Face au danger de l’extrême droite, j’ai dû me résoudre à glisser un bulletin Jacques Chirac dans l’urne. C’était en 2002. Aujourd’hui, l’histoire se répète dangereusement. Et l’événement majeur du début des années 2000, qui aurait du inciter la classe politique à modifier sa façon d’agir, n’a pas servi à grand chose.

Depuis 2002, les commentateurs et les politiques ne savent plus quelle stratégie adopter face au Front national. Malgré ses idées haineuses et son programme de fermeture et d’exclusion, le FN est de plus en plus traité comme un parti comme les autres. Il ne se passe pas un jour sans que les médias tendent leurs micros et citent ad nauseam les pires déclarations et les mensonges des membres de ce parti. Sans même prendre la peine de les décortiquer ou si rarement.

TOUT À PERDRE
Les personnes LGBT ont tout à perdre si le programme du Front national venait à s’appliquer, dans les régions ou demain –ce n’est plus un scénario de politique-fiction–, au niveau national. Certes, on n’est pas « que » gay ou lesbienne, bi ou trans. Nous sommes ou nous pouvons être confronté.e.s au chômage, aux actes de violence ou d’incivilité, à la précarité, aux problèmes de santé. Oui, nous pouvons être en colère contre les partis de gouvernement qui n’ont pas fait toujours fait preuve de probité et sont perçus comme impuissants face aux problèmes.

Mais le programme du Front national est clair. Le seul responsable de tous nos maux, c’est l’autre, c’est l’Europe, c’est l’étranger, c’est la culture «décadente». Aujourd’hui les musulmans sont la cible privilégiée. Demain, à qui le tour? Ce qu’on trouve dans ce programme? Le retour de la peine de mort, la priorité nationale partout et pour tout, la discipline comme valeur centrale à l’école, la création d’un secrétariat d’état à la lutte contre la fraude comme mesure primordiale en matière de santé. En matière culturelle, c’est la priorité à la préservation du patrimoine face à la «menace de la globalisation mondialiste». Écrit pour la campagne présidentielle de 2012, ne figure pas dans le programme l’abrogation du mariage pour les couples de même sexe que prône pourtant Marine Le Pen et consorts.

Jouer sur les peurs, le rejet, les solutions faciles: la communication du FN fonctionne à merveille dans un monde médiatique qui prend un malin plaisir à surfer sur des polémiques, mais ne prend plus le temps de la réflexion. Souvenons-nous des six heures de direct de BFMTV sur la Manif pour tous le 13 janvier 2013, où la parole homophobe, très souvent liée au parti d’extrême droite, a pu s’exprimer sans aucune retenue.
Pour ces élections régionales, les anti-égalité avaient organisé des meetings dans lesquels les candidat.e.s FN (mais pas Marine Le Pen) ont pu rappeler qu’ils étaient favorables à l’abrogation de la loi Taubira et contre les subventions aux associations LGBT ou au planning familial. A Paris, le candidat FN Wallerand de Saint-Just a même expliqué qu’il ne donnerait pas d’argent à des associations «clivantes et polémiques». Suivez mon regard.

«AN ELEPHANT IN THE ROOM»
Le pire est déjà à l’œuvre. Face au Front national, c’est comme si beaucoup avaient baissé les bras. Comme si s’exerçait une sorte de fascination morbide pour son discours. Comme s’il n’y avait de réponses qu’extrêmes aux difficultés vécues par les habitant.e.s de ce pays. J’ai été frappé par l’absence de paroles fortes lors du débat spéciale élections régionales qui a eu lieu le 30 novembre au Centre LGBT Paris Ile-de-France et que j’ai suivi pour Yagg. Que le représentant du FN soit absent est une bonne chose, mais faire comme si le danger FN n’existait pas en est une autre. En anglais il y a cette expression: an elephant in the room. Pour dire qu’il existe un problème évident mais dont personne ne veut parler. C’est important de savoir si la Région va continuer à accorder une subvention à la Marche des fiertés. Mais est-ce la priorité du moment?

Dans les exécutifs régionaux, les élu.e.s du FN vont être très présent.e.s, voire majoritaires, dans les six années à venir. Nous pourrons toujours nous consoler en expliquant que les prérogatives de la région sont limitées, mais il ne faudra pas mésestimer le pouvoir de nuisance d’un parti décider à mettre à bas le modèle républicain. Et qui va utiliser tous les moyens des régions pour se faire entendre. Un parti qui prône qu’une religion vous disqualifie comme «bon Français». Un parti qui met au cœur de ses priorités le rejet de l’autre, rêve d’une France «purifiée» et le retour à des valeurs nationalistes et rétrogrades sur le plan des modes de vie et des libertés individuelles. Il est en cela un parti totalitaire, comme l’a martelé ce matin-même Bertrand Delanoë ce matin sur France Inter. Le FN qui divise au lieu de rassembler, voit les citoyens comme «une seule grande masse inorganisée et déstructurée d’individus furieux», telle que décrite par Hannah Arendt dans son livre Les Origines du totalitarisme.

DÉJÀ DANS LES TÊTES
Le Front national est déjà dans nos têtes lorsque nous ne réagissons qu’à l’émotion, lorsque les politiques n’agissent plus en fonction de leurs convictions, mais en suivant les humeurs, les sondages, l’air du temps et des médias. Des médias emmenés par les chaînes d’infos, devenus obsédés par les faits divers, fascinés par des polémistes de droite homophobes et xénophobes. Que dire aussi des politiques qui empruntent des arguments à l’extrême droite: la sortie sur les «pains au chocolat» (Copé), la «France pays de race blanche» (Morano), le «cancer de l’assistanat» (Wauquiez), la «cinquième colonne islamiste» (Estrosi) ou d’une gauche qui ne sait plus très bien quelles sont ses valeurs. La loi sur le mariage pour tous est une immense avancée mais le gouvernement s’est empressé d’enterrer la PMA, la GPA, les droits des trans, le droit de vote des étrangers aux élections locales. Tant de renoncements ne sont pas sans conséquence. Dimanche dernier, plus de 22,4 millions d’électeurs et d’électrices (soit la moitié des inscrit.e.s) n’ont pas jugé bon de se déplacer.

Dimanche prochain, l’un des paradoxes et non des moindres de ces Régionales est que pour la première fois, un gay membre du FN, Florian Philippot, a toutes les chances de devenir président d’Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, une région de plus de 5,5 millions d’habitants. Et deux autres régions au moins risquent de tomber dans l’escarcelle du FN: Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Une imposture puisque dès la semaine prochaine, ces élu.e.s du Front national délaisseront les régions qui les auront porté au pouvoir pour consacrer tous leurs efforts sur 2017 et la campagne présidentielle. Le cauchemar a commencé.