Des falaises du nord de l’île grecque de Lesbos, non loin de la ville de Molyvos, on croirait pouvoir toucher du doigt les côtes turques. Et pourtant, la mer Égée s’étend sur dix kilomètres qui peuvent vite tourner au cauchemar pour les candidat.e.s au refuge qui s’y aventurent par centaines sur des canots dont la flottaison est le cadet de leurs soucis.

Des falaises du sud de la même île s’étend à perte de vue une mer calme, parsemée de couples de femmes qui se baladent en canoë aux abords d’un village décoré d’attrape-rêves couleur arc-en-ciel où l’ambiance festive et familiale a gagné chaque ruelle…

Le contraste entre ces deux faces de l’île est saisissant, presque dérangeant au premier abord. Mais très vite il saute aux yeux que la situation est loin d’être aussi manichéenne. À Skala Eressos, enclave paradisiaque où se retrouvent des lesbiennes de multiples nationalités, l’édition 2015 du Festival international des femmes qui s’y tient chaque année début septembre n’a pas exactement la même allure que les éditions précédentes. Personne ne prétend faire comme si de rien n’était, même si la géographie permettrait qu’aucune trace ne rappelle le drame qui se déroule quelques kilomètres au nord.

Qu’elles aient décidé de venir en avion ou en bateau, de prendre le bus ou un taxi pour rejoindre le village, aucune femme venue pour la 15ème édition de ce festival n’a pu ignorer les dizaines, voire les centaines, de réfugié.e.s qui arrivent sur les côtes de Lesbos. Et même si l’une d’entre elles avait réussi à fermer les yeux sur la situation, dès son premier soir sur les terres du festival elle aurait forcément entendu parler de «la crise des réfugié.e.s». Aucun dîner dans de petits restaurants grecs sur pilotis n’a échappé au sujet, aucune conversation autour d’un verre ne s’est soldée autrement que par un «tu as pensé à aller à Molyvos, toi?».

Plage Skala EressosÀ Skala Eressos, hors de question de manquer un coucher de soleil. Et pourtant…

DIX SECONDES DANS LES JT NATIONAUX
Pour la plupart de ces femmes, la «crise des réfugié.e.s» c’était dix secondes dans leurs JT nationaux et rien d’autre. Sam, venue de Manchester avec des amies, le confirme: «Les informations anglaises ne montraient pas grand-chose». Je savais qu’il y avait des bateaux qui arrivaient mais pas dans ces proportions». Certaines n’avaient même aucune idée de ce qui se déroulait en Europe. Caitlin et Bregitte sont arrivées du Canada et pour elles ce fut un choc: «Dans les médias canadiens, presque personne n’en parle et le peu que l’on entend n’est pas exact du tout, c’est largement sous-estimé. Nous avions simplement entendu qu’une amie apportait des nounours pour les enfants, ce que nous avions décidé de faire aussi, racontent-elles. Mais nous ne savions pas à quel point c’était futile, à quel point la situation était critique et les besoins beaucoup plus importants».

Pour toutes les femmes venues pour le festival, la prise de conscience ne s’est pas faite attendre.

«Lorsque je suis arrivée à Eressos j’ai tout de suite compris en entrant dans le premier bar que toutes les conversations des femmes tournaient autour d’un même sujet: comment aider les réfugié.e.s», se souvient Sam.

«Je n’avais pas prévu de me porter volontaire mais une fois sur place, des amies des années passées m’ont convaincue et nous avons loué des voitures, acheté de l’eau et de la nourriture et nous sommes parties au nord de l’île, vers Molyvos. C’est à ce moment là que je me suis sentie concernée» ajoute l’Anglaise. Les Canadiennes ont vécu la même expérience: «Quand nous sommes allées à Molyvos, ça a été un choc. On leur a apporté de l’eau mais ce n’était rien par rapport à tout ce dont ils avaient besoin».

Molyvos, au nord de l’île, est l’un des points de passage les plus proches de la côte turque. Les plages du village, l’année passée remplies de touristes, ont désormais la couleur orangée des gilets de sauvetage.

Plage proche MolyvosPlage aux abords de Molyvos

COMPOSER AVEC LA CULPABILITÉ
Chez Bregitte, se rendre à une poignée de kilomètres de son lieu de vacances pour distribuer quelques dizaines de bouteilles d’eau a fait naître un sentiment de culpabilité. «Après être allée à Molyvos, je me suis sentie coupable. J’aurais aimé passer plus de temps en tant que volontaire plutôt que de faire la fête avec mes amies. C’est ce sentiment qui m’a motivée à donner de mon temps, à passer quelques jours dans le camp [de réfugié.e.s] de Mytilène avant notre départ et surtout à continuer une fois de retour au Canada.»

Emma, une Londonienne venue passer cinq jours sur l’île, ne s’est tout simplement pas autorisée de vacances.

«C’était vraiment dur pour moi de rester assise à ne rien faire sur la plage après ce que j’avais vu à Mytilène, la capitale. C’était compliqué de me détendre sachant ce qu’il se passait juste de l’autre côté de l’île. Je me suis juste dit que je devais apporter ma pierre, aussi petite soit-elle, à l’édifice.»

La culpabilité, elles l’ont toutes éprouvée différemment. Sam ne l’a pas ressenti en se rendant à Molyvos, mais juste avant son départ: «La seule fois où j’ai ressenti de la culpabilité, c’est le dernier soir avant de partir. Notre avion avait été annulé et notre compagnie aérienne nous a logées dans un hôtel situé là où toutes les familles dorment dans la rue, juste en-dessous de nous. Je me suis sentie très mal. J’ai pris l’argent qu’il me restait, je suis allée acheter du chocolat, des biscuits et de l’eau et nous sommes descendues. Nous avons rencontré une famille incroyable. Je me souviens de cette petite fille d’environ sept ans qui n’arrêtait pas de sourire. Elle s’appelait Judy. Je leur ai demandé où ils allaient dormir, bien sûr c’était dans la rue. À ce moment là, j’ai un peu craqué et la mère m’a pris la main en me disant “mais nous sommes en sécurité ici, nous ne serons pas tués, on est heureux, on va prendre ce gros bateau demain et tout ira mieux”. Je suis rentrée à l’hôtel et j’ai pleuré.»

HotelVue depuis la chambre d’hôtel de Sam

Géraldine, une Française expatriée à Berlin, n’a pas attendu d’arriver sur l’île pour songer à cette culpabilité. Avant de partir, elle ressentait déjà vivement cette sensation mais elle s’est renforcée sur place lorsqu’elle s’est aperçue que l’aide qu’elle avait pu fournir «n’était qu’une goutte d’eau dans la mer». «J’ai essayé de relativiser et de me dire que je ne peux rien changer au conflit et aux raisons qui font que ces gens quittent leur pays. Si j’ai pu aider une seule personne, c’est déjà bien. Si tout le monde fait un minimum avec ses propres moyens, alors le train est en marche dans la bonne direction. C’est peut-être idéaliste comme réflexion et très loin de la réalité politique, mais je me rends compte que beaucoup d’Allemand.e.s partagent cette idée et s’engagent au jour le jour pour que les millions de réfugié.e.s qui arrivent en Allemagne aient un toit sur la tête et de quoi manger, malgré tous les dérapages néo-nazis et autres extrêmes», ajoute-t-elle.

Cette injonction à la culpabilité, Marieke la rejette. Serveuse dans un bar lesbien durant la saison, la Néerlandaise de naissance est aujourd’hui toujours sur l’île. «Il y a toujours des gens fuyant la guerre quelque part, il y a toujours des gens qui sont en train de mourir à travers le monde. Le fait que cela se passe plus près ne devrait pas nous rendre plus ou moins coupable. Le fait que cela soit proche de nous rend simplement l’action plus facile.»

«Se sentir coupable est une perte d’énergie. Ça n’aide personne. Selon moi, se sentir coupable de profiter de notre chance est très égoïste» ajoute-t-elle.

UNE GOUTTE D’EAU DANS L’OCÉAN
À écouter Géraldine, l’idée de s’impliquer une fois sur place était déjà dans sa tête avant de partir: «J’avais prévu de m’impliquer mais je ne savais pas vraiment quoi faire, jusqu’à ce qu’une amie allemande propose de récolter de l’argent afin de le distribuer ensuite aux réfugié.e.s. J’ai donc fait le tour de mes ami.e.s et de mes collègues. Sur place, il s’est avéré que l’idée de donner de l’argent n’était pas très réfléchie et qu’il fallait mieux acheter des produits de base afin que des organisations ou des particuliers puissent ensuite les redistribuer. L’hôtel dans lequel j’étais hébergée avait une pièce entière réservée à la collecte de vêtements et de produits de première nécessité. J’ai acheté avec une partie de l’argent que j’avais collecté de l’eau, des pâtes, du riz, des lentilles, des serviettes hygiéniques, des couches pour les bébés, du dentifrice, du savon, etc. Nous avons ensuite loué une voiture avec des amies et acheté gâteaux secs et bouteilles d’eau avec l’argent qu’il nous restait. Nous les avons distribués aux réfugié.e.s qui marchaient sur les routes entre Molyvos et Mytilène».

Collecte vetementsCollecte de vêtements près de Mytilène

Sam, dont l’expérience est similaire en a retiré une certaine exaspération: «Ce qui me met le plus en colère c’est que rien ne soit fait à une plus grande échelle, que ce soit aux locaux et aux volontaires de donner tout leur temps pour aider, sauver et accueillir ces familles». Tina, venue de Suisse, a ressenti le même désarroi en discutant longuement avec des habitant.e.s de l’île: «Lorsque je suis allée à Molyvos pour aider autant que je pouvais, j’ai rencontré un propriétaire de restaurant qui m’a raconté quelques histoires parmi celles entendues dans la bouche des réfugié.e.s venu.e.s manger dans son restaurant. Des femmes syriennes violées par des Turcs, des hommes volant les moteurs des bateaux de réfugié.e.s, des taxis grecs qui demandent 500 euros pour une course de 70…».

«Ce jour-là, j’ai aussi rencontré Melinda, qui tient un restaurant dans le village. Elle a fondé une organisation pour aider les réfugié.e.s en mai dernier. Elle passe son temps au téléphone et le Haut Commissariat des Nations Unies aux réfugiés lui a demandé plusieurs fois de lui trouver des volontaires. C’est le monde à l’envers.»

MytileneDans les rues de la capitale Mytilène

Pour Marieke, qui a servi des cocktails tout l’été au très fréquenté Flamingo, le projet de rester plus longtemps que les quelques mois d’été a mûri au fil des jours. «Quand j’avais du temps libre en dehors du travail, je louais une voiture pour faire le tour de l’île. Je l’ai fait trois ou quatre fois durant l’été. J’ai pu emmener une famille de Molyvos à Kalloni, une autre de Kalloni à Mytilène. À la fin de la saison, je voulais vraiment faire plus. Je ne trouvais pas de raison de rentrer aux Pays-Bas.»

«J’ai été profondément choquée par l’attitude de plusieurs personnes en Europe à l’égard de l’arrivée des réfugié.e.s. Quelle ignorance et quel manque d’empathie.»

«Ces personnes viennent en Europe, je suis Européenne, j’aimerais prendre mes responsabilités en tant qu’Européenne. Ces gens sont là, ils viennent, ce n’est pas à moi de juger s’ils devraient être là ou non. Ils le sont et ils ont faim, soif, froid, sont malades, apeuré.e.s. Je veux agir sur leur quotidien, pas juger leur quotidien.»

Aujourd’hui, Marieke est toujours sur l’île et travaille dans le camp de Pikpa qui s’occupe de 150 personnes vulnérables. Certain.e.s sont malades, ont un cancer, du diabète ou ont perdu des proches et sont seul.e.s. «J’aide à organiser nos provisions et les distributions de vêtements, couvertures, produits d’hygiène… Nous distribuons nos provisions à d’autres organisations sur l’île et allons dans différents camps avec nos propres équipes. Plusieurs fois par semaine, nous cuisinons pour environ 100 personnes», détaille l’ancienne serveuse.

La situation est actuellement des plus critiques. D’une part, l’hiver approche, la mer devient plus froide et se déchaine de plus en plus, tandis que le nombre d’arrivant.e.s est stable. D’autre part, les volontaires resté.e.s après l’été commencent à avoir besoin de repos. Toutes les pages Facebook autour du festival qui servaient autrefois à partager des souvenirs communs sont désormais réquisitionnées pour chercher de nouvelles et nouveaux volontaires pour affronter l’hiver.

Centre d'enregistrement des réfugié.e.s qui viennent d'arriver sur l'île. Centre d’enregistrement de Moria pour les réfugié.e.s qui viennent d’arriver sur l’île

«JE NE SERAIS PAS ALLÉE À LESBOS SANS LE FESTIVAL»
Sans le festival, ces femmes ne se seraient certainement pas engagées de la même manière. Celles qui manquaient d’informations seraient restées dans l’ignorance. Celles qui avaient déjà l’intention de s’impliquer l’auraient fait dans leurs pays respectifs. Géraldine, la Berlinoise d’adoption le confirme: «Je ne serais pas allée à Lesbos sans le Festival international des femmes et je n’aurais pas pu apporter ma contribution seulement depuis Berlin. J’aurais alors manqué l’occasion de rencontrer des personnes qui s’investissent aussi bien en groupe que personnellement.» D’ailleurs, Géraldine a été étonnée qu’autant de lesbiennes se soient portées volontaires. «À mon départ d’Allemagne, je me suis imaginée que la plupart ne venait que pour faire la fête ou prendre des vacances tranquilles en bord de mer» explique-t-elle.

Joanna Sava, la directrice du festival, est originaire de l’île. Elle savait que cette édition ne serait pas comme les autres. «Nous étions très conscientes de la crise des réfugié.e.s en cours sur la partie nord-est de notre île, et il a été réconfortant de voir tant de gens s’impliquer en proposant leur aide et leur soutien. Il y a eu de nombreuses initiatives différentes durant la période du festival, et tout au long de l’été. Les femmes venues pour le festival ont donné beaucoup de leur temps en apportant de l’eau, de la nourriture, des vêtements et tous les biens de première nécessité. L’organisation du festival a été attentive aux besoins des réfugié.e.s de l’autre côté de l’île. Certaines de nos activités pendant le festival ont été utilisées pour collecter des fonds. Dans la crise que nous traversons, nous espérons que cela ait pu aider», évoque-t-elle avant d’ajouter:

«En tant qu’organisation LGBT nous nous devions d’apporter notre soutien. De nombreuses organisations différentes ont apporté leur soutien ces derniers mois et il nous paraissait indispensable que la communauté LGBT participe à cela.»

Soiree fundraisingSoirée de levée de fonds dans le cadre du Festival international des femmes

Emma, la Londonienne de passage va plus loin. Selon elle, «en tant que communauté, nous avons pu expérimenter la persécution et cela peut potentiellement nous rendre plus à même de nous engager dans ce genre de causes. Ce qui me vient directement en tête, ce sont les lesbiennes et les gays qui soutenaient les mineurs dans les années 80 et le film Pride qui en est inspiré.»

SE CONFRONTER AU RETOUR
Pour toutes ces femmes, encore sur l’île ou rentrées depuis quelques semaines, l’appréhension de se confronter au retour est dans toutes les têtes.

À Manchester, le retour de Sam a été brutal. «De chez moi j’ai mis en place une page pour récolter des fonds et envoyer des imperméables, des couvertures… Mais, ce qui me frappe c’est qu’ici en Grande-Bretagne, des gens pensent toujours que nous allons nous faire submerger par les musulman.e.s, que tout cela n’est qu’un immense cheval de Troie pour l’État islamique.» Cette confrontation face à celles et ceux qui manquent d’informations, les Canadiennes l’ont sans doute vécu de la manière la plus exacerbée. «Aujourd’hui nous nous occupons d’un site de collecte de fonds et nous avons eu énormément de soutien de par le monde. Nous continuons à partager des informations très régulièrement car nous croyons qu’il est important que les gens sachent, surtout de ce côté-ci du monde où cette crise ne semble pas être un problème. J’ai entendu une femme dire “ces gens s’apitoient sur leur sort” et elle est loin d’être la seule à être ignorante sur le sujet. Personne n’a la moindre idée de ce que ces gens vivent et malheureusement j’ai peur que cela reste ainsi.»

Lorsque Géraldine est retournée sur ses terres berlinoises, elle n’a pas manqué de raconter son expérience à tou.t.e.s celles et ceux qui avaient participé à son projet. «J’ai beaucoup expliqué et raconté les moments qui m’ont touchée. Les rencontres humaines et les regards partagés m’ont changée. Comme ces petits papiers écrits en arabe que j’avais fait traduire par ma collègue syrienne pour souhaiter un futur meilleur aux réfugié.e.s.»

«Ce petit peu d’humanité qui nous manque à tou.t.e.s aussi longtemps que l’on n’est pas confronté à la réalité, à la nôtre et à celle des autres.»

Lesbos est l’un des théâtres de cette confrontation. Cette île n’est pas la seule, ce territoire immergé est une étape parmi des dizaines sur la route de l’exode. Des centaines de bénévoles pour des milliers de réfugié.e.s se succèdent au fil de la route. À Lesbos, il y avait ces femmes, ces lesbiennes venues faire la fête, ailleurs il y en aura d’autres.

Pour plus d’informations sur les réseaux de volontaires de l’île de Lesbos:
Le site Lesvos Volunteers
La page Facebook Eressos Connected
La page Facebook Eressos – Help for Refugees