à la merci des consommateurs/trices – et plus que jamais, ils/elles sont unifié.e.s par les réseaux sociaux pour exprimer leur désir d’égalité et de diversité dans les représentations d’être humains “attirants”. Il n’y a pas si longtemps, on n’avait pas accès à cette imagerie instantanée de contenu auquel on pouvait s’identifier. On devait attendre que ce contenu soit distribué sur des supports papiers, des posters, des magazines, des articles… Maintenant que nous avons Internet, les gens qui appartiennent à des groupes marginalisés sont devenus de plus en plus frustrés de cette sous-représentation dans les médias et la publicité et ils peuvent maintenant participer à ce contenu et prendre conscience qu’ils ne sont pas seuls. Nous sommes toutes et tous différent.e.s et uniques.

Te vois-tu comme un exemple à suivre? Je ne crois pas que ce soit à moi de décider. Je me sens davantage comme une voix, une voix très puissante, mais pas la seule qui compte. Je crois que ce que je fais correspond plus à un mouvement pour l’égalité et un élan vers un monde plus apaisé. Chaque personne est un mouvement. Ensemble, en tant que groupe, et aussi en tant qu’individu. Tu es un mouvement, nous sommes un mouvement. Un mouvement humain.

Tu es présente sur les réseaux sociaux et tu partages souvent des anecdotes sur la façon dont les gens te perçoivent. À chaque fois, tu te montres très pédagogue pour expliquer les choses. Comment arrives-tu à faire preuve d’autant de patience? Être sincère, c’est vital pour créer un changement positif et durable, c’est important car cela éclipse l’inconfort que cela peut causer. Chaque individu possède sa propre vérité et la capacité d’être bienveillant et pacifique.

Même ceux/celles qui sont lunatiques et agressifs/ives contre moi ne sont pas obligé.e.s de quitter ma page sur les réseaux sociaux, car je tiens à garder une porte ouverte au dialogue qui pourrait conduire au changement que nous voulons.

Je crois au pouvoir de chaque individu qui assume et poursuit son cheminement. La réciprocité est une composante de la paix. Nous sommes tou.t.e.s individuellement un mouvement puissant vers un meilleur avenir.

 

«De petits changements dans le style et l’attitude peuvent faire d’énormes changements dans l’attitude de la société envers une personne.»

Pourquoi as-tu accepté de faire partie de la campagne de Play Out Underwear aux côtés de femmes qui ont survécu à un cancer du sein? Qu’est ce qui t’a plu dans l’état d’esprit de cette marque? Alors qu’il y a beaucoup de grandes marques qui ont été déterminantes dans le pouvoir de la mode, comme Prada ou Givenchy, Play Out me rappelle le pouvoir de celles qui n’ont pas encore été découvertes. Ce n’est pas une énorme marque, mais j’ai senti leur message pour adopter plus de diversité dans les corps et les styles. C’est important de soutenir des marques plus petites ou moins connues car elles ont le potentiel d’avoir un impact important. Les conglomérats ne devraient pas être perçus comme les seuls capables de créer des produits. Plus particulièrement quand ces produits sont de l’art. Tout vêtement est une forme d’art humain.

Tu as utilisé l’expression «capitaliste du genre» pour te décrire, qu’est-ce que cela signifie pour toi? Le capitalisme du genre est un terme qui fait référence au fait de tirer avantage du meilleur que la société offre aux gens en fonction du genre perçu. Par exemple, souvent les «femmes» peuvent rentrer dans un club sans payer, n’ont pas à payer le dîner, et peuvent quitter le navire qui sombre en premier. Les «hommes» eux, ont davantage de confiance physique, sont mieux payés et n’ont pas à craindre d’être harcelés dans la rue ou ce que cela implique. Je n’ai pas le temps d’attendre dans le rang et de faire avec ce qu’on m’a donné.

Je veux vivre le plus pleinement possible, et parfois cela signifie modifier mes manies, la façon dont je m’habille, monter ou baisser ma voix d’une octave pour obtenir les avantages de tous les genres.

Je sais que ça met les gens en colère quand ils voient ça, et ils ont raison. Je veux les mettre en colère. Je veux qu’ils comprennent que j’ai tiré cet avantage à cause des désavantages inhérents au système de la binarité des genres dans lequel nous avons été conditionné à nous conformer. Nous méritons tou.t.e.s le respect et la liberté, quelque soit ce que l’on suppose sur nos identités.

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Photo: Sandy Ramirez pour la série «The Angel You Won’t See on the Victoria’s Secret Runway»

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