Vendredi 13, vers 22h, j’organisais une réunion de travail à 200 mètres à peine du Bataclan lorsque mes camarades et moi, nous avons été mis en garde par des amis qui nous ont appelé. Dès lors, plus question de rentrer à pied ou par les transports en commun. Il a fallu se regrouper dans les deux voitures disponibles. A l’extérieur, la plupart des rues étaient bloquées, les voitures empêchées dans un désordre indescriptible, et la nuit sur Paris, déchirée par les sirènes des pompiers.

Progressivement, les yeux rivés sur nos mobiles, nous avons pris connaissance du bilan humain. 30 morts, puis 40, puis 60, et aujourd’hui, 128, à tout le moins. Des attaques d’une ampleur inédite. Six lieux en même temps, le président exfiltré, des citadins pris en otage dans une salle de concert, d’autres liquidés à la terrasse d’un café, etc. Des terroristes avec des ceintures d’explosifs. Des kamikazes. Des hommes prêts à tout.

Je partage évidemment l’affliction extrême dans laquelle est plongé notre pays. Le deuil national, c’est notre deuil à tous. Nous avons passé, comme tout le monde, une longue nuit d’angoisse, à chercher les informations les plus précises dans les médias, sur les réseaux sociaux. Nous avons passé des heures au téléphone pour rassurer les proches, les amis, les camarades militants.

Mais au-delà de la tristesse, de la compassion pour les familles directement touchées, de la traque des responsables et des possibles complicités, je crois que nous devons mener une double réflexion. A l’intérieur, il s’agit plus que jamais de réaffirmer les valeurs républicaines qui sont les nôtres. Oui, il faudra agir en matière de sécurité et de renseignement, mais il faudra aussi apporter des réponses morales et politiques, visant à montrer ce que nous sommes, ce en quoi nous croyons, en refusant de sombrer dans la panique ou dans la haine, potentiellement raciste, xénophobe ou islamophobe.

Par ailleurs, à l’extérieur, il faudrait également un véritable débat national (et notamment à l’Assemblée, mais pas seulement), sur les priorités stratégiques de la France dans le monde, sur le coût et les bénéfices des interventions militaires engagées, et sur le positionnement de notre pays au Moyen Orient. En outre, il faudrait s’interroger sur les enchaînements politiques qui ont permis le développement de Daech, sur l’origine de sa puissance phénoménale, sur ses alliés, dont certains sont les nôtres –suivez mon regard.

Certains commentateurs affirment qu’il faut faire la guerre. Mais la guerre, nous y sommes déjà depuis longtemps. Depuis que nous avons commencé à envoyer des armes aux soi-disant modérés en Syrie, depuis que François Hollande a décidé de faire la guerre à Daech, il y a quelques mois. En ce sens, les attentats du 13 novembre sont objectivement un acte de guerre, en représailles à la guerre que nous menons là-bas. Il faut donc se demander s’il était bien judicieux de s’engager dans ce conflit entre un tyran sanguinaire, Bachar El Assad, et des terroristes criminels et fanatisés, en l’occurrence, Daech.

Le plus incroyable de l’histoire, c’est que la décision très discutable de s’engager a été prise sans discussion. En effet, la Constitution permet au président de la République de prendre tout seul ce genre de décisions. Le Parlement n’a pas son mot à dire. En France, le Parlement peut discuter de tout, sauf de la décision la plus importante qui soit –la guerre ou la paix. Cela paraît tout à faix paradoxal dans une démocratie.

Aujourd’hui, les postures militaires se multiplient, et si nous y cédons, il est à craindre que l’on soit aspiré dans la spirale sans fin, de l’agression, des représailles, des représailles aux représailles, et des représailles aux représailles des représailles, etc. Est-ce bien ce que nous voulons… Pour ma part, je demanderais volontiers qu’il y ait un référendum sur l’opportunité pour la France de poursuivre son engagement militaire en Syrie, et d’autre part, je crois qu’il est urgent qu’on l’on fasse une réforme constitutionnelle qui oblige le président à avoir l’assentiment du Parlement avant de déclarer une guerre, quelle qu’elle soit.
Louis-Georges Tin