brokeback mountain afficheSur l’affiche du film, on voit les visages inclinés de Jack Twist et Ennis Del Mar, le regard baissé comme soumis à la fatalité, comme quelques années avant eux les amants maudits Jack et Rose sur celle de Titanic. Le message est clair, le public qui achète son ticket pour Le Secret de Brokeback Mountain en 2006 va voir un mélodrame, l’histoire d’un amour contrarié, et forcément tragique. En cela, et c’est une première, le film d’Ang Lee n’est pas un «film gay», mais bien une histoire d’amour qui reprend le schéma le plus éculé de toute l’histoire du cinéma, celui de l’amour impossible.

Récompensé à la Mostra de Venise, le film sort en décembre 2005 aux États-Unis et au Canada, puis début 2006 en France et dans le reste de l’Europe. Il rencontre rapidement un succès critique et commercial indiscutable, remporte trois Oscars dont celui du Meilleur réalisateur, et une flopée de récompenses aux Golden Globes et aux BAFTA. Plus qu’un film gay, donc, un film qui a fait date dans le cinéma LGBT et qui a eu un impact sur l’évolution des droits au cours des dix dernières années, comme l’analyse pour Yagg Didier Roth-Bettoni, critique et spécialiste de l’histoire du cinéma LGBT dans le monde.

MONTRER CE QUE LE GRAND PUBLIC N’AVAIT PAS VU
Dix ans après sa sortie, l’adaptation de la nouvelle d’Annie Proulx par Ang Lee reste un succès majeur des années 2000 et a atteint le statut de référence dans la culture populaire. Le film a été maintes fois salué, détourné ou parodié. Mais cette histoire d’amour entre deux cow-boys du Wyoming dans les années 60, Ennis Del Mar (Heath Ledger) et Jack Twist (Jake Gyllenhaal), marque aussi un changement dans la représentation de l’homosexualité au cinéma, comme l’explique Didier Roth-Bettoni: «Il fait date parce qu’il représente une homosexualité et une homophobie ambiante que les hétéros ont accepté de voir. Beaucoup de spectateurs gays ont aimé le film, l’ont trouvé très fort, mais je crois que le film a surtout eu un impact auprès du grand public. J’ai vu le film plusieurs fois, je l’ai présenté plusieurs fois et j’ai été très surpris de la réaction des spectateurs et des spectatrices hétéros. J’avais l’impression qu’ils et elles découvraient que l’amour gay était possible et qu’il était en même temps réprimé par la société. Je crois que l’importance du film d’Ang Lee dans l’histoire des représentations est surtout là.»

«Il a touché des gens qui n’avaient pas été touchés, pas du tout sensibilisés, ou même qui n’avaient jamais imaginé ce à quoi un couple homo pouvait être confronté.»

«C’était effectivement surprenant, il n’y avait pas eu d’équivalent précédemment. J’ai tendance à comparer ce film et ses conséquences, la façon dont il a été perçu à ce que Philadelphia a pu être treize ans plus tôt par rapport à la question du sida. Une mise à nu sous les yeux du public d’une réalité qu’il ne voulait ou qu’il ne pouvait pas voir, à laquelle il n’avait pas accès.»

HEATH LEDGER ET JAKE GYLLENHAAL, UNE ALCHIMIE HORS DU COMMUN
Le Secret de Brokeback Mountain n’aurait sans doute pas été un tel phénomène sans ses deux acteurs réunis pour jouer Ennis et Jack. Dans l’entretien choral publié sur le site du magazine Out en juillet dernier, ceux et celles qui ont œuvré à la création du film raconte comment les deux comédiens ont été choisis. D’abord considéré comme pas assez «macho» par les studios Focus Features, Heath Ledger est choisi in extremis, alors que Mark Wahlberg était pressenti pour jouer le rôle d’Ennis. Jake Gyllenhaal, lui, avait entendu parler du projet bien avant qu’Ang Lee ne commence l’adaptation, mais n’était pas sûr d’être engagé: «Quand j’ai rencontré Ang, il avait un certain nombres de combinaisons d’acteurs en tête et chacune était différente. On entendait “Oh cette personne avec cette personne, ou aucune des deux”. Après l’avoir vu, on m’a dit “Maintenant il pense à Heath Ledger et toi. Mais si Heath refuse, alors ce sera quelqu’un d’autre.”» Selon la scénariste Diana Ossana, interviewée par Out, Heath Ledger est aussitôt emballé par le scénario.

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«Heath et Jake étaient très différents dans l’approche de leur personnage et dans leur méthode, affirme-t-elle. Jake pouvait donner beaucoup d’options – il proposait quelque chose de légèrement différent à chaque prise. Mais Heath pouvait la faire identique à chaque fois parce qu’il était le personnage».

Le film d’Ang Lee marque clairement un tournant dans leur carrière à tous les deux, qui s’avère déjà prometteuse. Indéniablement l’alchimie des deux acteurs y est pour quelque chose. Tous deux ont tissé une relation particulièrement forte durant le tournage. Début 2008, Heath Ledger est retrouvé mort. Il a 28 ans. L’autopsie conclut à une intoxication due à un mélange de médicaments.

Après Le Secret de Brokeback Mountain, il était à l’affiche de I’m Not There, biopic sur Bob Dylan de Todd Haynes, et entamé le tournage de L’Imaginarium du docteur Parnassus de Terry Gilliam. Il recevra plusieurs récompenses posthumes pour The Dark Knight de Christopher Nolan, dans lequel il joue un Joker terrifiant et unanimement salué par la critique. «Alors qu’il y a beaucoup de moments dans ce qui s’est passé qui sont tristes, le pire pour moi est que je ne pourrai plus jamais discuter avec Heath, parce que c’était la plus belle des choses qui pouvait arriver», confie Jake Gyllenhaal à Out. Il est le parrain de Matilda Ledger, la fille de son ami et de l’actrice Michelle Williams, qui jouait Alma à leurs côtés. Tous les deux s’étaient d’ailleurs rencontré.e.s sur le tournage du Secret de Brokeback Mountain.

COMMENT BROKEBACK MOUNTAIN A PARTICIPÉ À LA CONQUÊTE DE L’ÉGALITE
L’actrice Anne Hathaway, dont le rôle de Lureen lui offre enfin la possibilité de sortir des rôles de princesse auxquels elle est souvent cantonnée à l’époque, était loin d’imaginer l’impact du film sur l’évolution de la perception de l’homosexualité: «Je me souviens d’être assise sur le plateau et de regarder Heath, et Jake et Michelle, et cela me rappelle que nous n’avions même pas 25 ans, se remémore-t-elle. C’était presque hier, mais à l’époque, nous étions très loin de ce moment humaniste naissant que nous avons avec les droits des homos. J’ai l’impression d’un pas très grand et très important, une prise de position pour l’amour, le besoin de l’amour, sur les conséquences d’en empêcher les gens. Et j’étais époustouflée de voir ces quatre gamins de 25 ans donner vie à cela, plus particulièrement trois d’entre eux.» Ce souvenir d’Anne Hathaway symbolise à quel point le film d’Ang Lee marque non seulement un tournant dans le traitement de l’homosexualité au cinéma, mais aussi que le film a contribué d’une façon ou d’une autre à faire avancer la question de l’égalité des droits dans les sociétés occidentales.

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«Ce film arrivait à point nommé dans un moment historique qui était celui où la revendication du couple gay était plus forte que jamais un peu partout, insiste Didier Roth-Bettoni. Pendant la deuxième moitié des années 2000, cette question traverse toutes les sociétés occidentales. Après, chacune y a répondu avec ses difficultés propres, mais à partir de ce moment-là, on sentait bien que les esprits commençaient à bouger, que l’hostilité qui pouvait avoir lieu précédemment commençait un peu à s’effriter et le film participe à ça, à cette reconnaissance sociétale.»

«C’est ce que le film montre, ce couple qui se heurte à l’homophobie ambiante, l’homophobie de la société, qui rend leur histoire indicible d’abord, impossible ensuite, puis qui va jusqu’à la tragédie. Tout ça a heurté de plein fouet les consciences, notamment américaines.»

Dix ans après Le Secret de Brokeback Mountain, la Cour suprême autorise le mariage pour les couples de même sexe dans l’ensemble des États-Unis le 26 juin 2015. C’est le point d’orgue d’une décennie durant laquelle le nombre d’États américains reconnaissant les couples de même sexe ira en s’accélérant. «Il y a eu un processus sur le long terme dont le film est une des clefs, une des étapes», commente Didier Roth-Bettoni. Dans le monde, en dix ans, on est passé de trois pays ayant légalisé le mariage pour les couples de même sexe en 2005 à près de 20 aujourd’hui.

Rares sont les films à avoir eu un tel impact sur la communauté LGBT et sa perception: «Pour moi, il y a un autre film très important ces dix dernières années, c’est le Harvey Milk de Gus Van Sant, note le critique. C’est un des films essentiels de l’histoire de l’homosexualité au cinéma, parce que pour la première fois, on voit le passage de l’homosexualité d’un fait privé à un fait politique. On est face à la réinscription d’une histoire, d’une communauté, dans la grande histoire collective américaine et occidentale et je trouve assez impressionnante la façon dont Gus Van Sant le fait. Pour moi, c’est un film essentiel. Après est-ce qu’il a eu un impact politique? Il y a quand même de plus en plus de politicien.ne.s qui parlent de leur homosexualité, là-bas comme ici, donc oui, certainement.»

ET APRÈS?
Si désormais le coming-out, la découverte de son homosexualité ne sont plus central.e.s dans les productions cinématographiques qui traitent de thématiques LGBT, le sujet ne semble pas épuisé. «Je pense qu’aujourd’hui contrairement à il y a encore dix ans, ce n’est plus du côté du cinéma que ça se joue, mais du côté de la télévision, du côté de la fiction télé et des séries, constate Didier Roth-Bettoni. Esthétiquement, thématiquement, il n’y a pas d’équivalent au cinéma d’une série comme Looking, dans cette façon de normaliser ou plutôt de “quotidienniser” les vies gays. C’est vraiment du côté de la télé que les choses peuvent bouger et faire bouger la société.»

D’autres thématiques sont en train d’émerger depuis quelques années, notamment celle de la transidentité dont Hollywood semble prompt à s’emparer (pour le meilleur et pour le pire), avec par exemple The Danish Girl, qui sort en France en janvier 2016. Mais comme pour l’homosexualité, la visibilité des personnes trans passera elle aussi par le petit écran, selon Didier Roth-Bettoni:

«Dernièrement, Transparent m’a sidéré par le sujet, le traitement. Concernant la question trans, c’est aussi la télé qui va y répondre, ce n’est pas le cinéma, qui a désormais la plupart du temps un train de retard.»

Comme pour boucler la boucle, c’est Free Love (sorti en octobre aux États-Unis sous le nom de Freeheld) qui a été projeté le 1er décembre pour clore l’édition 2015 du festival Chéries Chéris, dix ans après que Le Secret de Brokeback Mountain fasse la clôture du festival, le 23 octobre 2005. On notera des similitudes frappantes entre les deux films, et là encore un sens du timing qui devrait permettre au film de faire date: une réalisation académique (trop classique diront certain.e.s), mais surtout une histoire d’amour poignante servi par un casting imparable.

Dans le cas de Free Love, l’histoire est d’ailleurs inspirée de faits réels qui se sont déroulés en 2002. Après l’homophobie de l’Amérique rurale des années 60, c’est donc au tour des prémices du combat pour l’égalité d’être portées sur grand écran à travers l’histoire vraie de Laurel Hester (jouée par Julianne Moore), une détective atteinte d’un cancer incurable qui s’est battue pour que sa compagne Stacie Andree (interprétée par Ellen Page) puisse bénéficier de sa pension après sa mort, ce qui lui était refusé au motif qu’elles étaient un couple de même sexe. Un fait divers qui a changé la donne, relaté aujourd’hui dans un film qui permettra au grand public de saisir l’évolution qui s’est opérée en une petite dizaine d’années pour les droits des gays, des lesbiennes et des bi.e.s…

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