Un nouveau spectacle de Jenny Bel’Air, c’est toujours une bonne nouvelle. Celle qui fut (mais ne lui rappelez pas) une des plus célèbres portières (aujourd’hui, on dirait physio) du clubbing parisien des années 80, la diva du Palace (c’est d’ailleurs le titre du film documentaire de Régine Abadia qui raconte sa vie) a survécu, quand tant d’autres égéries de la nuit ont disparu, depuis des années ou plus récemment (Edwige en septembre dernier). De la gouaille, un humour féroce et ce côté faiseuse de rois lorsqu’elle ouvre la porte du Palace à des inconnus ou au contraire la ferme pour de personnalités célèbres mais qui ne lui reviennent pas… Le mélange, des sexes, des genres, des origines, elle a toujours aimé ça et ce n’est pas pour rien que son nouveau spectacle s’appelle Carambolage (les 20 et 21 novembre, toutes les infos sont sur Sortir). Elle nous a accordé une interview et nous parle de ses colères, de démocratie, de la drogue dans le milieu gay et de… ses parents.

Jenny, ton nouveau spectacle s’appelle «Carambolage». Tu peux nous en dire un peu plus sur ses origines? C’est par rapport à une année horrible où j’ai perdu beaucoup de proches. Faisant encore quelques fois la porte pour de l’événementiel, je vois une nouvelle génération qui ne m’émeut plus beaucoup mais qui m’interpelle énormément. Par un laxisme sur la prévention effrayant, par l’usage de la came. Si on sort sans être camé, sans prendre des trucs chimiques c’est plus la mode. Et puis la fausse libération du mariage: on se marie et on va être beaucoup plus respecté dans la société. Sauf que ce n’est pas le cas. Par les réseaux sociaux et le téléphone arabe, on apprend que tel couple de garçons s’est fait agresser, tel autre garçon en sortant de boite. Il y a un regain d’homophobie et de violence qui est redoutable.

Tu es toujours en colère… Je suis un peu en colère car il n’y a plus beaucoup de militantisme et de révolte. Il n’y a plus beaucoup de grandes gueules. À part Hélène Hazera que j’aime beaucoup et King’s Queer (Amours et révoltes), ce couple qui chante et milite comme dans les années 80.  Je suis sur scène pour partager un message.

Icône gay, cela te parle? Pas du tout. Ça ne m’a jamais influencé. Ces créatures qui font leur show dans les boites de nuit? Pas pour moi! À part certaines trans qui sont assez strictes sur le fait d’être femmes et de pouvoir vivre en tant que telles, et quelques unes qu’on connait qui ont des QI extraordinaires et peuvent s’insérer dans la société, la plupart partent dans la prostitution et cela m’effraie.

La présentation du spectacle fait toujours référence au fait que tu étais physio du Palace, ça te gêne? J’ai voulu casser le mythe de « la portière-physionomiste ». Maintenant, quand on m’appelle pour de la physionomie, je m’endors à trois heures du matin parce que je ne prends pas de came et parce que je suis atterrée par les discours que j’entends. Moi, j’ai pas voulu ça. C’est un peu du marketing. C’est ça qui m’a toujours fait chier. Mais on m’a dit qu’une génération ne me connaissait pas et que c’était une référence.

Qu’est-ce que tu aimerais dire sur ta présentation? De temps en temps, Jenny offre un moment de plaisir et de réflexion en chantant et en textes. Sans être intello ni intellectuelle, mais en essayant de comprendre les mots que je vais dire et le son qui va être une souffrance et qui peut aussi faire rire. Faire rire, de la dérision, de tout. Dans Carambolage, j’arrive, je m’installe sur scène, je lis un texte personnel, je dis qui je suis et je vais chanter des reprises: dont Dans mon île, d’Henri Salvador, Les Mirabelles, entrecoupés de textes et deux trois sketches d’humour. Du sérieux et de l’humour, de la légèreté.

Peux-tu nous parler de Steban Lam qui va t’accompagner pour ce spectacle? Nous avions fait un spectacle ensemble avec également Patrick Vidal, La Bourette et d’autres. J’ai trouvé qu’il y avait quelque chose à faire tous les deux. Il a une voix magnifique, c’est un auteur compositeur interprète, et c’est quasiment lui qui met en scène et qui me met en scène car je suis ingérable. C’est lui qui me dit: va là! Va pas par là! C’est la baguette magique. Je dirais qu’il me dialyse l’âme, Cette petite scène va être comme ma propre petite piaule.

Tu as parlé de tes colères, mais qu’est-ce qui te fait plaisir aujourd’hui? Ce qui me plait, c’est d’écouter des personnes qui me font découvrir une culture. Il faut toujours apprendre dans la vie. Des gens qui me donnent une vision honnête de la démocratie, la vraie démocratie. Et qui m’éloigne de ces relents frontistes que l’on trouve même chez les gays. C’est un peu casse-couille. Des gens qui ne me fassent pas croire que tout est un rêve.  En groupe dans Le Marais, on se soutient comme une chaîne Cartier, car le Marais est devenu d’un luxe fou. Mais en dehors le danger est partout.  Par les regards et par le qu’en dira-t-on. C’est une fausse liberté et rien n’est jamais acquis.

Comment tu vois ce spectacle par rapport à ce que tu as fait? C’est la continuité de tout ce que j’ai fait. Je suis une dérision, je suis le carambolage d’un père bagnard et d’une mère guyanaise. On voit ce que ça a donné [rires]. Un monsieur et à la fois une dame très respectables. La vie n’est qu’une comédie.

Cette interview avec Jenny Bel’Air a été réalisée vendredi 13 dans l’après-midi, quelques heures avant les attentats qui ont ensanglanté Paris.