Vendredi 13 novembre 2015. 22h. Je suis chez moi. Dans le 11e arrondissement de Paris, près du boulevard Voltaire et de la rue de Charonne. Je consulte mon fil d’actualité Facebook et tombe sur le statut d’un ami, «inquiet par des fusillades dans Paris». Je ne comprends pas tout de suite. Dehors, j’entends des sirènes, les mêmes que j’avais déjà entendues les 7 et 9 janvier dernier. J’allume ma télévision: un match de foot sur TF1, une série sur France 2, tout semble normal. Je zappe sur les chaînes d’information en continu. Je comprends que le cauchemar recommence. Des messages arrivent sur mon portable. Les réseaux sociaux s’emballent.

La suite, nous la connaissons: des explosions près du Stade de France, des fusillades à des terrasses de bars et restaurants dans les 10e et 11e arrondissements, une prise d’otage au Bataclan. Des morts – de nombreux morts – des blessés. Et puis des mots qui se bousculent dans ma tête : «attentats», «terrorisme», «kamikazes», «terreur», «carnage», «scène d’apocalypse», «état de guerre». À dix minutes de chez moi.

Samedi matin. La nuit a été courte. Le silence assourdissant de la rue. Des sirènes au loin. Dans la nuit, je ne distinguais plus celles de la rue de celles de la télévision. Une tristesse infinie m’envahit. Je pense à tous ces morts, à ces blessés, à leurs proches. J’ai envie de rendre hommage à ceux qui nous protègent, aux policiers, militaires, pompiers. A ceux qui soignent les blessés et consolent les familles, aux médecins, infirmiers, psychologues. A nos dirigeants qui, dans l’urgence, doivent prendre des décisions difficiles et courageuses.

De cette nuit terrible, je retiens les nombreux messages de proches inquiets. Ceux avec qui on échange au quotidien bien sûr. Mais aussi les autres, moins présents dans nos vies, mais tout aussi proches dans nos cœurs. Je repense à mon inquiétude de ne pas avoir eu de réponse d’un ami, qui était heureusement loin de Paris et des attentats vendredi soir. Je pense à ceux qui n’ont pas eu cette chance. Je suis bouleversé de voir les messages inquiets sur Facebook, les avis de recherche sur Twitter. Je suis ému de voir les visages des disparus, des morts. Des jeunes. Des jeunes qui auraient pu être mes amis.

Ils s’en sont pris à des jeunes, et à travers eux aux valeurs de notre République, la liberté, l’égalité, la fraternité, qu’ils incarnaient si bien.
Liberté. Liberté de sortir et de s’amuser. Liberté de boire et de manger. Liberté d’écouter de la musique et de faire du sport. Liberté de croire ou de ne pas croire. Liberté de s’exprimer et de blasphémer. Liberté d’aimer et d’être aimé. Liberté de vivre.
Egalité. Egalité entre les sexes. Egalité entre les origines. Egalité entre les religions. Egalité entre les orientations sexuelles et les identités de genre.
Fraternité. Comme celle des Parisiens qui, au milieu de l’horreur, ont lancé les opérations #PorteOuverte ou #TaxiGratuit. Des valeurs de solidarité, de générosité, d’humanité, que les terroristes ont voulu nous enlever. Et qu’ils n’ont fait que renforcer.

Ils ne s’en sont pas pris à ces arrondissements par hasard. Les locaux de Charlie Hebdo s’y trouvaient. La marche du 11 janvier, qui avait permis à un peuple de se réunir autour de valeurs communes et contre l’obscurantisme, s’y était déroulée. Ironie du sort, le Bataclan avait été ce jour-là le lieu de départ des associations, dont SOS homophobie faisait partie. Surtout, ses habitants sont jeunes, ouverts, cosmopolites, gay-friendly, et sont imprégnés de valeurs d’ouverture, de vivre-ensemble, de tolérance. Des habitants qui ne tomberont pas dans le piège des amalgames et de la stigmatisation. Des habitants qui ont très vite tenu à rendre hommage aux victimes et à se rassembler sur les lieux des attentats ou autour de la Statue de la République, sur la place du même nom.

Certains critiquent le soudain patriotisme, voire un soi-disant nationalisme, qu’il y aurait à être fier de notre pays. Mais afficher les couleurs de notre drapeau sur les réseaux sociaux n’est-il pas la meilleure réponse à apporter à la fois aux terroristes qui haïssent notre République et ses valeurs, et à notre extrême-droite qui s’est trop longtemps appropriée ces couleurs ? Les pays du monde entier ne s’y trompent pas en drapant leurs monuments de bleu-blanc-rouge, couleurs de la « patrie des droits de l’Homme ».

Aujourd’hui, Libération fait sa une sur la «Génération Bataclan». Je suis la «Génération Bataclan». Mes amis sont la «Génération Bataclan». Je repense à quelques moments que j’ai vécus dans cette salle de concert du boulevard Voltaire. Je me souviens d’un meeting politique en octobre 2011 : la démocratie au cœur d’une salle de spectacle. Je me souviens d’un concert un mois plus tard : Alex Beaupain y chante l’amour. Je me souviens surtout de tant de nuits passées à faire la fête aux «Follivores-Crazyvores», célèbre soirée gay parisienne. L’une des premières à laquelle j’ai participé en arrivant à Paris il y a une dizaine d’années. Que j’ai aimé aller aux «Follivores» chaque année le soir de la Marche des Fiertés LGBT. Que j’ai aimé aller au Bataclan chaque mois de décembre pour la soirée organisée au profit de SOS homophobie. Que de souvenirs! Que de beaux moments passés, que de musique écoutée, que de baisers échangés. Nous en aurons d’autres. Beaucoup d’autres.

Nous continuerons de sortir et de nous amuser. Nous continuerons de chanter et de danser. Nous continuerons de nous embrasser et de nous aimer.

Face à la lâcheté et à la barbarie, nous continuerons d’afficher avec courage notre désir de tolérance et de liberté.
Nous ne renoncerons pas à nos valeurs et à nos modes de vie.

Nous sommes debout. Nous sommes unis. Nous sommes solidaires.

Nous sommes Paris. Nous sommes la «Génération Bataclan».

Yohann Roszéwitch