Bien sûr les temps ont changé depuis l’époque où on m’a craché dessus, traité de pervers, de malade mental et où je me suis retrouvé à la rue avec Les Amitiés particulières au fond du cartable.
 C’était bien avant les gays (on était pédé ou tapette et gouine ou goudou) avant le Marais (Ste Anne) avant les Gay Pride et l’idée d’un mariage entre 2 hommes ou 2 femmes aurait fait hurler de rire dans les chaumières. C’était hier. L’homosexualité était un «douloureux problème».

J’ëtais le seul pédé au monde, à part Cocteau ou Chazot qui apparaissait de temps en temps en tutu à la télé. Et puis je suis descendu sur Paris et puis Gai Pied et puis les Gay Pride et puis 81 et puis je n’était plus seul au monde et puis nous étions des milliers tout d’un coup et tout était possible et puis l’Insolite ou le Daytona bien au-delà de la nuit et puis la Faucheuse et tous ces amants amis disparus en quelques semaines, nos guides, nos repères et une part de notre culture (merci Arte et Maxime Donzel).

Les temps ont changé, le témoin est passé aux jeunes qui se battent avec courage avec leurs outils dans leur époque en pleine mutation. Les mentalités évoluent, tout doucement, mais quand même. Donc tout va mieux dans le meilleur des mondes mais si je suis aussi long – je m’en excuse – c’est pour rappeler que notre histoire, notre histoire commune (de Frehel à Lady Gaga, de Pasolini à Xena la guerrière, de Divine à Tchaïkovski) est un incroyable patchwork aux couleurs de notre Arc en ciel mais…

C’est notre histoire commune construite jour après jour, larme après larme, rire après rire et elle n’appartient qu’à nous, c’est notre richesse et notre identité.
 Sans identité, nous sommes morts.
 À force de nous fondre, de nous rendre «solubles», nous serons transparents, normaux 
(alors que c’est la marge qui fait la norme et pas l’inverse) et… morts.

Au-delà de nos différences et nos crêpages de chignon, qui remontent à la nuit des temps,
 ne soyons pas maso et ne perdons pas de vue l’essentiel: rien n’est acquis définitivement.
 J’étais plus dans le militantisme de Gai Pied que dans le glamour de Têtu mais
 Têtu, aussi imparfait soit-il, avait le mérite d’exister aux yeux de la société et, au-delà des crèmes, 
j’ y ai vu quelques beaux témoignages de sportifs et des vedettes du show biz dire aux jeunes qu’ils ne sont pas des monstres mais dignes de respect et d’amour, ce que j’aurais adoré pouvoir lire à 15 ans.
 La disparition de Têtu est la disparition d’un organe de presse représentatif des lesbiennes et des gays et, pour la majorité des hétéros, le seul connu. 
Les seuls à pouvoir applaudir à sa disparition sont les intégristes de tout bord, les «dames patronnesses compassionnelles» qui salueront notre retour au silence, dans le rang et l’oubli.
 J’achetais Têtu par devoir de mémoire et acte militant
. Têtu en liquidation et Le Marais en voie de disparition, je me suis abonné à Yagg.

Je continuerai…
Lucien

 

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