Maïtena Biraben pensait inviter un «pour» (Jean-Luc Romero, président d’Elus locaux contre le sida ou ELCS) et un «contre» (Jean-Claude Ameisen, président du Comité consultatif national d’éthique ou CCNE) pour un mini-débat sur l’ouverture du don du sang aux hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) – une catégorie qui inclut notamment les gays et les bis, mais aussi aussi les femmes trans’ dans de nombreux cas de figure. Eh bien non.

«Je suis pour», a corrigé Jean-Claude Ameisen, avant de préciser: «Le Comité consultatif national d’éthique a rendu un avis il y a sept mois dans lequel il disait qu’évidemment la sécurité des produits sanguins et la sécurité des receveurs est une priorité mais que l’exclusion à vie de donneurs en raison de leur orientation sexuelle posait un problème éthique majeur et donc qu’il fallait la réviser [lire Le Comité consultatif national d’éthique s’oppose à l’ouverture du don du sang pour les hommes homosexuels et bis]. Ce que le Comité disait, c’est qu’il y avait un moyen de changer les choses dès maintenant – c’est une des mesures qui a été annoncée aujourd’hui – et c’était d’autoriser le don de plasma, qui permet de faire revenir la personne et de vérifier qu’elle n’était pas infectée dans les 12 jours où les tests actuels ne permettent pas de détecter une infection et donc de vérifier rétrospectivement que le don est bon. Et actuellement ce qui est proposé – et ce que nous avions proposé – est que les conditions de don de plasma soient les mêmes pour les hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes et pour des personnes hétérosexuelles. Maintenant il y a la question du don du sang. On ne peut pas conserver le sang – les globules rouges, les plaquettes… – et donc on ne peut pas faire une vérification rétrospective. Et donc ce que nous disions, c’est qu’avant de changer pour le don du sang, il fallait un certain nombre de modifications. L’une, c’est plus de recherches, et ça a été fait. La deuxième, c’est une meilleure information de la population pour que les personnes qui sont à risque puissent s’auto-exclure elles-mêmes et ne pas venir. Et la troisième, c’est une modification du questionnaire et surtout du temps d’entretien avec le médecin, et une formation des médecins pour qu’ils puissent discuter de leurs risques avec toutes les personnes. Ce qui nous semblait essentiel, c’est qu’il y ait une réflexion collective et qu’elle prenne du temps, et que l’on fasse ces mesures. Il y a eu de très nombreuses réunions avec tous les acteurs impliqués au ministère de la Santé, auxquelles j’assistais en tant qu’observateur et je trouve que ce qui a été décidé est une ouverture. C’est un changement majeur. La contre-indication de 12 mois pour les hommes qui ont eu des relations sexuelles avec des hommes est disproportionnée par rapport à cette fenêtre de 12 jours pendant lesquels on ne peut pas détecter, mais la démarche qui a été choisie a été d’élargir, d’ouvrir les indications en fonction des données scientifiques disponibles.»

«Je suis très content qu’un tabou saute, a estimé pour sa part Jean-Luc Romero. Parce qu’il faut reconnaitre (…) qu’il y a eu plusieurs ministres de la Santé… J’ai un recours à l’époque devant la Halde il y a 10 ans, en estimant que c’était discriminatoire. Donc il a fallu quand même 10 ans pour qu’après les parlotes de tous ces ministres, on ait enfin une ministre qui ait le courage de faire tomber ce tabou. Mais en même temps moi aussi je suis quand même un peu étonné des conditions qu’on pose. Parce qu’un an d’abstinence, vous imaginez quand même ce que c’est… Et moi j’ai quand même du mal à comprendre: vous êtes un hétérosexuel, vous avez des relations sexuelles à risque, tous les jours vous changez de partenaire – vous faites ce que vous voulez, ce n’est pas un jugement moral –, vous êtes interdit pendant quatre mois. (…) Vous êtes un homosexuel, on va vous dire “revenez dans un an”. Comprenez que j’ai du mal à comprendre. Qu’on nous explique qu’il y ait une raison épidémiologique, pourquoi pas. Mais pourquoi pour des personnes qui ont toutes un comportement à risque, on ne met pas le même délai? Dans ce cas, (…) il fallait aussi interdire un an les hétérosexuel.le.s qui ont un comportement à risque. (…) En Espagne et en Italie, en 2001, ils ont changé leur législation. Ils interdisent aux personnes qui ont des comportements à risque de donner leur sang pendant soit quatre mois pour un pays, soit six mois pour l’autre. Et ils ne distinguent pas. Il n’y a eu aucun scandale sanitaire dans ces pays-là, on voit que ça fonctionne, pourquoi ne choisit-on pas cela? Ça éviterait cette discrimination qui est mal vécue.»

«Ce qui est prévu, c’est d’arriver à ça, confirme le président du CCNE. C’est déjà le cas pour le don du plasma, ce qui est important, ce n’est pas le don du sang mais c’est le don du sang pour fabriquer du plasma à partir du sang. Et ce qui a été choisi, là encore, c’est une démarche parmi d’autres, c’est de n’avancer, en termes de durée de contre-indications, qu’en fonction des données scientifiques disponibles sur les risques. La plupart des pays qui ont ouvert le don ont une contre-indication d’un an. Donc les données disponibles sur les contre-indications d’un an existent, en Europe et dans le monde, et en plus ces données existent en France. Il n’y a pas de données sur quatre mois. (…) Ce qui a été choisi comme démarche par la ministre c’est de n’avancer qu’au fur et à mesure que les données scientifiques seront disponibles.»

«Être gay, ce n’est pas un risque, rappelle Jean-Luc Romero. Être hétérosexuel, ce n’est pas un risque. Le seul risque, ce sont les comportements. Et c’est pour ça que c’est difficile de comprendre pourquoi on a maintenu une différence entre les homosexuels et les hétérosexuels. Et c’est pour ça que je comprends la colère de certains, même si je leur dis quand même qu’il y a un tabou qui est tombé. (…) Ce genre de mesures conduit un certain nombre de personnes à continuer à mentir. (…) Stigmatiser une “population à risque”, ce n’est jamais une bonne chose. Par contre, refuser à des personnes qui ont des comportements à risque, c’est le bonne solution. Et je le redis, pourquoi n’a-t-on pas copié l’exemple espagnol, l’exemple italien. Quatorze ans. Quatorze ans, ça fonctionne là-bas. Pourquoi ne les a-t-on pas copiés et a-t-on préféré suivre l’Angleterre qui a un an d’abstinence? Mettez-vous à la place d’un jeune gay. Regardez ce qu’il y avait sur les réseaux sociaux aujourd’hui, certains se sentaient quand même très stigmatisés, alors que pourtant il y a un progrès, qu’on ne peut pas contester, on est tous d’accord ici. Mais mettez-vous à leur place, il y a des hétérosexuels qui ont des comportements à risque, eh bien eux, quatre mois, et les autres un an.»

À partir de 16’26:

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Le Grand Journal du 04/11/15 – Part. 1 : avec Jean-Luc Romero et Jean-Claude Ameisen

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