La journée mondiale contre le sida intervient cette année dans un contexte très particulier. Depuis un an, la France a connu deux épisodes d’attentats particulièrement meurtriers, en janvier avec les tueries à Charlie Hebdo et à l’Hyper Casher, puis tout récemment, le 13 novembre, nuit d’horreur où 130 personnes ont trouvé la mort. Et des centaines d’autres ont été blessées par les balles des meurtriers fanatisés de Daech.

Ce soir, la traditionnelle manifestation d’Act Up-Paris et de dizaines d’autres associations de lutte contre le sida n’aura pas lieu, pour cause d’état d’urgence (pour les informations concernant la manif de Toulouse, c’est ici). A la place, un rassemblement place Baudoyer, celle-là même où nous étions réuni.e.s pour fêter l’adoption de la loi ouvrant le mariage aux couples de même sexe. Beau symbole que de célébrer le combat pour la vie mais aussi pour la mémoire de celles et ceux qui nous ont quitté prématurément, tués par le sida.

IMMENSES PROGRÈS
En cette fin 2015, qui marque mon entrée dans ma 31e année de vie avec le VIH, j’ai aussi envie de célébrer celles et ceux qui sont toujours là, qui ont survécu, qui vivent avec le sida ou le VIH. Nous serions 150.000 en France, près de 40 millions dans le monde. Celles et ceux d’entre nous qui ont accès aux traitements peuvent espérer vivre une vie quasiment normale. Il faut insister sur ce point. La recherche a fait d’immenses progrès et les traitements actuels n’ont plus rien à voir avec l’AZT des années 80 (où il fallait se lever la nuit pour prendre un des quatre comprimés quotidiens) ou les premières antiprotéases des années 90 (avec leur cohorte d’effets secondaires graves). Bien sûr, ce n’est pas la panacée non plus mais on arrive à des prises quotidiennes d’un seul comprimé. Et très bientôt, les séropositifs se verront proposer une injection tous les trimestres. En plus, ces traitements ont un impact immense sur la prévention.

Il ne faut plus attendre pour marteler ce message: un.e séropositif.ve en traitement bien contrôlé ne transmet plus le VIH. Je répète: un.e séropositif.ve en traitement bien contrôlé ne transmet plus le VIH. Quand les pouvoirs publics vont-ils se décider à lancer une campagne massive d’informations sur cet angle-là? Il reste encore trop de médecins qui ne prescrivent pas le traitement dès l’annonce de la séropositivité. Et encore trop de personnes atteintes qui ne sont pas informées des bénéfices sur leur santé mais aussi sur la protection que confèrent les traitements antirétroviraux. L’information sur la prévention n’a que très peu évolué et ne tient pas suffisamment compte de cette réalité.

Les stratégies de prévention ont pourtant été chamboulées par les personnes elles-mêmes ces dernières années. L’usage sauvage de la prophylaxie pré-exposition en est un des exemples les plus frappants. Voilà un nouvel outil de prévention, à base de traitement antirétroviral (Truvada) mais aussi d’accompagnement communautaire, qui a fait ses preuves dans des essais dans plusieurs pays, mais que les autorités de santé ont tardé à mettre en place. C’est désormais chose faite, avec l’annonce il y a une semaine par Marisol Touraine d’autoriser Truvada –et de le rembourser– pour les personnes à risque (lire: Marisol Touraine donne son feu vert à la PrEP). C’est un grand pas qui vient d’être franchi mais il ne faut pas s’arrêter au milieu du chemin. Cette stratégie de prévention combinée a toutes les chances de réussir si on l’intègre à une offre globale de prise en charge: le dépistage est la clef de cette réussite. Là encore, autre bonne nouvelle, les autotests sont autorisés en France depuis le début de l’année et disponibles en pharmacie ou sur des sites spécifiques (lire: Dix questions sur les autotests du VIH). Si nous n’avons pas encore d’informations sur leur utilisation, il est clair que tout ce qui peut diversifier l’offre de dépistage est bon à prendre.

90-90-90
A ce stade, vous vous demandez peut-être quelle mouche m’a piqué. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes? Évidemment non. Je pourrais reprendre point par point mon argumentaire et formuler les choses de façon beaucoup plus critique. Oui, la fin de l’épidémie telle que nous l’avons connue est possible. Mais s’en donne-t-on vraiment les moyens? La «recette» tient en une formule: 90-90-90. 90% de personnes dépistées, 90% de personnes dépistées traitées et 90% de personnes dépistées, traitées et dont la charge virale est indétectable. C’est comme cela qu’on peut stopper l’épidémie. Nous en sommes encore loin. Il en va de la santé comme du climat: on sait depuis très longtemps ce qu’il faut faire mais chaque pays a au moins une (mauvaise) raison pour ne pas s’engager à la hauteur des enjeux. Dans le cas du sida, pour n’en citer qu’une et qui touche tous les pays, à des degrés divers, la discrimination à l’égard des LGBT, des travailleurs du sexe, des femmes, des minorités visibles, des usagers de drogue, constitue un frein majeur à l’accès au dépistage et à la prise en charge de millions de personnes vulnérables.

En France, et malgré les discours, les aides aux associations sont encore plus limitées qu’avant. Dernier exemple en date, les difficultés rencontrées par Sida Info Service (lire : Motion de défiance, lettre ouverte: les salarié.e.s se mobilisent pour sauver Sida Info Service). Au delà des problèmes internes, il faut souligner que depuis 2008, la subvention versée par l’Institut de prévention et d’éducation pour la santé a baissé de 28%. Vous avez vu beaucoup de services dont le coût a baissé de 28% en sept ans?

JEUNES GAYS EN DANGER
Pourtant, il y a urgence. Même en France, ce mot n’est pas galvaudé. Dans son rapport sur le VIH publié peu avant cette Journée mondiale, l’Institut de veille sanitaire pointe des chiffres très inquiétants: parmi les 6584 découvertes de séropositivité en 2014, 42% concernent des gays, des bis et des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Plus inquiétant encore, la hausse du nombre de découvertes est significative chez les gays, alors que ce nombre est stable dans les autres groupe. Enfin, depuis 2003, le nombre de découvertes de séropositivité a plus que doublé (x2,4) chez les jeunes gays et HSH de 15 à 24 ans. C’est collectivement, au sein des associations de lutte contre le sida ET LGBT, qu’elles soient de loisirs, sportives, militantes ou festives, que ces chiffres doivent nous interpeller. Le VIH est aussi notre affaire et nous ne pouvons pas laisser une génération en danger. Même si les progrès sont là, non décidément, commencer sa vie avec le VIH, c’est pas une vie.