Nous sommes cinq ou six au catéchisme cet après-midi de 1961. À Janson de Sailly il y a une chapelle et une aumônerie. J’ai neuf ans, nous vivons les derniers mois de la guerre d’Algérie. Sous sa soutane le prêtre est jeune, dynamique. Dans la petite cour de l’aumônerie il joue au football avec les élèves, je l’admire. Mais cette après-midi c’est du poison qui suinte de sa bouche. «Dans une ville on a attrapé un méchant homme, il a posé une bombe qui va tuer des femmes et des enfants innocents. A-t-on le droit de le torturer pour le faire parler?» Je n’ai pas de souvenirs de mes parents parlant de la torture en Algérie mais au fond de moi une voix dit «non!». Que peut la parole d’un enfant contre celle d’un adulte? Il tournait en dérision mes pauvres arguments.

Ce religieux faisant l’apologie de la torture à des enfants m’a laissée dans un malaise profond. Il s’est aggravé quand j’ai appris que ce n’était pas l’initiative personnelle d’un prêtre partisan mais qu’il obéissait à une circulaire de l’évêché de Paris demandant à toutes les aumôneries d’aborder ce sujet avec leurs catéchumènes. Alors que chez les catholiques montait une opposition au colonialisme et aux méthodes de l’armée française, celle-ci avait demandé le soutien de la hiérarchie religieuse.

Pas question de mettre tou.te.s les croyant.e.s dans le même sac. Chez les catholiques l’opposition s’était levée. En France, Témoignage Chrétien prenait beaucoup de risques en soutenant le FLN, avec des coups d’éclat comme faire évader des militants algériens de Fresnes. En Algérie Monseigneur Duval s’était vu affublé du sobriquet de «Mohammed Duval» pour ses dénonciations des crimes de l’armée…

La communauté catholique française a été le lieu de grands débats. Sans remonter aux querelles entre jésuites et dominicains, rappelons que pendant l’affaire Dreyfus la hiérarchie cléricale était majoritairement antidreyfusarde, mais qu’un Léon Bloy, catholique ultra, s’en prit violemment au catholique-antisémite Drumont qui s’était fait représenté en train de piétiner Moise… Pour Léon Bloy c’était un blasphème: «L’antisémi­tisme (…) est le soufflet le plus horrible que Notre Seigneur ait reçu dans sa Passion qui dure toujours; c’est le plus sanglant et le plus ­impardonnable parce qu’il le reçoit sur la Face de sa Mère et de la main des chrétiens».

N’oublions pas Péguy et son amitié combattante pour Lazare Bernard, l’anarchiste à l’origine de l’engagement des intellectuels pour Dreyfus. Ces oppositions vont se retrouver dans l’histoire du XXe siècle: prêtres pacifistes de 14-18 face à ceux qui bénissaient les canons, Bernanos, grand écrivain chrétien s’attaquant aux crimes de Franco («Les grands cimetières sous la lune») pendant que la hiérarchie soutenait le Caudillo qui éliminait les prêtres basques. Sous l’occupation, encore une fois, la hiérarchie est Pétainiste mais un Corentin Cloarec, père franciscain, est assassiné par la gestapo dans son couvent le 28 juin 1944 comme beaucoup d’autres catholiques résistants.
 
La LVF a un aumônier qui se montre lors de leurs meetings, les maquis en ont davantage. Le truculent père Bruckberger, à Londres, est l’aumônier de la deuxième DB; à la Libération il réalisera un documentaire violent sur les compromissions de l’Église catholique. À la Libération de Paris des catholiques résistants mirent aux arrêts le cardinal Suhard pour empêcher que celui qui avait officié dans des cérémonies avec des symboles nazis à Notre Dame y reçoive le General de Gaulle.

Ces divisions reprennent avec la décolonisation. Tant pis pour les bigots de l’athéisme, il y a nombre de catholiques qui se sont mieux conduits pendant la guerre d’Algérie que bien des athées.

Aujourd’hui, vu de l’extérieur, sur la question LGBT on a l’impression que le débat n’a plus court dans l’Église catholique. Où est passée la mansuétude d’un Abbé Oraison, de Paul VI? L’appel d’air de Vatican II est étouffé. Et quand Monseigneur Gaillot va expliquer à la télévision qu’il y a péché mortel et péché véniel, que tromper sa femme c’est péché véniel, mais que ne pas mettre le préservatif et attraper le sida et le ramener à sa femme c’était péché mortel, le monde de la lutte contre le sida a respiré.
 
La question du mariage pour tous étant passée, je vais m’aventurer vers la question prochaine, la question des personnes trans, vivant dans un genre différent de leur genre biologique. Là aussi il y a eu rétropédalage. Il existe des images de Coccinelle se mariant à l’église St Laurent de Montmartre, tout en blanc. Cela ne posa pas de problème. Coccinelle était pieuse, et se faisait appeler Monique par ses ami.e.s, en honneur de la mère de St Augustin. Coccinelle-Monique n’est pas la première transsexuelle opérée en France, sa devancière Michel-Marie Poulain est une artiste peintre opérée avant guerre par Magnus Hirshfeld pendant son exil en France. Michel-Marie Poulain, dont la différence était connue de tous, a décoré deux églises en France. À l’Amaho  (aide aux malades hormonaux), la première association trans française, fondée par une trans résistante passée par le camps du Strutoff, Marie André Swinderhammer, il y avait un aumônier. J’y ai connu une affable bonne sœur transsexuelle, ancien prêtre, qui se fit filmer par la télévision (je me souviens de la décoration de sa cellule avec des poupées anciennes). Puisqu’on est dans la télévision, pourquoi ne pas mentionner la prestation de Sœur Emmanuelle sur ce plateau d’Antenne 2 où Maud Marin présentait son autobiographie: trans prostituée devenue avocate. On demanda à sœur Emmanuelle ce qu’elle en pensait, elle clama: «cette femme est admirable».

Pour ce qui est du monde catholique, me reprochera-t-on de préférer la parole de celle qui passa sa vie à aider les pauvres coptes parias du Caire vivant sur des  tas d’ordures à celui qui ayant fait vœu de célibat se permet dans ses surplis luxueux de gloser sur «l’homosexualité, refus de l’altérité de l’autre»?  Pour Mgr Anatrella, la transidentité c’est une maladie mentale. Voilà ce qui va nous aider à trouver du travail.

Chez les catholiques, il y en a qui connaissent la misère des trans en France et s’activent à la soulager. Monseigneur, au lieu de nous seriner «la théorie du genre», pourquoi vous n’allez pas interroger les association caritatives catholiques ou para-catholiques, Basiliade (combien de trans ont-ils assistés jusqu’aux derniers jours), Althair (qui loge des trans en rupture de famille), Aux captif, la libération qui œuvre dans le domaine de la prostitution, pour aider à la réinsertions des femmes trans prostituées, dont l’action va jusqu’au domaine de la santé? Elles vont diront les trans séropositives, elles vous diront la détresse des trans migrantes, souvent très croyantes (Mgr Lustiger dans son temps avait passé un Noël avec elles dans la prison de Fresnes). Ces associations voient les violences, elles vous diront que la question trans en France n’est pas une question de genre mais une question  d’espérance de vie réduite, une question  de rejet sociale. Qu’on en meurt.
 
À celles et ceux qui brandissent la «théorie du genre», je dirai «la théorie du genre c’est vous!». C’est vous par exemple, qui, à partir des 5% de différences qu’il y a entre un corps d’homme et un corps de femme avez décidé qu’une catholique ne peut pas administrer les sacrements (sauf en cas d’urgence absolue), ne peut pas être prêtre, ne peut pas épouser un prêtre (sauf les maronites), ne peut pas légiférer sur la vie des femmes dans vos synodes masculins à 100%, et bien sûr ne peut pas être pape. Vous avez fait un épouvantail – la «théorie Queer» enseignée par une poignée d’universitaires aux États-Unis, dont, vous vous doutez bien, les trans précaires n’ont jamais entendu parler. À la «Manif pour tous», des manifestant.e.s arboraient des affiches «ma maman s’appelle Robert»,  pour les trans c’est une attaque directe. Pendant des années les personnes qui avaient des enfants et qui changeaient de sexe se retrouvaient dans l’interdiction de les voir. D’un côté on brame «la filiation! la filiation!», de l’autre on retire leurs enfants aux trans.
 
Dans les obédiences chrétiennes les plus proches du catholicisme romain, les anglicans et épiscopaliens des États-Unis, vous avez des prêtres transsexuels et des bonnes sœurs de même. Sœur Mary Elyzabeth Clarck, religieuse épiscopalienne, fait partie de mon panthéon personnel. Ancienne de l’armée américaine dans les transmissions, elle a monté le plus important site internet d’échange entre séropositifs/ves des États-Unis. Comme les autres personnes LGBT, les trans ont une inclination vers le mysticisme. Pourquoi les chasser?
 
En Argentine, le gouvernement a fait passer en 2012 une loi «d’identité de genre» donnant aux trans non opéré.e.s la libre disposition de leur état civil. Cette loi n’a rien de symbolique, elle a déjà permis à des milliers de trans d’Argentine de sortir du cycle de marginalisation et de violence dans lequel elles et ils sont engagés. Sur cette planète, on a recensé l’assassinat d’une personne trans toutes les 29 heures. De 2008 à 2014, on chiffre à 1731 les trans assassiné.e.s. Le Brésil, pays le plus peuplé de catholiques du monde, est aussi celui où l’on assassine le plus de trans, sur 1350 trans tué.e.s en Amérique latine, 51% l’ont été au Brésil.

En tant que religion majoritaire, l’Église catholique ne peut garder le silence devant ces persécutions et encore moins se joindre aux persécuteurs.

La France n’est pas aussi violente que le Brésil, mais la communauté trans y reste encore massivement discriminée. Bientôt ici une loi va être déposée qui permettra une meilleure intégration aux personnes trans, en les laissant accéder à une nouvelle identité. Une loi similaire a été votée dans la très catholique Irlande en juillet, et mes amies activistes m’ont dit «les catholiques nous ont aidé.e.s». Vous allez nous aider? Ou nous enfoncer davantage?…
 
Helene Hazera