[mise à jour, 23:32]

Ce sont des salarié.e.s de Sida Info Service à bout de nerfs avec qui nous avons pu parler ces derniers jours. Beaucoup souhaitent conserver l’anonymat car ils craignent pour leur emploi. D’après leurs témoignages, la direction générale n’aurait en effet pas manqué de leur dire que toute  divulgation d’information serait sanctionnée. Une ambiance délétère semble régner sur cette association phare de la lutte contre le sida.

Fondée en 1990, Sida Info Service (devenu depuis Santé Info Solidarité), principale association d’aide à distance dans le domaine du VIH/sida, a connu des hauts et des bas. A plusieurs reprises, et notamment à la fin des années 90 et au milieu des années 2000, elle a dû se restructurer pour ne pas disparaître, une évolution qui s’est soldée par de nombreux licenciements. Un mini plan social a même eu lieu en 2014. Mais la crise qui secoue l’association depuis quelques mois intervient dans un contexte budgétaire de plus en plus difficile. La principale activité de SIS, c’est le dispositif des lignes d’écoute (Sida Info Service, mais aussi Ligne Azur, Hépatites Info Service, VIH Infos Soignants, Sida Infos Plus). Elle est financée à près de 93% par l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). Une subvention en baisse constante puisqu’on est passé en sept ans de 7 millions en 2008 à 5 millions d’euros de subventions en 2015 (-29%).

En avril dernier, face à une situation financière et humaine jugée préoccupante, le Comité d’entreprise de SIS lance un droit d’alerte et un cabinet extérieur (3e Consultants) est désigné afin de procéder à un audit.

«MANQUE DE TRANSPARENCE»
Le 18 novembre, un Comité d’entreprise extraordinaire (CEE) se tient avec comme objet principal le rapport de l’experte chargée de l’audit. D’après nos informations, cette réunion à laquelle participait le Directeur général, Patrice Gaudineau et les cinq membres titulaires du CE ainsi qu’un suppléant, plus trois personnes invitées, dont l’experte du cabinet aurait débuté avec la présentation du rapport de l’experte. Cette dernière aurait pointé des problèmes structurels comme la forte dépendance à l’INPES mais aussi une «gestion peu maîtrisée» de certains projets, le soutien à des activités fortement déficitaires comme Le 190, centre de santé sexuelle. Plus grave, l’experte aurait souligné un manque de transparence tant sur la gouvernance que sur la gestion, citant l’exemple des fonctions support comme le service financier ou les ressources humaines, en déshérence depuis de longs mois d’après le rapport.

D’après plusieurs témoignages que nous avons pu recueillir et recouper, il existe également depuis plusieurs mois des problèmes récurrents sur le paiement des salaires. D’après nos interlocuteurs, des financements fléchés sur des programmes précis, notamment les programmes internationaux comme le Consortium international des dispositifs des réseaux d’aide à distance (Cirad), seraient en grande difficulté. Les associations africaines partenaires du Cirad n’ont reçu aucun financement pendant plusieurs mois. Joint par téléphone, le président en exercice du Cirad et le responsable de la ligne d’écoute au Congo Brazzaville, Julien Makaya, nous confirme des dysfonctionnements et des retards de paiement. Julien Makaya affirme que dans plusieurs pays comme le Burkina Faso, le Burundi, le Congo Brazzaville, les associations n’ont rien touché pendant des mois. «Pour nous, cette aide est très importante, car nos gouvernements ne nous aident plus sur ces programmes», explique Julien Makaya. D’après les explications données par le Directeur général à M. Makaya, les retards s’expliqueraient en grande partie par le contexte international et les difficultés liées aux transferts d’argent.

Julien Makaya se dit par ailleurs très inquiet pour 2016 car au delà du premier trimestre, le programme n’est plus financé. Expertise France, un des bailleurs de fonds, ne fait plus partie du programme.

La réunion du 18 novembre s’est soldée par un vote unanime des membres du CE pour saisir le conseil d’administration de l’association et pour émettre une motion de défiance à l’égard de la direction actuelle, demandant la nomination d’un mandataire ad’hoc.

«INCOHÉRENCE DES DÉCISIONS»
Depuis, les choses se sont accélérées et en fin de semaine dernière, une lettre ouverte des salarié.e.s et à destination du CA des différentes structures de SIS (SIS-Réseau, SIS-Association, SIS-Animation, SIS-Le 190 et SIS-ICF) et du directeur de l’Inpes, a été rédigée. Elle dénonce notamment «une accumulation de choix stratégiques allant contre les intérêts de l’association, associée à une incohérence des décisions prises sans véritable réflexion commune» ainsi qu’un «management des compétences incompréhensible entrainant des dysfonctionnements majeurs.»

Lundi 30 novembre, cette lettre ouverte aurait été signée par 62 des 98 salarié.e.s qui l’ont reçue, soit 63% du personnel. Dans cette lettre ouverte, les salarié.e.s s’adressent directement au conseil d’administration et demandent la tenue d’états généraux afin de «mener une réflexion commune entre salarié.e.s et administrateurs/trices, réfléchir et poser les bases de notre avenir».

La balle est désormais dans le camp des administrateurs des différentes structures de SIS ainsi que des pouvoirs publics et du principal organisme qui subventionne cette association historique de la lutte contre le sida. Contacté, Gérard Desborde, le président de SIS-Réseau, n’avait pas encore répondu à notre sollicitation au moment où nous publions cet article.