Le point de rendez-vous pour rencontrer Buck Angel est fixé à l’angle d’une rue à deux pas du métro Ourcq dans le XXe arrondissement de Paris. Cathy, directrice de la photo sur le tournage, vient me chercher. On quitte le bitume par un chemin de terre bien caché entre les arbres pour accéder à la Petite Ceinture, ces rails désaffectés qui font le tour de Paris. C’est là qu’a lieu le tournage d’un clip du groupe électro Loki Starfish, auquel Buck Angel participe. Après une dizaine de minutes de marche, les yeux rivés sur le sol pour éviter de se tordre une cheville sur les gros cailloux de la voix ferrée cernée par des murs couverts de graffitis, les bruits de circulation s’estompent enfin. On arrive devant un long tunnel, si sombre qu’il en a l’air interminable. Au loin, on aperçoit seulement la lueur de quelques bougies et des projecteurs. Plusieurs dizaines de mètres dans un noir quasi complet et nous arrivons enfin sur le lieu du tournage. Buck Angel est devant la caméra, avec lui la comédienne Louis(e) de Ville. Les derniers plans d’une de leurs scènes s’enchaînent dans une ambiance bon enfant, malgré le froid mordant au beau milieu du tunnel. Fin de tournage, tout le monde applaudit.

On pourrait facilement se laisser impressionner par Buck Angel. Par sa carrure, par son regard perçant. Pourtant le colosse tatoué et bodybuildé met irrésistiblement à l’aise. Il y a quelque chose d’avenant et chaleureux chez lui. Je lui laisse le temps d’enfiler quelques habits chauds (lui et Louis(e) de Ville étaient assez peu vêtu.e.s durant ce tournage), de prendre un café. Toujours souriant et disponible, le voilà fin prêt pour répondre à mes questions. Dans les entrailles de Paris, loin de l’agitation de la ville, installés sur les rails à la lumière vacillante de quelques bougies, l’interview commence…

Le tournage du clip se termine tout juste, comment vas-tu? Oh, ça va être incroyable, vraiment! Je suis très heureux d’avoir participé à ce tournage. J’aime beaucoup Loki Starfish et Jérémie [le chanteur du groupe, qui réalise aussi le clip, ndlr]. C’est la première fois que je fais ce genre de production à Paris, c’est vraiment cool. Et j’ai pas mal de fans ici, j’étais très surpris, c’est super. J’étais là à me demander «Vraiment?!» Des mecs lambdas hétéros m’ont reconnu dans la rue! Ça veut vraiment dire quelque chose, pas seulement par rapport à moi ou à mon travail, mais sur la façon dont change le monde où les gens deviennent de plus en plus ouvert d’esprit sur plein de choses: le genre, la sexualité, le fait d’être queer. Je trouve ça vraiment cool.

Pour ceux et celles qui ne te (re)connaissent pas encore, comment peut-on te présenter? Et bien, je suis Buck Angel, je suis un militant queer, je dirais même que je suis un militant des droits humains, mais mon travail a débuté dans le porno. Pour dire les choses de façon un peu plus approfondie: je suis né femme, et je suis devenu un homme. J’ai gardé mon vagin ce qui fait que mon militantisme est lié à mon corps.

Mon corps est un outil militant car il me permet d’expliquer au monde que les organes génitaux ne font pas ce que l’on est, ni ton genre.

Voilà qui je suis, je suis un militant, un militant pour que le monde soit un endroit plus paisible.

Comment as-tu débuté dans le porno? J’ai commencé à faire du porno car il n’y avait aucune représentation d’un homme comme moi. Quand j’ai commencé en 2002, il n’y avait personne. Il y avait pas mal de femmes trans, mais aucun homme trans, alors c’est comme ça que je me suis lancé, parce que je ne me voyais pas et que j’aime le sexe. Je crois que le sexe est un moyen formidable de faire passer un message sur l’amour, le sexe, sur l’image du corps. Je voulais voir l’image de mon propre corps et mes propres productions, sans que personne n’ait à me dire comment être, et c’était extrêmement fort pour moi. Et je voulais aussi que d’autres personnes puissent voir quelqu’un comme moi qui aime son corps et qui aime le sexe, et qui n’en a pas honte. Voilà pourquoi je suis arrivé dans l’industrie du porno, mais ça n’a pas été facile au début, les gens ne m’aimaient pas beaucoup…

 buck angel par catherine calvanus - 3© Catherine Calvanus

Justement, as-tu subi des réactions négatives dans ce milieu, comme de la transphobie, du sexisme? Oui, tout ça! Du sexisme, de la misogynie, de la haine, de la colère, de la rancune, de la jalousie, tout ça! Et je sais que la communauté des hommes trans me détestait, les hommes hétéros me détestaient aussi, les seules personnes qui m’ont accepté comme j’étais ont été les hommes gays, ce qui est très intéressant quand on y pense, parce que j’ai un vagin. Mais je crois qu’ils ont perçu ma masculinité. Je montrais aux hommes que l’attirance que l’on a pour quelqu’un n’est pas l’attirance que l’on a pour son pénis, c’est l’attirance que l’on a pour la masculinité qu’il dégage et c’est complètement autre chose. Ça fait une énorme différence. C’était comme ça au début, j’ai subi beaucoup de haine, et de ressentiment, et de jalousie.

Je pensais que dans ce milieu, tout le monde aime tout le monde et que tout le monde a déjà tout vu… sauf que non. C’est très conservateur. On m’a détesté, mais en fait, ça m’a donné envie de faire encore plus.

Alors j’ai persévéré pendant trois ans, j’ai travaillé dur et c’est là que ça a commencé à changer, quand j’ai gagné un Award [en 2007 aux AVN Adult Movie Awards en tant que Transsexual Performer of the Year, ndlr]. Je suis devenu quelqu’un de respecté dans ce milieu, et les gens reconnaissent maintenant mon travail, douze, treize ans après avoir commencé. Ça m’a pris tant de temps!

Avais-tu conscience dès que tu as commencé que le porno pouvait être un outil politique pour faire passer des messages? Non, ce n’était pas du tout le cas! Au départ, ce n’était pas du tout un geste politique, il était surtout question de faire du porno, me représenter de façon positive, mais c’était tout. Pour moi, ce n’était pas politique, je ne me considérais pas comme un militant. En un sens, je rejetais ça. Je me souviens que j’ai dit à un ami que j’avais une idée géniale, que j’allais devenir «Buck Angel, l’homme avec une chatte», et il m’a regardé et m’a dit «Mec, tu vas changer le monde!» C’est ce qu’il a dit… et je me suis marré! Je ne voulais pas changer le monde, je n’imaginais même pas que ça en avait le pouvoir! Je disais «Je fais du porno, je ne fais pas quelque chose de politique». Je disais «Ce n’est que du porno». Je voulais juste faire du porno, et me faire de l’argent. Je n’avais absolument pas idée que ça puisse être plus… et puis ça a changé.

Comment as-tu découvert que l’on pouvait faire réfléchir, éduquer grâce au porno? Ça s’est fait avec le temps, à travers les personnes qui venaient vers moi, qui m’écrivaient des lettres, me disant «Ce que tu fais est tellement fort!» Tellement de gens m’ont dit ça, et je ne sais pas si c’est vrai, ou s’ils sont gênés, mais beaucoup disent aussi «Je ne regarde pas de porno mais je comprends ton message et c’est très fort, ça a changé ma vie». Et un jour, j’ai commencé à me dire «Oh mais en fait, mon travail est politique». Ça a grandi en moi avec l’âge et la connaissance, ce qu’est le militantisme. Je ne me rendais pas compte du tout que mon corps était une prise de position politique. Ça a pris cette tournure au fil du temps, c’est comme tout, peut-être que par exemple pour toi, le fait d’être journaliste évolue aussi avec le temps. On grandit en tant que personne, et on grandit aussi dans son écriture, dans sa façon de penser. Je suis une personne totalement différente de celle que j’étais en 2002.

Le but que je me suis fixé n’a rien à voir avec la pornographie, ça a à voir avec comment changer la façon qu’ont les gens de réagir à leur propre corps et au reste du monde.

J’ai un don pour montrer aux gens qu’ils peuvent s’aimer. J’ai appris à m’aimer même si je ne suis pas normal, j’ai appris à dire «non, je suis un homme avec un vagin, et c’est ce que je suis». C’est très fort. C’est ce que je veux, montrer au monde qu’on peut être, avoir et faire ce qu’on veut, si on y met de la passion. C’est aussi simple que ça.

buck angel par catherine calvanus - 2© Catherine Calvanus

Et c’est comme ça que tu as commencé à faire les documentaires Sexing the TransmanJ’ai fait quelque chose comme 12 films en tant que Buck Angel, et puis j’ai commencé à tourner en rond. Je ne veux pas être acteur porno toute ma vie, ce n’est pas vraiment ce que j’ai envie de faire, alors j’ai soudainement eu cette idée en voyant qu’il y a tant d’hommes trans formidables. Je voudrais que le porno trans soit un genre, mais on ne fait pas un genre autour d’une seule personne, je ne peux pas être un genre à moi tout seul. Alors j’ai eu cette idée car j’aime beaucoup les documentaires. L’idée est de se poser avec une caméra et de parler avec un mec trans, puis lui demander d’enlever son t-shirt, lui faire parler de son corps, de ses cicatrices, ou bien s’il n’a pas un torse et qu’il a toujours ses seins, le faire parler de ça aussi. J’ai voulu amener aussi de la sexualité là-dedans aussi, parce que je voulais donner à chacun de ces hommes une plateforme, que chacun ait la sienne.

Comment as-tu trouvé les hommes trans qui apparaissent dans les documentaires? Comme j’étais déjà bien établi, les personnes étaient à l’aise pour me contacter donc j’ai fait un appel à casting sur Facebook et Twitter pour demander qui voulait être dans mon premier film Sexing the Transman. Je n’ai pas eu beaucoup de réponses, seulement quatre. Ça m’a pris six mois pour faire le casting de ce film, et après les gens se sont plaints car il n’y avait que des trans blancs. J’ai dû répondre que c’était les seuls qui m’avaient répondu, mais j’ai fait un gros effort pour recruter plus de personnes de couleur dans le second, et plus de personnes sont venues me trouver. Maintenant plein d’hommes trans veulent être dans le film. C’est génial, j’adore faire ça.

Comment ça a été reçu? Ça a été de la folie. On n’avait jamais vu ça avant. Et aujourd’hui, on en discute dans certaines universités qui s’intéressent aux gender studies. Je continue à en faire, car il y a encore des hommes trans qui n’ont pas été représentés. Je veux montrer le spectre des hommes trans, le spectre de la couleur de peau, du type de corps, de la façon dont ils s’identifient, car je m’identifie en tant qu’homme, mais certains parlent d’eux en tant que queer, que trans, certains ne parlent pas d’eux en tant que «il». Je voulais montrer que tout ça n’est pas binaire, et au contraire, très très fluide.

Voir le trailer de Sexing The Transman:

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Buck Angel’s Sexing The Transman (Documentary)

Le sujet de la transidentité est de plus en plus populaire dans la culture mainstream, dans les médias. Certain.e.s militant.e.s trans considèrent que cela se fait parfois au détriment des personnes concernées, par exemple lorsque l’on voit un acteur cisgenre incarner une femme trans. Comment le perçois-tu, de ton côté? Des allié.e.s! C’est comme ça que je le vois. Je vois tout de façon très positive, je ne vois jamais le négatif. Même les gens qui me traitent de «travelo», je vois ça comme quelque chose de positif, car c’est une occasion de sensibiliser sur les mots. Alors oui, les médias, les films nous utilisent… C’est génial! Car ça crée de la visibilité, ça crée des emplois. Et je dis aux personnes trans qui pensent qu’on ne voit pas leurs propres histoires, et bien faites-le! J’ai créé mes films, j’ai créé mon propre concept, j’ai voyagé à travers le monde. On ne peut se plaindre à moins de faire partie de la solution. C’est comme ne pas aimer son gouvernement et ne pas voter: il faut voter, il faut jouer le jeu, il faut être partie prenante de la solution. Alors oui, Hollywood fait des films sur nous, et peut-être qu’on n’engage pas d’acteurs et d’actrices trans, mais il n’y a pas assez d’acteurs et d’actrices trans de toute façon. Il faut déjà davantage d’acteurs et d’actrices trans, et davantage de réalisateurs et réalisatrices trans. C’est comme ça que nous créerons le changement. On en revient encore à la visibilité et au militantisme et au fait de faire partie de la solution.