Journaliste et militante née en Russie et résidant aujourd’hui aux États-Unis, Masha Gessen était de passage en France la semaine qui a suivi les attentats qui ont frappé Paris et Saint-Denis le 13 novembre. Notre rencontre avec cette intellectuelle ouvertement lesbienne, opposante à la loi criminalisant la «propagande des relations sexuelles non traditionnelles» auprès des mineurs entrée en vigueur en Russie en juin 2013 est l’occasion d’aborder avec elle la situation des personnes LGBT en Russie, la politique de Vladimir Poutine et les violations des droits humains. Dans le contexte des attaques en France, nous avons également souhaité connaître ses réflexions autour du terrorisme, un sujet auquel elle a consacré le livre The Brothers: The Road to an American Tragedy (sorti en avril 2015, non traduit), qui revient sur l’attentat du marathon de Boston le 15 avril 2013, qui causa 3 morts et plus de 250 victimes, perpétré par Djokhar et Tamerlan Tsarnaev, deux frères d’origine tchétchène âgés alors de 19 et 26 ans. Elle partage donc avec Yagg son analyse sans concession du terrorisme et de la façon dont les États-Unis, et aujourd’hui la France, répondent à ces crimes.

Comment expliquez-vous le climat si violent envers les personnes LGBT en Russie? D’où vient cette hostilité? Les origines sont au Kremlin. Quiconque dit que cela vient de la société ment. Lorsque Poutine est revenu au pouvoir comme président en mars 2012, il a été confronté à des protestations pour la première fois de sa vie, de sa vie politique. Elles lui faisaient peur et il a donc cherché un moyen de discréditer les manifestant.e.s. Taper sur les homos a fonctionné. La raison pour laquelle ça a marché?

Il y en a plusieurs: déjà il y a cette idée qu’il n’y avait pas de personnes homosexuelles en Russie avant la chute de l’Union soviétique… ce qui est vrai. On sait que des personnes de même sexe avaient des relations sexuelles, s’aimaient, mais personne ne disait «Je suis gay».

Il n’y avait pas d’identité, il n’y avait pas de groupe autour de cette identité, et il n’y avait certainement pas l’idée que l’on mérite des droits parce que l’on appartient à ce groupe. Tout ça est arrivé au début des années 90 par l’Occident. Donc, il y a quelque chose de valide quand on dit que c’est quelque chose qui a été amené par l’Occident. Et c’est très symbolique de tout ce dont les Russes n’avaient pas envie et qu’ils ont eu le sentiment d’avoir été forcé.e.s d’accepter. On a donc donné la permission aux gens d’être aussi haineux qu’ils le veulent contre quiconque est perçu comme homo, car on n’a pas besoin d’être homo pour être l’objet de cette hostilité. Les lois qui sont apparues ne sont qu’une petite partie de ce qui s’est passé. Elles sont un mécanisme pour transmettre un message. Les violences contre les homos sont encouragées, mais le message derrière tout ça, c’est que la Russie rejette tout ce qui vient de l’Occident depuis la chute de l’Union soviétique. Et la réponse à tout ça, c’est le retour à ses racines et à des valeurs traditionnelles. Ce que sont les valeurs traditionnelles, c’est une toute autre question…

Il y a donc bien une politique contre les personnes LGBT en Russie, et non pas une culture homophobe typique de la Russie? Oui, c’est complètement politique et si on regarde la façon dont on fait des généralisations à propos de la culture, on voit que les Russes ont donné des réponses très différentes à la question des homosexuel.le.s suivant les époques. A la fin des années 80, le taux d’agressions était relativement bas, même chose pendant les années 90. Je ne veux pas dire que la Russie a une culture homophobe, car il y a de l’homophobie dans toutes les cultures. Mais si on ne parle pas de l’homophobie, si on ne l’aborde pas publiquement, alors on va probablement avoir plus d’homophobie. En Russie, on a une situation très particulière où il ne s’agit pas que de l’homosexualité, c’est la sexualité dans son ensemble qui n’est pas abordée. Au moment où le Kremlin commence à parler de sexualité, la discussion lui appartient. Il n’y a pas de langage pour s’y opposer.

Je tiens aussi à préciser que si l’on prend n’importe quel pays dans le monde et qu’on a une mainmise sur la télévision afin de diffuser des messages de haine contre un groupe particulier pendant quelques années, n’importe quel pays deviendra un pays haineux envers ce groupe particulier.

En 2013, vous avez écrit une tribune dans The Guardian pour expliquer que vous deviez fuir la Russie pour protéger votre famille. Vous évoquiez la promulgation de la loi qui criminalise la «propagande des relations sexuelles non traditionnelles» en racontant que la première fois que vous en aviez entendu parler, vous aviez trouvé ça drôle. Pourquoi cela? La raison pour laquelle j’ai trouvé ça drôle, c’est que j’ai fait mon coming-out à 15 ans quand j’étais aux États-Unis en 1982.

La propagande de l’homosexualité a été une expression connue aux États-Unis, dans la culture des années 70 avec Anita Bryant qui menait ses campagnes. Alors j’ai pensé «n’est-ce pas amusant d’entendre ce terme à nouveau!». C’était absurde, je ne pouvais pas y croire, je n’imaginais pas que quelqu’un prendrait cela au sérieux.

Ces lois ont d’abord été promulguées au niveau local dans des petites villes de province, certains pensent que cela a été orchestré par le Kremlin depuis le début. J’en doute personnellement. Elles ne sont pas totalement spontanées, il y a eu une répression continue sur les libertés, une montée constante du conservatisme et l’idée de valeurs traditionnelles s’est répandue.

Selon vous, comment les pays occidentaux peuvent-ils aider les personnes LGBT russes? Ce qu’ils peuvent faire et ce qu’ils devraient faire, c’est permettre l’asile politique aux personnes. Pour le moment, les pays occidentaux ont été épouvantables. À l’exception des Pays-Bas, qui récemment ont dit qu’ils allaient donner l’asile politique. Les États-Unis ont été bons. Pas formidables, mais bons. Je voudrais qu’ils créent un statut pour les réfugié.e.s, car ils donnent l’asile politique à presque tou.t.e.s ceux et celles qui arrivent. Il faut cependant que les personnes viennent et fassent une demande, mais sans bénéficier d’aide publique, ce qui veut dire que les personnes les plus vulnérables, les familles avec enfants ne peuvent pas venir. Les pays européens ne font même pas ça, ils ne garantissent même pas l’asile politique pour les LGBT qui fuient la Russie. Et il est bien plus facile de venir en France que d’aller à New York. C’est plus près et c’est moins onéreux. Alors je sais que ça fait toujours plus sexy d’essayer d’aider les gens qui sont loin, de les aider à se battre, que de les inviter chez soi et de les aider, mais je crois que c’est ce qui devrait être fait.

Vous avez écrit un livre sur le groupe punk et féministe Pussy Riot, sorti en France en avril 2015 chez Globe. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans la démarche de ces militantes? La première raison est que c’est une partie très importante de l’histoire politique, elles sont les premières manifestantes russes à être allées en prison pour une manifestation pacifique. Leur action a eu lieu il y a trois ans et demi, et aujourd’hui ça arrive tout le temps. C’est un moment charnière. Je crois aussi qu’elles ont créé une formidable œuvre d’art, dans le sens où l’art remet en question les idées reçues et fait réfléchir sur ce qui se passe.

Par «art», j’entends aussi que tout a commencé quand elles sont entrées dans la cathédrale du Christ-Sauveur de Moscou le 21 février 2012 et s’est terminé lors de leurs déclarations à la cour en août 2012. Tout cela fait partie de la même performance. C’est le principe de l’action, la réaction fait partie de la performance… Et c’était une incroyable performance!

Il y a un arc formidable qui part de cette chanson et qui va jusqu’à cette déclaration à la cour qui était très politique et très intelligente. C’était un commentaire du système politique russe qui exposait la façon dont le système traite les gens qui agacent, qui irritent, et la façon dont la justice fonctionne. C’était une manière de faire réfléchir en Russie et en Occident. L’art permet aussi de créer des concepts et des images qui deviennent des outils pour comprendre la réalité. Pour les Russes, ce sont des phrases comme «Marie, Mère de Dieu, chasse Poutine!», c’est un mème que les gens peuvent comprendre. Leur image avec les balaclavas, et le problème plus important, la symbiose entre l’Église et l’État, tout ça, ce sont des clefs, des concepts, des images pour comprendre la réalité russe.

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Quel est votre sentiment vis-à-vis des attaques terroristes qui viennent de se produire à Paris? C’est terrible. Je ne connais pas les détails et les subtilités, mais j’ai lu la déclaration du président de la République et du Premier ministre et je crois qu’ils se trompent de toutes les façons possibles. Je ne dis pas ça en tant que journaliste et militante, mais en tant que personne qui a écrit un livre sur le terrorisme aux États-Unis et sur le leurre qu’est le terrorisme. Le terrorisme permet à un individu qui n’est personne de devenir quelqu’un. Non seulement cela fait de lui un tueur, mais cette personne déclare une guerre à un pays. Il y a donc une relation directe avec le pays qui l’a fait se sentir marginalisé, et cette relation est une relation de violence. Je crois que la pire chose qu’un pays puisse faire, c’est d’accepter cette déclaration de guerre. Je crois que le terrorisme devrait être traité comme un crime ordinaire, on devrait traiter le terrorisme comme on traite n’importe quel cas de meurtre, comme quelque chose d’horrible, qui mérite une réponse, une réponse juridique, un renforcement de la loi. Mais pas une déclaration de guerre, cela ne mérite pas la gloire qui découle de l’acceptation d’une déclaration de guerre. C’est une des choses que je trouve horrible. L’autre est cette alliance avec Poutine.

On sait que Poutine n’est pas fiable, on sait qu’il a violé les lois internationales, on sait qu’il jouera selon ses règles en Syrie et dans le reste du monde. S’acoquiner avec lui est une horrible défaite pour la démocratie.

C’est exactement ce que les leaders français ont dit qu’ils ne voudraient pas faire. Ils vont finir par faire ce que Daesh veut. Daesh veut être perçu comme des combattants ennemis. Ils veulent que ce soit une guerre, ils veulent que la démocratie soit sacrifiée. Et c’est ce que fait la France en répondant ainsi. Et c’est tellement prévisible… Pourquoi les politiciens sont-ils si bêtes?

Vous avez écrit un livre sur Dzhokhar et Tamerlan Tsarnaev, les deux hommes qui avaient commis un attentat à la bombe lors du marathon de Boston en avril 2013. Voyez-vous des similitudes entre leurs parcours et celui des terroristes de Paris? Ce que je peux dire, c’est que les poseurs de bombe de Boston n’étaient pas atypiques au regard de ce à quoi ressemblent les terroristes en général. Voilà à quoi ressemble un terroriste de façon générale: il est immigrant, issu de la classe moyenne, laïque, donc son affiliation à l’islam est souvent récente et elle apparait comme une excuse, un prétexte pour ce qu’il fait. C’est une idée fausse que de dire que c’est l’islam radical qui conduit au terrorisme. C’est faux, et la motivation derrière leur comportement semble provenir de bien avant les croyances qui justifient leurs actions. Si on regarde les gens qui ont des croyances radicales, la vaste majorité d’entre eux ne sont pas des terroristes, même ceux qui pensent que le terrorisme se justifie ne sont pas ceux qui prennent les armes et partent au combat. Ça ne fonctionne pas ainsi, mais dans l’autre sens. Autre caractéristique du profil des terroristes, ils ont des cercles sociaux très restreints, ils sont isolés, et ont évidemment une haute tolérance à la violence. Cela peut décrire des millions de gens.

Je crois que c’est une autre raison pour laquelle il faut arrêter de penser le terrorisme en des termes magiques. Comme d’autres crimes, le terrorisme est commis par des gens ordinaires pour des raisons ordinaires.

Comme le meurtre. On peut faire une description d’une personne qui commet un meurtre et cela correspondra à un million de personnes, mais très peu d’entre elles sont effectivement capables de prendre une arme et de tuer quelqu’un. C’est la même chose pour le terrorisme, ce n’est pas une histoire magique, c’est un crime ordinaire.

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